| Dès lors que
le marché mondial du médicament, estimé par
l’OMS à près de 700 milliards de dollars, est
déjà en soi très juteux, son trafic maffieux
représente une manne providentielle pour la criminalité
organisée.
Aussi, il n’y a rien d’étonnant
à ce que la contrefaçon qui gangrène pratiquement
tous les secteurs commerciaux et revêt une dimension planétaire
ne s’étende plus récemment à celui des
médicaments et autres produits pharmaceutiques, au point
de représenter le dixième de ce marché, pour
ne pas dire la moitié dans les pays du tiers-monde. Les produits
contrefaits peuvent être tout autant des médicaments
aux intrants conformes mais sous-dosés, que d’autres
aux ingrédients non conformes et dépourvus de principes
actifs, et se rapporter aussi bien à des molécules-mères
qu’à des génériques, avec toutefois une
surreprésentation de ces derniers, plus exposés au
phénomène que les autres, réputés mieux
contrôlés. Les médicaments les plus ciblés
par les trafiquants représentent généralement
ceux qui sont d’usage courant et répandu et qui constituent
le plus gros de la demande, tels qu’antibiotiques, anti-tuberculeux,
anti-HIV, corticoïdes, vaccins et autres contraceptifs.
En outre, une mention spéciale doit être
accordée aux stimulants de la fonction érectile, pour
des raisons particulières, tenant à la nature de la
fonction physiologique concernée et de son importance pour
l’économie biologique générale. De fait,
la sexualité, ingénieux artifice de l’évolution
biologique pour assurer la survie des espèces et la pérennisation
de la vie, s’avère être la plus importante des
motivations primaires. De sorte que, pour l’homme, également
soumis aux lois de la nature au même titre que tout être
vivant, la mise en place de la génération suivante
est plus cautionnée par l’anticipation du plaisir que
par un quelconque impératif philanthropique.
Ainsi, l’intérêt pour la «
bagatelle » dont témoigne toute opinion publique, découle
de la place privilégiée qu’occupent la préoccupation
hédonique et la puissance phallique dans tout imaginaire
social, ce qui explique l’engouement pour cette classe de
médicaments et partant, une désignation de prédilection
à la convoitise de ces trafiquants. De la même façon,
le marché national demeurant très attractif du fait
de l’importance de son contingent de malades chroniques couverts
par l’assurance maladie et celle de la facture du médicament
qui s’élève à plus d’un milliard
de dollars, l’Algérie n’est pas en reste de ce
fléau mondial qui touche aussi bien les pièces détachées
automobiles, les produits d’hygiène et les cosmétiques,
l’appareillage électronique que la propriété
intellectuelle et le médicament. Pour ce dernier article,
cela s’explique en partie par le déséquilibre
de l’offre et de la demande avec un marché caractérisé
par la relative rareté du produit du fait des tensions, des
pénuries et des ruptures de stocks sporadiques, de ses coûts
prohibitifs du fait de la faible parité du dinar algérien
et surtout du trabendo qui sévit de façon endémique
sur le territoire national.
La contrefaçon : Mise au point
conceptuelle
Il est d’usage dans la tradition philosophique
de concevoir le rapport de la vérité à la réalité,
de trois façons :
- 1- La vérité est la réalité telle
qu’elle est (conception ontologique).
- 2- La vérité est la réalité telle
qu’elle devrait être (conception axiologique).
- 3- La vérité est un jugement porté sur
la réalité (conception épistémologique).
C’est la première éventualité
qui prévaut dans le langage courant qui tient la vérité
pour l’adéquation au réel, c’est-à-dire
la conformité à l’existence et, à ce
propos, on parle d’une vraie pièce archéologique,
d’un vrai Cézanne comme on parle d’un faux témoignage
ou d’un texte apocryphe. Quand un énoncé est
faux, il est le contraire d’un énoncé qui est
vrai. Quand il n’est ni vrai ni faux, il est non-vrai et il
est alors contradictoire du vrai. Un énoncé faux est
également non-vrai et donc contradictoire, et contraire.
En somme, si tout ce qui est contraire est contradictoire, l’inverse
n’est pas vrai et le non-vrai comprend tout ce qui est faux,
et tout ce qui n’est ni vrai ni faux, le contradictoire renferme
tout le contraire et tout ce qui est l’un sans être
l’autre (ce qui est contradictoire sans être contraire).
Le mérite revient à Aristote avec sa logique d’avoir
énoncé les trois grands principes qui fondent la rationalité.
Le premier est le principe d’identité
qui affirme que A égal A, c’est-à-dire qu’une
chose est ce qu’elle est, qu’elle reste égale
à elle-même invariablement ou qu’elle demeure
toujours en l’état. Le second principe qui en découle
est le principe de non contradiction qui affirme que A est différent
de non A, c’est-à-dire qu’une chose n’est
pas ce qu’elle n’est pas, autrement dit qu’elle
ne peut pas être autre chose qu’elle-même. Le
troisième principe qui en découle également
est celui du tiers-exclu qui affirme que A égal B ou A différent
de B, ou de façon plus explicite, si une chose n’est
pas égale à une autre, elle ne peut être que
différente (ou contraire), sans qu’il y ait une autre
possibilité logique médiane à cette alternative,
ou, de façon plus prosaïque, qu’il ne pourrait
y avoir de troisième solution de compromis. En épistémologie,
il existe des limites de validité à l’application
du principe du tiers-exclu, chaque fois qu’il y a un non-sens
par une absurdité ou une indétermination constituant
une contrainte logique. Ainsi, un énoncé absurde est-il
un énoncé dépourvu de sens :
- 1- du fait d’une incohérence logique intrinsèque
: « la stérilité est une maladie héréditaire
» ;
- 2- du fait d’une entorse à la syntaxe grammaticale
: « Demain j’étais mort » ;
- 3- ou du fait de l’absence de référent
(bien que pourvu de signification et conforme à la syntaxe
grammaticale) comme dans l’exemple célèbre
de Bertrand Russel : « Le roi de France est chauve. ».
Pour être vrai, un énoncé
ou jugement doit pouvoir être prouvé par une démonstration
ou confirmé par une preuve, à défaut, il s’agit
d’un « indémontable » qui ne peut être
ni vrai ni faux, tel que les convictions, les croyances et les valeurs
d’ordre métaphysique, éthique, esthétique
ou idéologique, ou certaines hypothèses mathématiques
qui ne peuvent être démontrées. De la même
façon, un « indécidable » est un énoncé
de type déclaratif qui se situe en marge du couple opposé
vrai/faux, car il est en lui-même contradictoire, du fait
de l’amalgame entre les deux niveaux de l’« énoncé
» et de l’« énonciation », comme
dans le célèbre exemple « je mens », où
il y a contradiction entre l’expression de l’énoncé
(le contenu) et l’acte d’énonciation en cours.
Dans le domaine du commerce et de l’industrie,
avec le phénomène de la contrefaçon de certains
produits manufacturés (et même d’autres, pour
ne pas dire tous les produits), s’est posé le problème
de la certification de l’authentification du produit qui tient
lieu de vérité. Si le vrai se rapporte à la
vérité dans les domaines de la connaissance, qu’elle
soit philosophique ou scientifique, il n’en va pas de même
dans les domaines de la commercialisation de certains produits industriels,
manufacturés et autres, ainsi que des objets d’art
ou productions esthétiques. Le vrai se transforme alors en
véritable et renvoie à l’authenticité
du produit. Le caractère vrai et authentique d’un produit
peut être validé et garanti par la certification d’un
expert, sur la base de l’administration de preuves. En épistémologie,
on reconnaît habituellement trois ordres de preuves :
- 1- La preuve par le raisonnement comme dans la démonstration
mathématique.
- 2- La preuve par le verdict du réel et ses enseignements
comme dans l’expérimentation scientifique.
- 3- La preuve par la production de documents comme dans les
sciences normatives, historiques, humaines et sociales.
Dans le domaine qui nous préoccupe, c’est
bien les deuxième et troisième modalités de
preuve qui permettront d’étayer et d’authentifier
la nature véritable du produit. C’est par l’usage
qui a prévalu que le langage administratif s’est enrichi
de plusieurs termes résultant de différentes combinaisons
possibles des deux substantifs (ou adjectifs) vrai et faux, en l’occurrence
le vrai-vrai, le faux-vrai, le vrai-faux, et le faux-faux. Si les
deux termes extrêmes sont des mots composés, doublés
ou répétitifs, qui évoquent la redondance et
confinent au pléonasme, les deux médians sont des
oxymores. Cette désignation générique «
oxymore » dérivant étymologiquement du grec
« oxumôron » de « oxus » (pointu,
piquant) et « môros » (émoussé),
se rapporte à des figures de style, quelque peu rhétorique,
consistant en alliances de mots rassemblant deux termes apparemment
contradictoires, qui sont ainsi rapprochés, tels que «
clair-obscur », « aigre-doux », « un silence
éloquent » et bien-entendu « vrai-faux »
et « faux-vrai », sans oublier « pointe mousse
».
- 1- Le vrai-vrai est le produit ou l’article d’origine
importé ou fabriqué localement sous licence et dont
la valeur marchande est par conséquent réelle, c’est-à-dire
intacte et préservée, et dont la transaction est
conforme à la légalité et à l’éthique
commerciale ou marchande.
- 2- Le faux-faux est le produit ou l’article contrefait
en une pâle copie, autrement dit une imitation de piètre
valeur marchande, avec des matières premières inauthentiques
et impropres. Il y a alors tromperie sur la marchandise et la
transaction relève de l’escroquerie.
- 3- Le faux-vrai est le produit ou l’article fabriqué
localement avec des matières premières (intrants
ou composants de base) authentiques, c’est-à-dire
véritables et conformes, mais dont le modèle est
contrefait et le label usurpé. La valeur marchande est
bien moindre que celle du vrai-vrai. La transaction reste tout
autant frauduleuse, même si le dommage est moindre qu’avec
le faux-faux.
- 4- Le vrai-faux est une bonne copie (ou imitation) par un maître-faussaire
(ou maître-copieur) habile, dont la valeur marchande peut
être de qualité et donner le change et en imposer
pour le vrai avec des matériaux de base de qualité,
et seul le label est usurpé. En somme, le vrai-faux à
l’air du vrai mais il est en fait faux, le faux-vrai est
du faux fait avec du vrai, le faux-faux c’est du faux fait
avec du faux (le faux intégral ou du toc), et enfin le
vrai-vrai, c’est du vrai fait avec du vrai (ou le vrai intégral).
Car en fait, l’authenticité d’un produit ou
d’un article et donc la caution de sa signification d’usage
et de sa valeur marchande se fonde sur des critères de
conformité qui découlent directement des quatre
catégories de la causalité, tels qu’établis
par Aristote :
- 1- La cause matérielle est le matériau de base
qui a servi à la réalisation du produit fini,
en l’occurrence dans le cas qui nous préoccupe,
les intrants chimiques.
- 2- La cause formelle est la modalité de réalisation
du modèle qui lui confère son style et son apparence,
c’est-à-dire pour les médicaments, le formalisme
technologique.
- 3- La cause efficiente se rapporte à l’agent
opérant ou le maître d’œuvre, dont attestent
la marque déposée, le nom de fabrique ou la griffe
du créateur, en ce qui nous concerne, le label du laboratoire
à travers son logo.
- 4- La cause finale est le coefficient d’ustensilité
du produit ou de l’article, autrement dit la connotation
sociale utilitaire à laquelle il est destiné,
et dont attestent les contrôles de vérification
technique, pour l’essentiel les procédures d’expertises
de laboratoire et les essais cliniques, dans l’industrie
pharmaceutique. Les quatre critères garantissent la fiabilité
du savoir-faire et du process industriel, et cautionnent ainsi
la qualité du produit et sa valeur d’échange.
Pour l’OMS, un produit contrefait est celui dont l’affichage
de la source de provenance ou de l’identité est
falsifié de manière intentionnelle et dans un
but frauduleux. En pharmacie, la caution du laboratoire est
une garantie, que ce soit pour la molécule-mère
ou le générique, en ce qui concerne l’authenticité
des intrants chimiques et le savoir-faire, et par conséquent
la qualité du produit fini. Dans ce contexte, le vrai-vrai
est bon et efficace et ne présente aucun danger pour
la santé, le faux-faux est mauvais et présente
un réel danger, car non seulement inefficace, mais, également
dangereux. Quant au faux-vrai, il s’apparente au faux-faux,
car il manque souvent la garantie du savoir-faire, alors que
le vrai-faux, quand il est illégal, il rejoint le faux-vrai,
et quand il est légal, c’est tout simplement un
générique. Selon le Dalloz français, la
contrefaçon, en tant que notion juridique, relève
du droit commercial et du droit pénal. Elle constitue
à l’origine une atteinte au droit de propriété
intellectuelle, causant ainsi préjudice à l’auteur,
titulaire de ce droit, ou bien à son substitut, ayant
droit ou propriétaire de la licence d’exploitation.
Elle représente un délit relevant du tribunal
correctionnel, de même qu’une infraction engageant
la responsabilité civile et exposant à une procédure
de réparation du dommage. Selon le droit pénal
algérien (articles 205 à 213), « la contrefaçon
est le fait pour une personne d’imiter frauduleusement
une œuvre appartenant à autrui ou à celui
qui a sur elle un droit exclusif (dessins et modèles,
brevets d’inventions) ou la reproduction ou fabrication
frauduleuses d’un sceau de l’Etat, de poinçons,
timbres, cachets ou marques de l’Etat. Cet acte constitue
une infraction passible de la peine d’emprisonnement qui
varie entre un mois à la réclusion perpétuelle,
selon la gravité des faits ». Dans un registre
voisin, le droit pénal algérien, en ses articles
431 à 435, dispose sur la falsification de documents
relatifs à des substances alimentaires et médicamenteuses.
La falsification qui se démarque du faux en écriture
publique ou privée (articles 214 à 229 du code
pénal) est définie par le législateur algérien
comme l’« altération ou la modification volontaire
d’un document en vue de tromper autrui ». Ce qui
n’est déjà plus la même chose et déborde
le cadre strict de notre propos.
La contrebande : principes généraux
Dans la même continuité thématique et la même
cohérence problématique, nous allons aborder sommairement
le problème de la contrebande, dont la désignation
générique dérive étymologiquement de
l’italien « contrabbando » qui veut dire «
contre le ban ». Ce dernier terme désigne aussi bien
une proclamation ou une interdiction officielle, qu’un honneur
solennel ou, à l’inverse, une mesure d’exil ou
de bannissement. Ainsi, l’expression précitée
signifie, à la fois, transgresser ou contrevenir à
une interdiction officielle, et déchoir en un état
de rupture avec la société, confinant ainsi à
une stigmatisation infamante. Depuis, l’usage a prévalu
de désigner par contrebande, l’introduction clandestine
et le commerce illégal dans un pays, de marchandises généralement
prohibées ou pour lesquelles les droits de douane n’ont
pas été acquittés, comme les alcools, les tabacs,
les parfums, les métaux précieux, etc. Ainsi, en fonction
des époques et des cultures, la figure du contrebandier connut
diverses fortunes. D’abord, celle d’un aventurier téméraire
bravant tous les dangers et forçant tous les blocus, pour
se jouer d’un ordre inique, en faisant une espèce de
héros de légende des siècles passés.
Pour incarner ensuite celle du mal des temps modernes, en l’occurrence
un personnage véreux et peu recommandable, dénué
de scrupules et en proie à de sordides appétits, au
même titre que les autres prédateurs et vampires sociaux.
En Algérie, un phénomène dérivé
de la contrebande et qui en représente une forme de substitution
localement adaptée est le trabendo qui n’en finit pas
de se généraliser et qui est en passe de s’imposer
comme une véritable institution parallèle. La désignation
générique, bien que de consonance hispanique, est
au même titre que la pratique elle-même, en fait une
invention nationale. Dépendant de l’importation clandestine,
il a pu prospérer localement outre mesure et a encore, vraisemblablement,
de beaux jours devant lui. Quoi qu’il en soit, le trabendo,
en tant que pratique, repose sur les critères suivants :
- 1- Le caractère licite de la fraude fiscale, érigée
en principe de gestion.
- 2- Le recours à des circuits clandestins d’approvisionnement
et d’écoulement.
- 3- L’absence d’une comptabilité transparente
et l’évitement du recours à des procédés
d’encaissement ou de paiement de type bancaire, a fortiori
étatique, en d’autres termes, primauté au
paiement en liquide, de main à main,
- 4- Une régulation du marché soumise entièrement
à la loi de l’offre et de la demande, du marchandage
et du consentement mutuel (compromis de vente officieux) avec
prégnance de la parole donnée.
- 5- Le mépris et l’évitement systématique
de la production nationale.
- 6- Le recours privilégié à la contrefaçon
(le produit dit « Taiwan »).
- 7- L’absence d’engagement de garantie et de service
après-vente. Le trabendo n’est pas seulement une
pratique avec ses réseaux et ses rouages, ses complicités
à tous les niveaux, qui est en train d’infiltrer
l’économie nationale, mais il repose en outre sur
un système de valeurs qui, pour l’essentiel, s’appuie
sur les assertions suivantes :
-
1- La désaffection de l’Etat et de la chose publique.
- 2- Le refus de l’autorité et la remise en question
de l’ordre social établi.
- 3- Le primat de l’individualisme sur l’esprit communautaire.
- 4- Le parti pris délibéré de transgression
systématique des dispositions légales et réglementaires
en vigueur.
- 5- La primauté du spéculatif et du mercantile sur
le productif, qu’il s’agisse de production de bien
ou de prestation de service.
- 6- L’attrait du gain facile.
- 7- La disqualification des valeurs, mérites et compétences
nationales.
- 8- La négation des attentes du prochain et la minoration
des droits de l’usager. Cela peut aller du trabendo de certains
petits artisans-réparateurs ou du moins qui s’improvisent
comme tels car la plupart du temps sans réelle qualification,
qui se caractérise par une piètre qualité
du travail, sans garantie aucune, avec surfacturation quand il
n’y a pas vol de pièces d’origine et substitution
d’autres, contrefaites, jusqu’à celui des passeurs
de cabas d’effets vestimentaires qui alimentent le marché
noir généralisé à toutes les agglomérations
urbaines et même rurales. Et cela finit dans le trabendo
des « passeurs de containers », dans ce qui est si
bien nommé « import-import », ainsi qu’il
en est fait état communément et régulièrement
dans la presse. Le trabendo du médicament qui procède
de cette même logique de l’économie informelle
et souterraine peut revêtir tous les aspects précités,
depuis l’improvisation artisanale des premiers jusqu’au
professionnalisme méthodique des seconds. Quand il se contente
d’introduire clandestinement des médicaments conformes,
la fraude se limite à l’infraction fiscale et l’atteinte
à la légalité commerciale, quand en sus les
produits sont contrefaits, elle se double d’escroquerie
et d’atteinte à la sécurité, et menace
directement la santé du citoyen.
III- Les effets pervers latéraux des psychotropes
Les psychotropes sont des médicaments qui se prêtent
le mieux aux abus d’utilisation, du fait précisément
de leur action privilégiée sur le psychisme. Ils se
définissent selon Delay par leur tropisme psychologique,
c’est-à-dire « leur capacité de modifier
l’activité mentale, sans préjuger du type de
cette modification ». Et de fait, ces dernières années
ont vu une augmentation de leur consommation qui préoccupe
sérieusement les milieux scientifiques, relayés par
les médias qui ont entretenu controverses et polémiques
à ce sujet. Tous ont dénoncé l’extension
abusive de la prescription de psychotropes et l’usage immodéré
qui en est fait. D’aucuns vont même jusqu’à
poser la question de leur interdiction pure et simple, du moins
celle de leur contrôle et de la limitation de leur usage.
Dire que l’usage des psychotropes s’est amplifié
et généralisé dans notre pays de manière
inquiétante, au point non seulement de constituer un problème
de santé publique, mais également un fléau
social qui interpelle toute la communauté médicale,
la société civile et l’Etat, devient un truisme,
un lieu commun.
Cela découle d’abord de leurs propriétés
pharmacologiques particulières qui expliquent leur tropisme
psychologique, à l’origine de la modification de l’activité
mentale et de ses effets subjectifs tels que l’éprouvé
émotionnel et affectif de bien-être et d’euphorie,
la stimulation des processus de représentation et l’exaltation
de toutes les formes de sensibilité sensorielle, etc. Cela
découle également d’un contexte culturel historiquement
déterminé, auquel s’ajoute la problématique
sociale d’accompagnement et les concomitants socio-existentiels
qui en dérivent, tels que la délinquance, la prostitution
et autres déviances sociales, et cela du fait de la désinhibition
instinctivo-affective qui en représente un des effets les
plus constants et communs. Ce n’est que lorsqu’ils sont
détournés de leur finalité strictement médicale,
de leurs objectifs purement thérapeutiques et qu’ils
sont utilisés dans un but hédonique, que ce soit la
procuration du plaisir ou l’évitement du déplaisir
du manque et de la privation, de manière abusive, anarchique
et incontrôlée, qu’ils déterminent une
conduite compulsive de consommation, de nature addictive, pouvant
s’accompagner d’une tolérance de l’organisme,
à l’origine d’un comportement d’escalade.
Dans notre pays, le problème d’abus de psychotropes
concerne essentiellement les sédatifs, hypnotiques et anxiolytiques,
au premier chef les benzodiazepiniques, ainsi que certains anticholinergiques
tels que le trihéxyphénidyle, qui recèlent
un authentique potentiel toxicomanogène, au même titre
que le cannabis pratiquement.
L’abus de ces produits peut être considéré
comme un véritable problème de santé publique,
étant donné sa prévalence sans cesse croissante
et ses multiples complications médicales, implications médico-légales
et répercussions sociales. A cet effet, l’adolescence
représente une période particulièrement critique
et vulnérable de la vie de l’individu. Etape charnière
particulièrement cruciale qui marque le passage de l’enfance
à la vie adulte, elle est marquée par l’affirmation
d’un besoin d’appartenance et de reconnaissance par
le groupe social, l’identification à des imagos idéalisés
et survalorisés, ainsi que le désir de réalisation
de soi et d’accomplissement. C’est dans cette atmosphère
trouble, conflictuelle, voire traumatique, que l’adolescent
à l’identité encore mal assurée, face
aux contraintes et frustrations de toutes sortes, en proie au vertige
existentiel et livré à d’obscures exigences
pulsionnelles, oscille constamment entre la quête d’absolu
et d’idéal et la tentation de la déviance sociale,
avec conduites délinquantielles, suicidaires et addictives.
La rencontre avec le produit étant alors inévitable
et la susceptibilité individuelle faisant le reste, il risquera
de s’enliser dans la spirale infernale de la pharmaco-dépendance.
Et cela d’autant plus facilement que le plaisir, la nouveauté
et l’abrasion de la douleur, qui sont recherchés dans
le toxique, servent à colmater, pour un temps, faille narcissique
et souffrance mentale.
D’autre part, l’échec des institutions ayant
en charge la socialisation et la faillite du système de régulation
sociale, sur fond de conflit de générations, va attiser
la révolte contre l’autorité et les initiatives
de transgression des interdits sociaux, ouvrant la voie au passage
à l’acte qui permet de canaliser l’impulsivité
et d’amener une détente psychique. A fortiori, quand
s’y adjoint une organisation pathologique de la personnalité
ou un désordre psychopathologique caractérisé
et avéré. Même si une détermination génétique
à l’origine de la susceptibilité individuelle
aux substances psychoactives (la vulnérabilité restant
psychologique) a pu être à juste titre évoquée
et semble même être actuellement établie, il
n’existe pas pour autant de fatalité biologique, dans
la mesure où la causalité à l’œuvre,
loin d’être linéaire, est plutôt de type
multifactoriel, impliquant des facteurs méso-sociologiques,
pouvant donner prise à l’action psychologique et sociale.
En règle générale, toutes les étapes
charnières de l’existence qui constituent autant de
périodes de rupture existentielle, comme l’adolescence
ou la ménopause, ou bien les événements de
vie stressants (les « life-évents ») comme le
deuil, la retraite, la transplantation culturelle, l’isolement
social et l’exclusion scolaire, a fortiori quand elles sont
compliquées par des bouleversements sociaux ou de crises
économiques qui rendent caducs les repères sociaux
habituels ou les référents culturels traditionnels,
aggravent cette vulnérabilité psychologique. A ce
propos, une mention spéciale doit être accordée
à l’effet d’entrainement par le groupe dans l’initiation
et la répétition de la prise de toxiques, a fortiori
quand celui-ci est dépositaire de pseudo-valeurs d’une
sous-culture marginale qui exhorte à la transgression des
modes d’usage socialement validés, de ces produits.
D’autre part, de tous les facteurs sociaux d’exposition
à la substance pharmaco-active, il faudra insister sur la
disponibilité et l’accessibilité du produit,
ainsi que le relâchement des mesures de contrôle social,
ou à l’inverse de leur répressivité extrême.
De même, face aux mutations sociales telles que l’industrialisation
et l’urbanisation massives, rapides et anarchiques, l’individu,
notamment celui qui est en état de vulnérabilité
psychologique, dans son effort d’ajustement social, éprouve
de plus en plus de difficultés à réaliser son
adaptation au changement et peut alors verser facilement dans les
conduites addictives. A cet effet, un lien a été établi
entre d’un côté la surconsommation de psychotropes
dans un but addictif, et d’un autre côté les
difficultés à réaliser cette adaptation au
changement, au sein d’une société donnée.
D’emblée, il y a lieu de prendre acte de la création
récente d’un centre national de bio-équivalence
qui, en visant en principe à neutraliser la contrefaçon
et le sous-dosage intentionnel ou fortuit, et en veillant à
la conformité et donc la pharmaco-activité des médicaments,
est supposé garantir la sécurité thérapeutique
du citoyen. Dans la perspective d’une meilleure traçabilité
des produits importés et de la vérification de l’authenticité
du label d’origine, cette institution est censée œuvrer
de concert avec l’ancien laboratoire national de contrôle
des médicaments qui assure la validation scientifique de
leur efficacité, alors que le centre national de pharmaco-vigilance
cautionne empiriquement leur innocuité ou plus exactement
leur niveau acceptable de toxicité. Tout comme l’initiative
de la création de la ligue des conseils des pharmaciens,
en se proposant d’étendre la concertation au-delà
des frontières, est annoncée comme garante de la consolidation
de cette sécurité thérapeutique. De même,
les propositions avancées ici ou là par nombre d’opérateurs
nationaux qui parlent d’une agence nationale du médicament
ou d’un corps de pharmaciens-inspecteurs sous tutelle de l’administration
douanière, ou bien encore d’une cellule de veille,
de réflexion et d’information sur la contrefaçon,
à destination des usagers et des opérateurs sociaux,
portent en elles les espoirs de leurs promoteurs.
D’autre part, l’idée de renforcer le contrôle
à tous les niveaux intermédiaires de distribution
et par seulement à l’entrée, tout comme la suggestion
de convertir la qualification juridique de la contrefaçon
en crime et non plus en simple délit, du fait de la nature
du préjudice, semblent judicieuses et séduire l’esprit
le plus exigeant. Toutes ces initiatives sont à prendre sérieusement
en considération et même à encourager, car elles
sont réputées œuvrer toutes dans la même
direction, celle de la limitation de l’ampleur du phénomène
et de l’atténuation de son potentiel de nuisance, ce
qui est en soi une intention louable, dont il faut d’ores
et déjà se féliciter, au niveau des positions
de principe, tout au moins. Pour le reste et comme toujours, il
semble prématuré d’anticiper l’avenir
et de se risquer à une quelconque prédiction au plan
de leur efficience pragmatique, tant il est vrai que si «
c’est au pied du mur que l’on voit le maçon »,
« c’est en forgeant que l’on devient forgeron
», ainsi que l’enseigne la sagesse populaire. Car c’est
bien là tout le problème de la réalité
inflexible des faits, procédant de l’ordre nécessaire
des choses, autrement plus complexe et multidéterminée
que la représentation conceptuelle qu’on peut s’en
faire. C’est également sans compter avec la marge d’indétermination,
d’imprévisibilité et d’incertitude qui,
toujours, enveloppe la phénoménologie du monde, de
manière générale, et la réalité
événementielle historique et sociale, de façon
particulière, du moins au regard de l’entendement humain.
Prétendre les sommer de se plier à notre volonté,
sous la contrainte de mesures institutionnelles, de programmes techniques
et d’aménagements sociaux, relève au mieux du
réductionnisme simpliste, au pire de la toute-puissance magique
de la pensée, et expose alors à de sérieuses
déconvenues.
A ce propos, il me revient en mémoire l’exemple édifiant
de ce général d’état-major qui, la veille
d’une bataille, en expliquant sa stratégie et sa tactique
à son staff, démontre brillamment pourquoi son plan
est le meilleur, et qui au lendemain des faits, démontre
tout aussi brillamment à ce même entourage, mais après
coup, pourquoi cela n’a pas fonctionné tel qu’il
l’avait prévu. Pour finir sur une note d’espoir
consolatrice, une donnée semble certaine, et qui ne doit
rien à l’action des hommes, mais bien plutôt
à la nature des choses. En effet, de toutes les combinaisons
possibles entre les éléments du triptyque contrefaçon
/ contrebande / addiction, l’une d’entre elles n’est
pas pensable. Car si, pour des raisons évidentes, la contrefaçon
et la contrebande font naturellement bon ménage, de même
que la contrebande et l’addiction, la contrefaçon et
l’addiction sont naturellement incompatibles, car la réalité
de l’expérience subjective de la défonce ne
peut être garantie que par l’authenticité du
produit.
M. Tedjiza - Professeur de psychiatrie
et de psychologie médicale à la Faculté de
médecine d’Alger (31 décembre 2007)
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