|
H. Belghiti1,2,4, A. Barkat1,
K. Janah2, K. Elkari2, H-Knouni1,
A-Mdaghri Alaoui1, A. Chaoui3, A.
Kharbach3, M. Ouaaline4, H. Aguenaou2,
N. Lamdouar Bouazzaoui1 - 12 décembre
2004
Introduction
La composition corporelle de la femme enceinte subit
de grandes variations tout le long de la grossesse. Celle-ci
étant une période classique de modifications
hormonales, de gain pondérale et de dépôt
de masse grasse (12). Les différents compartiments
corporels subissent de profonds changements dits “d’adaptations”.
La masse grasse, la masse non grasse et l’eau corporelle
totale varient dans différents sens et leurs effets
sur l’issue de la grossesse représentent
un domaine d’intérêt majeur (6).
Les modifications physiologiques pendant la grossesse
sont bien connues. Les variations de la composition corporelle
restent très peu documentées (14).
La détermination de la composition corporelle correspond
à l’analyse du corps humain en différents
compartiments. L’étude de ces derniers a
un intérêt particulier en fonction de la
discipline médicale considérée (1).
L’impédancemètrie bioélectrique
constitue une des méthodes d’analyse de la
composition corporelle la plus utilisée en nutrition
humaine du fait de sa rapidité, de son innocuité
et surtout de sa fiabilité. C’est une technique
validée chez la femme enceinte (5).
Notre objectif dans cette étude est d’analyser
la composition corporelle chez une population de femmes
enceintes à terme, par impedancemètrie multi-fréquence
et de la comparer avec celle d’un échantillon
de femme en âge de procréer en se référant
à des normes internationales. Nous aurons ainsi
pour la première fois des données marocaines
sur ce sujet.
Patients et méthodes
La population étudiée est constituée
de cinquante neuf parturientes recrutées à
la maternité de l’hôpital Avicenne
de Rabat en salle des expectantes et en consultation.
Les critères d’inclusion ont été
: les femmes enceintes de singleton dont l’âge
gestationnel est supérieure ou égal à
38, ne présentant aucune pathologie associée
(HTA, Diabète, etc..) et dont l’âge
est compris entre 18 et 40 ans.
Le groupe témoin est représenté par
30 femmes en âge de procréer, âgées
de 18 à 40 ans, choisies au hasard et indemnes
de toute pathologie.
L’analyse de la composition corporelle a été
faite par un impédancemètre multi-fréquence
type “ Bodystat-Quadscan 4000 ”. L’impédancemètrie
est basée sur le principe que la masse non grasse
(MNG), du fait des électrolytes dissous dans l’eau,
est un très bon conducteur d’électricité
et bien meilleur que le tissu graisseux. La membrane cellulaire
joue le rôle de capacité électrique
entre deux résistances. L’une intra-cellulaire
et l’autre extra-cellulaire. Un courant alternatif
de faible intensité passe entre quatre électrodes
de surfaces. Ce courant génère une résistance
de l’organisme qui varie avec la fréquence.
Avec les fréquences basses, de 1 à 5 Hertz,
le courant traverse les liquides extra-cellulaires, alors
que les fréquences plus élevées de
l’ordre de 500 Hertz et plus franchissent la membrane
cellulaire et donc, les deux secteurs hydriques. Quatre
compartiments corporels peuvent être calculés,
l’eau intra-cellulaire (EIC), l’eau extra-cellulaire
(EEC), la masse grasse (MG) par différence entre
le poids du corps et la masse non grasse (MNG) (5).
Pour chaque parturiente un dossier a été
établie, comportant les renseignements cliniques
(âge, gestité, parité, suivi de la
grossesse, etc.), les mesures anthropométriques
(Poids, taille, Tour de taille, Tour de hanche, Périmètre
brachiale, etc.) et une enquête alimentaire.
Les mesures par impédancemètrie se font
sur les sujets allongés en décubitus dorsal,
les femmes étant au repos au moment du remplissage
du questionnaire. Deux électrodes sont placées
au niveau de la main et deux autres au niveau du pied
homolatéral. Ensuite les mesures anthropométriques
sont entrées dans l’appareil et la mesure
est aussitôt réalisée.
L’exploitation statistique et le traitement des
données ont été réalisés
grâce au logiciel Epiinfo version 6 fourni par CDC,
division of public health surveillance and informatics.
Résultats : (voir
Tableau I et II)
Pour les deux groupes de femmes l’âge varie
entre 18 et 40 ans avec une moyenne de 27,42 ?±
6,14 ans chez les femmes enceintes et 30,83 ?±
7,67 ans pour le groupe témoin. Le poids moyen
pour le premier groupe est de 62,52 ?± 9,5 kg,
pour le second, il est de 64,14 ?± 10,6 kg. La
taille moyenne est de 159,4 ? 97,23 cm chez les femmes
enceintes et de 160,6 ?± 10,16 cm chez les femmes
en âge de procréer.
On a classé les femmes de chaque groupe en fonction
de leur Indice de Masse Corporelle (IMC) selon la formule
: IMC = P/T² (kg/m²). Pour les femmes enceintes
on a utilisé leur poids d’avant la grossesse.
L’étude comparative des différents
compartiments corporels a été faite, par
la suite, pour chaque catégorie d’indice
de masse corporelle.
Dans l’échantillon des femmes enceintes,
3,4 % étaient maigres (IMC < 18,5 kg/m²),
47,5 % étaient dans les normes (18,5 < IMC <
24,9kg/m²), 42,4% étaient en surpoids (25
< IMC < 29,9 kg/m²) et 6,8 % étaient
obèses (IMC > 30kg/m²). Le gain pondéral
durant la grossesse était en moyenne de 11,5 ?
0,9 kg.
Pour les femmes en âge de procréer, 10 %
étaient maigres, 43,3 % avaient un poids normal,
33,3 % étaient en surpoids et 13,3 % étaient
obèses.
L’analyse de la composition corporelle a objectivé,
dans le groupe des femmes enceintes, que 18,6 % avaient
une masse grasse (MG) dans les normes (20 % à 30
%) alors qu’elle était élevée
chez 81,4%. La masse non grasse (MNG) était supérieure
à la normale (34% à 47 %) chez toutes les
femmes de ce groupe (100%). L’eau corporelle totale
(ECT) était dans les normes (50% à 60%)
chez 13,6% des femmes enceintes et elle était diminuée
chez 86,4%. L’eau extra-cellulaire (EEC), qui représente
normalement 20% du poids du corps chez la femme, était
diminuée chez 15,3 % et elle était élevée
chez 84,7%. L’eau intra-cellulaire (EIC) était
diminuée chez toutes les femmes (100%) ; elle représente,
normalement, 30% du poids du corps.
Dans le groupe des femmes en âge de procréer,
30 % avaient une MG dans les normes, alors que 3,3 % étaient
inférieures aux normes et 66,7 % supérieures.
La MNG étaient élevée chez toutes
les femmes de ce groupe. 26,7 % avaient une ECT dans les
normes, chez 70 %, elle était diminuée et
elle était élevée chez 3,3 %. L’EEC
était élevée chez 86,7 % et diminuée
chez 13,3 %. L’EIC était, quant à
elle, diminuée chez 96,7 % et élevée
chez 3,3 %.
L’étude comparative de la composition corporelle
moyenne des deux groupes de femmes, par catégorie
d’IMC a révélé que pour les
femmes enceintes maigres, la MG représentait 30,8
% du poids du corps, la MNG représentait 69,3 %,
l’ECT : 49,6 %, l’EEC : 23,4 % et l’EIC
: 26,1 %. Chez les femmes ayant un IMC normal, la MG représentait
33,7 %, la MNG : 66,3 %, l’ECT : 46,9 %, l’EEC
: 22,7 % et l’EIC : 25,4 %. Celles qui étaient
en surpoids, avaient une MG à 38,5 % du poids du
corps, une MNG à 61,5 %, une ECT à 43,5%,
une EEC à 20,9 % et une EIC à 24,6 %. La
MG, chez les femmes enceintes obèses, représentait
43,7 % du poids du corps, la MNG représentait 56,3
%, l’ECT : 41,2 %, l’EEC: 19,9 % et l’EIC
: 23,9 %.
Pour les femmes en âge de procréer maigres,
la MG représentait 24,2 % du poids du corps. La
MNG, l’EEC, l’EIC étaient élevées
et représentaient respectivement : 75,8 %, 26,6
% et 27,9 %. L’ECT était dans les normes
et représentait 56,4%. Les femmes en âge
de procréer ayant un IMC normal avaient une MG
élevée (30,7%), une MNG élevée
(69,3%), une ECT normale (50%), une EEC élevée
(23,7%) et une EIC diminuée (26,2%). Celles qui
étaient en surpoids avaient une MG et une MNG élevées
(respectivement : 35,7% et 64,3%), l’ECT était
diminuée (45,6%), l’EEC élevée
(21,7%) et l’EIC diminuée (25,3%). Pour les
obèses, la MG et la MNG étaient également
élevées, elles représentaient respectivement
44,3% et 55,7% du poids du corps. L’ECT était
diminuée (40,3%) ainsi que l’EEC (19,1%)
et l’EIC (23,6%).
Discussion
Cette étude nous a permis d’avoir une idée
sur la composition corporelle d’un échantillon
composé de femmes marocaines enceintes et en âge
de procréer.
La différence des moyennes d’âge entre
les deux groupes de notre étude est statistiquement
significative (p = 0,01 ). Ce biais pouvant être
expliqué par le fait que l’échantillonnage
a été fait de manière aléatoire.
Le gain pondérale chez les femmes enceintes de
notre groupe était de 11,5 ? 0,9 kg, en accord
avec les données de la littérature (7 à
18kg) (4,18). Habituellement, les femmes gestantes obèses
prennent moins de poids que les femmes normales ou maigres
(18), ce qui concorde également avec notre étude.
Cette prise de poids s’accompagne d’une augmentation
proportionnelle de la MG qui est stockée jusqu’à
la 30ème semaine d’aménorrhée
(17). Ceci est en parfaite concordance avec la présente
étude qui a bien mis en évidence la prise
de poids et les valeurs élevées de la MG.
L’étude comparative des deux groupes de femmes
a également objectivée des valeurs de MG
plus élevées chez les femmes enceintes qui
étaient maigres ou normales avant la grossesse.
Par ailleurs, l’analyse comparative de la MG en
fonction de l’IMC a mis en évidence une différence
statistiquement significative entre les femmes enceintes
et non enceintes qui sont en surpoids (p = 0,019). Cette
différence est très probablement due à
la composition corporelle du fœtus. Les femmes enceintes
ont, par contre, moins de MNG. Cette augmentation des
réserves graisseuses qu’on a pu mettre en
évidence est en accord avec les résultats
d’autres études faites dans le même
sens (14,16). On a constaté que la MNG, bien qu’elle
soit élevée chez les deux groupes, elle
l’est moins chez les femmes enceintes. Ce déficit
par rapport à la femme non enceinte pourrait être
expliqué par les besoins de la croissance fœtale,
justifié par les corrélations significatives
mise en évidence entre MNG, gain pondérale
et poids de naissance des nouveau-nés (6,19). L’indice
de masse corporelle en pré-grossesse est un élément
prédictif de la bonne évolution de la grossesse.
Certains auteurs recommandent, d’ailleurs, aux femmes
maigres d’essayer d’atteindre un IMC adéquat
avant la grossesse pour réduire les risques d’hypotrophie
fœtale (13).
L’ECT augmente significativement pendant la grossesse
puis décroît en post-partum, et lorsqu’elle
est exprimée en pourcentage, elle est identique
chez la femme enceinte et la femme non enceinte (11, 14).
Ceci ne concordant pas avec les résultats de la
présente étude, qui a mis en évidence
des valeurs inférieures à la normale pour
les deux groupes avec une différence statistiquement
significative entre les femmes à IMC normale (p
= 0,01). Cette discordance pourrait être dû
au fait que l’étude a été menée
pendant l’été où les pertes
hydriques par sudation sont importantes. Par contre, on
a pu noté un flux de l’EEC vers le milieu
intra-cellulaire, qui est en accord avec l’étude
de Maraïs (14). Dans le groupe des femmes en surpoids,
enceintes et non enceintes, on a également retrouvé
une différence significative pour l’EEC (p
= 0,012). Par contre, pour la catégorie de femmes
à IMC normal cette différence a été
mise en évidence pour l’EIC (p = 0,005).
Cette différence de répartition de l’eau
corporelle pourrait être mise sur le compte des
troubles hydriques observés chez la femme enceinte
durant le grossesse.
L’ECT et la MNG ont été incriminées
par plusieurs auteurs dans l’influence sur le poids
de naissance des nouveau-nés (2, 12,16), d’où
l’intérêt de l’analyse et du
suivi de la composition corporelle pendant la grossesse.
Conclusion
La grossesse est un état physiologique exigeant
un apport nutritionnel adéquat puisque le développement
du fœtus en dépend. L'étude de la composition
corporelle constitue un élément indispensable
de l'évaluation du statut nutritionnel de la mère
qui devrait être considéré comme un
facteur pronostic important pour l’issue de la grossesse
(13).
Notre groupe, qui dispose actuellement d’un impédancemètre
multifréquence, s’est intéressé
à ce phénomène et a conduit cette
étude afin d’établir pour la première
fois des données marocaines, et de les comparer
aux données internationales.
Ainsi, ces résultats ont bien mis en évidence
le degré des variations que subissent les différents
compartiments corporels chez une population de femmes
enceintes marocaines. Ces variations sont en accord avec
les données de la littérature, sauf pour
l’ECT qui reste inférieure à la normale.
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Annexes
| Tableau I
: Caractéristiques des deux échantillons
étudiés |
| |
Femmes
enceintes |
Femmes
en âge de procréer |
| Effectif |
% |
Effectif |
% |
IMC (kg/m²) |
|
|
|
|
| <18,5 |
2 |
3,4 |
3 |
10 |
| 18,5 à 25 |
28 |
47,5 |
13 |
43,3 |
| 25 à 30 |
25 |
42,4 |
10 |
33,3 |
| >30 |
4 |
6,8 |
4 |
13,3 |
MG (%) |
|
|
|
|
| <20 |
0 |
0 |
1 |
3,3 |
| 20 à 30 |
11 |
18,6 |
9 |
30 |
| >30 |
48 |
81,4 |
20 |
66,7 |
MNG (%) |
|
|
|
|
| <34 |
0 |
0 |
0 |
0 |
| 34 à 47 |
0 |
0 |
0 |
0 |
| >47 |
59 |
100 |
30 |
100 |
ECT (%) |
|
|
|
|
| <50 |
51 |
86,4 |
21 |
70 |
| 50 à 60 |
8 |
13,6 |
8 |
26,7 |
| >60 |
0 |
0 |
1 |
3,3 |
EEC (%) |
|
|
|
|
| <20 |
9 |
15,3 |
4 |
13,3 |
| >20 |
50 |
84,7 |
26 |
86,7 |
EIC (%) |
|
|
|
|
| <30 |
59 |
100 |
29 |
96,7 |
| >30 |
0 |
0 |
1 |
3,3 |
| *= différence statistiquement
significative entre les deux classes p = 0,01 |
| Tableau II
: Comparaison entre les deux échantillons étudiés
par catégorie d’indice de masse corporelle |
| Femmes enceintes |
| IMC |
Masse grasse % |
Masse maigre % |
Eau corporelle totale % |
Eau extra cellulaire % |
Eau intra cellulaire % |
| < 18,5 |
30,8 |
69,3 |
49,6 |
23,4 |
26,1 |
| 18,5 à 25 |
33,7 |
66,3 |
46,9* |
22,7 |
25,4 |
| 25 à 30 |
38,5 |
61,5 |
43,5 |
20,9 |
24,6 |
| > 30 |
43,7 |
56,3 |
41,2 |
19,9 |
23,9 |
| Femmes en âge
de procréer |
| IMC |
Masse grasse % |
Masse maigre % |
Eau corporelle totale % |
Eau extra cellulaire % |
Eau intra cellulaire % |
| < 18,5 |
24,2 |
75,8 |
56,4 |
26,6 |
27,9 |
| 18,5 à 25 |
30,7 |
69,3 |
50* |
23,7 |
26,2 |
| 25 à 30 |
35,7 |
64,3 |
45,6 |
21,7 |
25,3 |
| > 30 |
44,3 |
55,7 |
40,3 |
19,1 |
23,6 |
| *= différence statistiquement
significative entre les deux classes p = 0,01 |
|