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Les tumeurs primitives du grêle sont rares et leur diagnostic est
difficile à établir avant l’intervention, dans près de la moitié
des cas, du fait d’une sémiologie vague et non spécifique. Elles
ne deviennent parlantes qu’en cas de complications, à type d’hémorragie
ou d’obstruction intestinale. Les tumeurs musculaires lisses du
tractus digestif siègent le plus souvent au niveau de l’estomac
et du grêle. Les difficultés de diagnostic histologique quant à
la nature bénigne ou maligne, rencontrées à l’occasion d’une observation
personnelle, nous ont conduit à essayer de préciser d’après les
observations de la littérature.
Observation
D.D., Homme de 56 ans, diabétique non
insulino-dépendant et admis en urgence le 19 janvier 1992 pour hémorragie
digestive massive à type de rectorragie. Après réanimation intensive,
l’hémorragie s’arrête. Une côlonoscopie et une fibroscopie
gastro-duodénale sont réalisées ne mettant en évidence aucune lésion.
Au transit baryté du grêle par contre, les anses intestinales sont
écartées par un processus tumoral
Le patient est opéré par laparotomie
médiane. A l’ouverture ou découvre une tumeur à développement extra-luminale,
polylobée, implantée par une base d’union de trois centimètres sur
le bord anti-mésentérique de la 3ème anse jéjunale ,
ouverte dans la lumière intestinale, hémorragique. Une résection
jéjunale emportant cette formation tumorale est réalisée.
L’examen porte sur un nodule tumoral,
plein, ferme et élastique, volumineux (6x6 cm de diamètre), bien
limité, intra-pariétal, à développement sous-séreux, soulevant et
ulcérant la muqueuse jéjunale. La tranche de section est fasciculée,
remaniée par de la nécrose ; les prélèvements multiples examinés
montrent une prolifération fuso-cellulaire, fasciculée avec agencements
palissadiques des noyaux ; les cellules ont un noyau à bouts
carrés « en cigare », un cytoplasme rubané, fasciculé,
acidophile avec vacuole claire péri-nucléaire . L’anisocaryose est
discrète et l’activité mitotique est de 3 à 4 mitoses par champ
au fort grossissement (comptés sur 10 champs). Les aspects sont
ceux d’une tumeur léiomyomateuse de pronostic incertain ; en
effet, l’histopronostic de ce type de tumeur digestive est difficile;
un suivi est souhaité.
Les premiers contrôles mensuels ne montraient
décembre 1992. On découvre de multiples tumeurs polylobées, fermes,
irrégulières par endroits du fait de plages de nécrose et d’hémorragie,
gris blanchâtre, refoulant les anses de voisinage sans les envahir
.
Il existe par ailleurs de multiples
nodules arrondis dispersés, de la taille d’un grain de riz, implantés
sur le péritoine, évoquant un ensemencement péritonéal sarcomateux.
Cet aspect macroscopique est en faveur
d’une tumeur maligne, on pratique une résection de l’ensemble des
formations tumorales sans résections intestinale. A la fin de l’intervention,
il persiste néanmoins plusieurs nodules sur le péritoine.
L’examen anatomo-pathologique de ces formations
tumorales dont la taille varie de 7 cm à 28 cm retrouvent à la tranche
de section un aspect blanchâtre fasciculé avec des zones micro-kystiques,
des secteurs myxoïdes et des foyers de remaniements hémorragiques.
L’histologie est en faveur d’une néoplasie mésenchymateuse limitée
par une capsule fibreuse d’épaisseur variable, faite d’une composante
fuso-cellulaire agencée en faisceaux enchevêtrés correspondants
à des fibres musculaires lisses. Anisocaryose discrète accompagnée
de quelques mitoses. Cet aspect est en faveur d’une tumeur léiomyomateuse
maligne.
En mars 1994, une deuxième récidive
qui était prévisible nous impose une 3ème intervention
le 28/03/94 qui consiste en une résection intestinale de plus d’un
mètre de grêle du fait de l’envahissement de celui-ci par les formations
tumorale ainsi que l’exérèse de la majorité de ces formations .
L’examen anatomo-pathologique conclut
de nouveau à une tumeur fuso-cellulaire léiomyomateuse maligne.
L’intervention fut complétée un moins plus tard par une chimiothérapie
alternant toutes les 4 semaines pendant 3 moins une cure de Adria-Vépeside-Endoxan
et une de Adria-Ténoposide-Déticène.
Actuellement, le patient présente un
transit accéléré en rapport avec la résection du grêle ainsi qu’une
éventration péri-ombilicale à travers laquelle on peut percevoir
une récidive tumorale que confirme l’examen échographique et tomodensitométrique
qui retrouve une formation solide tissulaire de 4,5 cm de diamètre
transversal, bien limitée, peu rehaussée par le contraste, de siège
pariétal intestinal sur une anse probablement jéjunale récidive
qu’il faudra de nouveau traiter chirurgicalement.
Commentaires
L’intestin grêle mesure 6 a 7 mètres
de long mais c’est l’organe digestif sur lequel se développe le
moins de tumeurs. Cette discordance est encore plus évidente lorsqu’on
compare les surfaces muqueuses des différentes portions du tube
digestif .Selon Policard la surface de la muqueuse gastrique est
de 800 cm² mais si l’on tient compte de la surface des cryptes et
de celle des glandes on obtient une surface de 3,8 cm² pour l’estomac ;
de 4,2 m² pour le colon et de 14,5 m² pour le grêle.
Mais si on adjoint à cette surface du
grêle la superficie des millions de villosités jéjuno-iléales,
on obtient 56,8 m² de surface endoluminale. Cette importante surface
n’est le siège que de 3,6 % des néoplasmes digestifs selon Braasch
[4]. Les raisons de cette faible fréquence ne sont pas connues mais
différentes hypothèses sont évoquées :
- Le transit rapide qui diminue l’exposition
de la muqueuse aux carcinogènes selon Lowenfels [14].
- La nature liquidienne et la
relative stérilité du chyme intestinal selon River [20].
- La rapide prolifération des
cellules malignes par compétitivité selon Bone [6].
- La dégradation des carcinogènes
par les enzymes microsomiaux, spécialement la benzopyrène-hydroxylase
selon watenberg [30].
- La réponse immunitaire locale
qui est capable de supprimer la tumeur selon Renchaw [19].
En occident, les tumeurs épithéliales
son les plus fréquentes; viennent ensuite les tumeurs mésenchymateuses
puis les lymphomes malins et les tumeurs nerveuses. Au niveau du
bassin méditerranéen, ce sont les lymphomes qui viennent en premier
suivis des tumeurs épithéliales et de tumeurs mésenchymateuses.
Sur le plan pronostique, on compte en
général deux tiers de tumeurs malignes et un tiers de tumeurs bénignes
(tableau I).
Parmi ces tumeurs, celles du muscle
lisse peuvent se développer tout au long du tube digestif mais siègent
le plus souvent au niveau de l’estomac et du grêle ; le muscle
lisse du tractus gastro-intestinal étant celui qui donne le plus
de tumeurs musculaires après celui de l’utérus.
Selon Morson et Dawson [17] le léiomyome
20 % des tumeurs bénignes du grêle intéressant surtout le duodénum
et le jéjunum ; le léiomyosarcome 10 % à 15 % des tumeurs malignes
[15, 22] siégeant plus souvent au niveau de l’iléon. Le léiomyome
étant 3 fois plus fréquent que le léiomyosarcome étant 3 fois plus
fréquent que le léiomyosarcome [25]. Leur découverte se situe en
moyenne vers l’âge de 50-60 ans. La répartition est égale chez l’homme
et la femme.
Selon leur mode de développement, les
tumeurs du muscle lisse se différencient en 4 types :
- type intra-luminal : la croissance tumorale se fait à l’intérieur
de la lumière intestinale tout en se maintenant en continuité
permanente avec la musculature lisse de l’intestin. Sessile ou
pédiculée elle semble provenir de la couche musculaire muqueuse.
Lorsque la prolifération myomateuse se développe sous la muqueuse,
elle peut l’ulcérer et déterminer des hémorragies digestives
- type intra-mural : ces tumeurs demeurent en permanence
à l’intérieur de la paroi oesophagienne et de développent dans
le sens longitudinal ou transversal vers la lumière ou en direction
de la séreuse, pouvant obstruer la lumière intestinale ou simplement
épaissir la paroi
- type extra-luminal : ces tumeurs ont leur origine le plus
souvent dans la couche longitudinale externe de la musculeuse.
Elles se développent exclusivement dans la cavité abdominale ne
gardant qu’un pédicule fibro-musculaire la reliant à l’intestin
grêle
- dans certains cas, le développement peut être mixte endo et
exo-luminal dit « en haltère » ou en « bouchon
de champagne ».
| Type |
Nombre (%) |
Duodénum (%) |
Jéjunum (%) |
Iléon (%) |
| Léiomyome |
416 (23) |
80 (12) |
182 (44) |
154 (37) |
| Lipome |
323 (18) |
79 (24) |
57 (18) |
187 (58) |
| Adénome |
252 (14) |
99 (39) |
61 (24) |
92 (36) |
| Angiome |
221 (12) |
18 (8) |
102 (46) |
101 (46) |
| Fibrome |
157 (9) |
8 (5) |
27 (17) |
122 (78) |
| Neurofibrome |
82 (5) |
13 (16) |
25 (30) |
44 (54) |
| Autre |
353 |
87 |
90 |
177 |
| Total |
1805 |
384 (21) |
544 (30) |
877 (47) |
Tableau
I – Sémiologie des tumeurs bénignes du grêle (d’après 1131 cas recensés
dans la littérature)
Leur forme est variable arrondie ou
ovulaire, parfois déformée. Bien que non encapsulée, leur limite
est nette. Leur taille est également variable, allant de quelques
centimètres à des masses volumineuses. Cette taille est fonction
de la nature bénigne ou maligne. Ainsi sur une série de 43 léiomyomes
gastro-intestinaux L. J. He trouve une taille variant de 1,5 à 9
cm mais qui ne dépassait les 8 cm que dans 3 cas et dans aucun cas
elle n’atteignait les 10 cm. Alors que sur 86 léiomyosarcomes gastro-intestinaux,
la taille moyenne était de 10 cm, supérieur à 8 cm dans 59 % des
cas et supérieure à 10 cm dans 42 % des cas.
Sur le plan histologique, dans le cas
de tumeurs bénignes, on retrouve des cellules tumorales fusiformes
à noyau allongé, comportant une vacuole périnucléaire et parfois
une anisocaryose. L’activité mitotique y est pratiquement nulle.
Cette structure cellulaire baigne dans un stroma conjonctif de type
fibroblastique et on note la présence de quelques éléments vasculaires.
Un certain degré de hyalinisation peut s’observer.
En cas de léiomyosarcome, l’aspect microscopique
est une prolifération de cellules fusiformes à cytoplasme éosinophile
fibrillaire et noyaux allongé, agencés en faisceaux entrecroisés,
et présentant le plus souvent des signes histologiques de malignité :
pléomorphisme cellulaire atypies cyto-nucléaires , mitoses fréquentés.
La nature musculaire lisse de ces tumeurs, évoquée sur l’aspect
cytologique et architectural, peut être confirmée par des études
immuno-histochimiques et par l’examen ultra-structural.
Le diagnostic de malignité peut, comme
dans notre observation, être difficile dans les formes bien différenciées,
pour lesquelles les signes histologiques classiques de malignité
ne sont pas toujours présents. Pour exprimer la difficulté du diagnostic
de malignité de ce type de tumeur, Morson recommande le terme de
tumeur léiomyomateuse du tube digestif de pronostic indéterminé
au lieu des termes de léiomyome ou de léiomyosarcome.
Ce diagnostic repose alors sur un ensemble d’arguments macroscopiques
et microscopiques :
- Sur le plan histologique, l’index mitotique a une valeur certaine
s’il est étudié de façon rigoureuse. Selon Golden et Stout (1941),
la présence de plus de 2 mitoses par grand champ permet de classer
la tumeur comme étant de nature maligne ; selon Ranchod et
Enzinger la présence de plus de 5 mitoses par dix grands champs
est un critère de malignité potentielle. En l’absence de mitoses,
la nécrose cellulaire sont hautement suspectes de malignité surtout
s’il s’agit d’une tumeur de plus de 5 cm de diamètre.
Ainsi Saegesser [23] considère comme malin tout léiomyome dont
la taille est supérieure à 6 cm de diamètre.
L’index mitotique a permis à certains auteurs de proposer des
classifications en 2 ou 4 grades.
- Pour L. J. He, 1 à 5 mitoses par 25 grands champs permet de
parler de léiomyosarcome à faible grade de malignité ; plus
de 5 mitoses par 25 grands champs correspond à un léiomyosarcome
à haut grade de malignité
- Coindre, en tenant compte de cet index mitotique, de la différenciation
cellulaire et de la nécrose tumorale propose une classification
e n3 grades côtés de 1 à 3.
Par contre, l’hémorragie, la nécrose
centrale et la dégénérescence kystique ne permettent pas de trancher
en faveur de la malignité.
Manifestations cliniques
Les signes révélateurs réalisent, assez souvent un tableau chirurgical
d’emblée : hémorragie digestive massive, parfois occulte, occlusion
intestinale aiguë ou subaiguë par obstruction ou invagination, péritonite
aiguë par perforation (Rosai). Mais dans bien des cas, la symptomatologie
clinique est moins évocatrice ; ce sont des troubles du transit
avec diarrhée, troubles dyspeptiques, vomissements, douleurs abdominales ;
ailleurs ce sont des troubles de l’état général : fièvre, amaigrissement,
anorexie ; la palpation d’une masse abdominale orientale alors
vers un processus tumoral. Mais dans bien des cas, ces tumeurs ont
une sémiologie discrète et ne sont découvertes purement fortuite
sot que l’autopsie apporte la confirmation d’une lésion hautement
probable du vivant du malade.
Comparée aux autres tumeurs bénignes du grêle, pour le léiomyome,
l’hémorragie digestive et la douleur abdominale sont les symptômes
les plus fréquents (plus de 40 % ). L’occlusion intestinale, se
voit dans moins de 25 % des cas, mais souvent est due à une invagination
(tableau II).
Quant à la perforation, elle est rare mais à l’exception du neurofibrome,
selon L. River la tumeur du grêle qui se perfore est représentée
par le léiomyome.
| Type |
Nombre |
Hémorragie |
Masse |
Douleur |
Invagination |
| Léiomyome |
232 |
43,5 % |
22,8 % |
43,3 % |
12, 8 % |
| Lipome |
246 |
15,4 % |
22,8 % |
16, 3 % |
42, 9 % |
| Angiome |
143 |
42,6 % |
9,8 % |
31,4 % |
12, 6 % |
| Adénome |
239 |
30,1 % |
25,9 % |
21, 3 % |
51, 0 % |
| Fibrome |
167 |
18,0 % |
26, 9 % |
70, 0 % |
62, 9 % |
| Neurofibrome |
96 |
33,3 % |
22, 9 % |
40,6 % |
10, 4 % |
| Total |
1131 |
29,5 % |
22, 3 % |
35,7 % |
35, 7 % |
Tableau
II – Sémiologie des tumeurs bénignes du grêle (d’après 1131 cas
recensés dans la littérature)
En cas de tumeur maligne, selon Vuori [27] la palpation d’une masse
abdominale est rencontrée dans 72 % des léiomyomes, dans 66 % des
lymphomes, dans 36 % des carcinomes et dans 15 % des tumeurs carcinoïdes.
Traitement
Le traitement des tumeurs myomateuses intestinales est avant tout
chirurgical, même en cas de récidive. Selon la nature, le siège
et l’étendue des lésions, il comporte une exérèse localisée pour
une petite tumeur implantée sur le bord antimésentérique de l’intestin ;
une résection segmentaire plus ou moins large ou bien une iléo-colectomie
droite (tableau III).
| Siège |
Biopsie |
Enucléation |
Résection |
Survie à 5 ans |
| Oesophage |
0 |
0 |
1 |
0 |
| Estomac |
4 |
0 |
30 |
6 |
| Duodénum |
1 |
0 |
10 |
0 |
| Jéjunum |
0 |
0 |
14 |
0 |
| Iléon |
0 |
0 |
12 |
1 |
| Colon |
1 |
0 |
2 |
0 |
| Rectum |
1 |
2 |
0 |
3 |
| Total |
7 |
2 |
78 |
10 |
Tableau III– Traitement et
survie des léiomyosarcomes selon le siège sur le tube digestif (selon
L.J.He)
Les léiomyosarcomes sont radio-résistants mais seraient légèrement
sensibles à la polychimiothérapie qui aurait pour effet de diminuer
les métastases hépatiques péritonéales après exérèse palliative.
Les résultats son difficiles à apprécier en raison du délai d’observation,
insuffisant dans la plupart des cas publiés. D’une manière générale,
ils sont bons en cas de léiomyome bien que le taux de récidive et
de dégénérescence soit estimé à 15-20 % (Roux, Hollender ;
Saiguesser).
En présence de léiomyosarcome du grêle, la survie à 5 ans est
estimée à 40 % environ (L.J. He).
Conclusion
Les tumeurs myomateuses du grêle son rares et son souvent diagnostiquées
à un stade avancé. Si les léiomyomes ont un bon pronostic, en l’absence
de traitement ou en cas de traitement retardé, ils peuvent augmenter
de volume, se compliquer, récidiver et voir même dégénérer.
Quant aux léiomyosarcomes, leur pronostic reste très réservé.
Résumé
A l’occasion d’une observation de léiomyosarcome du grêle, les
auteurs ont effectué une revue de littérature. Les tumeurs myomateuses
du grêle sont rares. Les signes révélateurs réalisent souvent un
tableau chirurgical d’emblée mais le diagnostic précis est difficile
à établir avant l’intervention.
Le diagnostic de malignité reste d’interprétation difficile et
repose essentiellement sur l’index mitotique. Cependant l’aspect
macroscopique et en particulier une taille supérieure à 10 cm doit
inciter le chirurgien à considérer la tumeur comme maligne.
La résection large de ou des formations tumorales est le traitement
le plus logique même en cas de récidive ; la chimiothérapie n’ayant
pas encore fait la preuve de son efficacité.
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