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A. Barkat, A. Mdaghri Alaoui, A. Belahssen, B. Bassri,
S. Hamdani, N. Lamdouar Bouazzaoui
Centre National de Référence en Néonatologie C.H.U de
Rabat - Salé - 30 décembre 2003
Résumé
L'ictère est perceptible cliniquement lorsque le taux
de bilirubine totale est supérieure à 70 mmol / l. C'est
une situation fréquente en période néonatale.
Le but de ce travail rétrospectif est d'analyser les caractéristiques
cliniques, étiologiques, thérapeutiques et évolutives
d'une population de nouveau-nés ictériques hospitalisés
au Service de Néonatologie Centre National de Référence
en Néonatologie.
Il a été inclus tout n-né hospitalisé pour ictère à bilirubine
indirecte ou ayant présenté un ictère à bilirubine indirecte
au cours de son séjour au service de janvier 1999 à décembre
2002. Une fiche d'exploitation a permis le recueil de
données concernant le déroulement de la grossesse, l'accouchement,
la date d'apparition de l'ictère, les signes associés,
les bilans réalisés, les thérapeutiques utilisées et l'évolution
à court et à moyen terme.
Ainsi sur 3152 n-nés hospitalisés pendant cette période,
830 ont eu un ictère néonatal à bilirubine indirecte soit
26.3%. Le ratio est en faveur des garçons ; l'ictère est
précoce dans 18% des cas. Les étiologies sont représentées
par l'ictère physiologique, l'infection materno-foetale,
l'incompatibilité érythrocytaire, l 'hypothyroïdie congénitale
et un cas de galactosémie. Le recours à l'exsanguino-transfusion
a été nécessaire dans 14.6% des cas. Le reste de la thérapeutique
a été dominé par la photothérapie intensive et / ou conventionnelle
associées au traitement étiologique.
L'évolution est favorable dans 81% des cas, 6 % des n-nés
ont gardé des séquelles neurosensorielles et 13% sont
décédés. L'hypotrophie, la prématurité et l'infection
constituent les principaux facteurs de risque relevés
dans notre série.
L'ictère est certes une pathologie fréquente, mais nous
attirons l'attention sur l'importance de la mortalité
et des séquelles neurosensorielles dans notre contexte
en rapport surtout avec le non Suivi des grossesses, les
sorties précoces de maternité et les consultations tardives.
Mots clés : ictère néonatal, prématurité,
photothérapie
Introduction
L'ictère s'exprime par la coloration jaune de la peau
et des muqueuses Consécutivement à une hyperbilirubinémie.
Il est perceptible cliniquement dès que la bilirubine
totale dépasse 70 mmol/l. C'est une situation fréquente
en période néonatale. L'ictère à bilirubine libre concerne
60% des nouveau-nés à terme et 90% des prématurés (1).
Sa fréquence et son caractère souvent physiologique ne
doivent pas faire oublier sa gravité potentielle du fait
de la neurotoxicité de la bilirubine libre.
Le but de ce travail est d'analyser les caractéristiques
cliniques, étiologiques thérapeutiques et évolutives d'une
population de nouveau-nés présentant un ictère à bilirubine
indirecte hospitalisés au Service de Néonatologie Centre
National de Référence en Néonatologie.
Matériel et méthode
Notre étude est rétrospective. Elle a inclut tout nouveau-né
hospitalisé pour ictère ou ayant développé un ictère à
prédominance indirecte au cours de son hospitalisation
au service pendant la période allant de janvier 1999 à
décembre 2002. Une fiche d'exploitation pré-établie a
permis le recueil des données concernant les parturientes,
le déroulement de la grossesse et de l'accouchement, la
date d'apparition de l'ictère chez le nouveau-né, son
étiologie présumée, les pathologies qui lui sont associées,
le traitement prescrit et l'évolution.
Résultats
Parmi 3152 nouveau-nés hospitalisés, 830 ont présenté
un ictère néonatal à prédominance indirecte, soit un taux
de 26,3% des hospitalisations.
L'analyse de ces 830 dossiers a montré que le ratio est
de 1,3 en faveur des garçons. Les prématurés ont représenté
40% de cette population. Le nombre le plus élevé de cas
d'ictère a été enregistré en 2002. Les grossesses n'ont
pas été suivies dans 30% des cas et 32% des femmes ne
connaissaient pas leur groupe sanguin Rhésus. L'ictère
a été le motif d'hospitalisation de 63% des patients ;
il est précoce dans 18% des cas. Les étiologies sont dominées
par l'ictère physiologique, suivi de l'infection . Le
recours à l'exsanguino-transfusion a été nécessaire chez
14,6% des nouveau-nés. La photothérapie conventionnelle
et/ou intensive a constitué la principale thérapeutique
utilisée.
L'évolution a été favorable dans 81% des cas. Les facteurs
de mauvais pronostic ont été dominés par le faible poids
de naissance et la prématurité retrouvés dans plus de
la moitié des décès.
Discussion
L'ictère reste une pathologie fréquente de la période
néonatale puisque la littérature médicale le rapporte
chez environ deux tiers des nouveau-nés et notre étude
le retrouve chez plus d'un quart des patients hospitalisés.
En effet, de par ses particularités physiologiques, le
nouveau-né s'expose à des taux élevés de bilirubine, notamment
la bilirubine non conjuguée extra-cellulaire dite aussi
bilirubine libre ou indirecte. Il s'agit principalement
des facteurs suivants :
- La diminution de la demi-vie des globules rouges fœtaux
- L'importance de la masse globulaire
- La libération de l'hème non globulaire
- La carence de la captation et de la conjugaison de
la bilirubine libre par le foie encore immature.
S'y ajoutent l'insuffisance de la liaison bilirubine-albumine,
l'éventualité d'accouchements dystociques avec hématomes
et attrition musculaire, l'activation de l'hème-oxygénase
par hypoglycémie et/ou hypothermie, et enfin l'augmentation
du cycle entéro-hépatique.
Toutes ces situations contribuent à l'accumulation de
la bilirubine libre, pigment d'autant plus toxique que
le nouveau-né est préterme, malade et/ou soumis à un jeûne
prolongé.
La fréquence et la gravité potentielle de cette pathologie
incitent par conséquent à adopter une démarche diagnostique
urgente et rigoureuse en vue d'instituer une thérapeutique
adaptée visant la sauvegarde de la vie et de la qualité
de la vie du nouveau-né.
La survenue précoce, avant la 24ème heure de vie d'un
ictère clinique est d'emblée pathologique. Cette situation
est rencontrée dans 18% de notre population et l'hémolyse
et l'infection en sont les principales causes. La recherche
des données anamnéstiques et cliniques permet de distinguer
entre ictère pathologique et physiologique.
Le bilan paraclinique sera donc orienté par l'anamnèse
et l'examen clinique. Actuellement, l'appréciation de
l'ictère par un bilirubinométre transcutané est recommandée
en premier car elle évite le recours à des prélèvements
sanguins itératifs. Notre service dispose de deux bilirubinomètres.
Néanmoins, toute valeur à la limite du pathologique doit
faire pratiquer un dosage de la bilirubinémie. Le bilan
sanguin se limitera initialement :
- au dosage de la bilirubine totale, de la bilirubine
directe et de la bilirubine indirecte.
- à l'hémogramme avec frottis sanguin pour l'étude morphologique
des globules rouges et avec taux des réticulocytes.
- au groupage-Rhésus du nouveau-né avec test de coombs
direct
- à la C réactive protéine
- au groupage-Rhésus maternel (s'il n'est pas encore
réalisé) avec recherche d'agglutinines irrégulières.
Le dosage de la bilirubine non liée à l'albumine n'est
pas de pratique courante chez nous. Il permet pourtant
de renseigner sur la fraction neurotoxique de la bilirubine.
Le rapport bilirubine totale (mg/dl) sur albumine (g/l)
reflète le seuil critique de la bilirubine non liée qui
se situe entre 0,8 et 1,2 mg/l.
Diagnostic d'élimination, l'ictère physiologique, dit
simple, est défini par un ictère nu, isolé, survenu entre
le deuxième et le troisième jour de vie. D'intensité modérée,
il disparaît vers le 5ème ou 6ème jour de vie. Cette étiologie
est la plus fréquente dans notre série (52,7%). Cependant
cet ictère peut être dangereux et exposer à une neurotoxicité
notamment chez le nouveau-né malade et le prématuré.
L'infection est la deuxième cause d'ictère dans notre
série et affecte un enfant sur quatre. Il s'agit dans
tous les cas d'infection materno-foetale bactérienne.
En effet, l'infection constitue l'une des principales
étiologies d'hyperbilirubinémie non conjuguée. Ses signes
cliniques sont au premier plan.
Si l'on se réfère à un travail réalisé au service en 1981
sur 559 cas de prématurés ictériques, on relève environ
55% de cas où l'infection occupe la première place (8).
La troisième étiologie est constituée par les incompatibilités
Rhésus et ABO avec 22% des cas. Il s'agit d'un ictère
précoce, débutant les premières 24 heures de vie. Il peut
s'accompagner de pâleur, d'hépatomégalie et de splénomégalie.
L'incompatibilité érythrocytaire Rhésus est encore fréquente
dans notre contexte. Nous avons déjà signalé que plus
d'un tiers de nos parturientes ignorent leur groupe Rhésus
et qu'un tiers des grossesses ne sont pas suivies. En
plus, la prophylaxie dans les incompatibilités Rhésus
reste non ou mal faite. Les incompatibilités ABO sont
réputées moins sévères et moins précoces, mais les nouveau-nés
doivent être revus à un mois de vie, âge auquel l'anémie
secondaire à l'hémolyse atteint son maximum (9).
L'hypothyroïdie congénitale est un diagnostic que nous
évoquons devant tout ictère néonatal prolongé, à bilirubine
non conjuguée car le dépistage systématique de la maladie
ne se pratique pas encore dans notre pays. Classiquement
d'autres signes cliniques sont associés et l'ictère serait
secondaire à un retard de maturation de la béta-glycurony-transférase
(10).
Malgré sa fréquence, l'ictère néonatal suscite toujours
des controverses quant à sa prise en charge dont l'objectif
principal est d'éviter l'installation d'un ictère nucléaire.
Le seuil critique de 340 mmol/l (200 mg/l) découle des
constatations faites pendant les années 50(11). La déclaration
de principe de l'American Academy of Pediatrics (AAP)
en 1994 est basée sur les recommandations de Newman et
Maisels à propos des traitements "doux et modérés" de
l'hyperbilirubinémie néonatale. Or ces données concernaient
des nouveau-nés à terme, sains, sans facteur de risque.
Il semble en fait que depuis, soit observée une résurgence
de cas d'ictère nucléaire chez des nouveau-nés ne présentant
pas de maladie hémolytique, d'âge gestationnel près du
terme, allaités exclusivement au sein et sortis précocement
de la maternité (12). Ces deux derniers facteurs sont
particulièrement retrouvés chez nos 46 nouveau-nés ayant
gardé des séquelles neurosensorielles ainsi que le cas
d'ictère nucléaire décédé. Nos nouveau-nés quittent en
effet la maternité à 24 heures de vie sans qu'aucun repérage
de risque d'ictère sévère ne soit fait.
Par ailleurs, bien que l'exsanguino-transfusion ait été
courante dans les années 1950 à 1970 et qu'elle soit encore
parfois nécessaire, la photothérapie est devenue le traitement
de choix de l'hyperbilirubinémie. Dans notre expérience,
l'acquisition de deux appareils de photothérapie intensive
a permis de réduire au delà du tiers le nombre des exsanguino-transfusions
qui est passé de 67 entre 1996 et 1998 à 19 seulement
de 2000 à 2002 (13). Ce dernier taux, encore élevé par
rapport aux données de la littérature, s'explique par
le non-suivi des grossesses, l'insuffisance voire l'absence
de prophylaxie chez les parturientes Rhésus négatif, les
sorties précoces de maternité, les accouchements non médicalisés
et les consultations tardives.
L'adaptation des mesures thérapeutiques visant à réduire
l'hyperbilirubinémie libre dépend en fait de :
- l'âge gestationnel et post natal du nouveau-né ainsi
que de son état clinique,
- l'existence de facteurs de risque,
- la vitesse de croissance de l'hyperbilirubinémie,
- la qualité du matériel disponible (appareil de photothérapie),
- la réponse au traitement utilisé (sous photothérapie,
la bilirubine doit diminuer de 17 à 34 mmol/l en 5 heures),
- la qualité de la surveillance assurée.
Quelle que soit la référence orientant la décision thérapeutique,
il est important de pouvoir prédire le risque pour un
nouveau-né de développer une hyperbilirubinémie sévère.
Plusieurs études ont essayé de définir ce risque en fonction
du taux de la bilirubine au cours des premières 24 heures,
ou de la fraction du monoxyde de carbone expirée, celui-ci
étant produit de façon équimolaire avec la bilirubine
lors de la dégradation de l'hème(15, 16).
Conclusion
L'ictère reste une pathologie fréquente en période néonatale.
A bilirubine non conjuguée ou libre, il s'avère potentiellement
grave. En effet, la neurotoxicité de la bilirubine libre
constitue un réel danger. Le taux de mortalité et le nombre
de séquelles neurosensorielles dans notre série sont inacceptables.
Le non suivi des grossesses et les sorties de maternité
très précoces, retardent la prise en charge de l'ictère.
Il est souhaitable par conséquent de renforcer les efforts
des responsables dans le cadre du programme "Maternité
sans risque" en établissant des protocoles adaptés à notre
contexte en vue d'identifier les nouveau-nés à risque
d'ictère grave imposant leur hospitalisation pour surveillance
et traitement appropriés. L'idéal serait d'instituer aussi
l'examen systématique de tous les nouveau-nés avant leur
sortie de maternité
Références
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