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Point de vue

Usages frauduleux des produits pharmaceutiques dans l’actualité nationale
Entre contrefaçon, contrebande et addiction

Par M. Tedjiza - Professeur de psychiatrie et de psychologie médicale à la Faculté de médecine d’Alger
(31 décembre 2007)

Dès lors que le marché mondial du médicament, estimé par l’OMS à près de 700 milliards de dollars, est déjà en soi très juteux, son trafic maffieux représente une manne providentielle pour la criminalité organisée.

Aussi, il n’y a rien d’étonnant à ce que la contrefaçon qui gangrène pratiquement tous les secteurs commerciaux et revêt une dimension planétaire ne s’étende plus récemment à celui des médicaments et autres produits pharmaceutiques, au point de représenter le dixième de ce marché, pour ne pas dire la moitié dans les pays du tiers-monde. Les produits contrefaits peuvent être tout autant des médicaments aux intrants conformes mais sous-dosés, que d’autres aux ingrédients non conformes et dépourvus de principes actifs, et se rapporter aussi bien à des molécules-mères qu’à des génériques, avec toutefois une surreprésentation de ces derniers, plus exposés au phénomène que les autres, réputés mieux contrôlés. Les médicaments les plus ciblés par les trafiquants représentent généralement ceux qui sont d’usage courant et répandu et qui constituent le plus gros de la demande, tels qu’antibiotiques, anti-tuberculeux, anti-HIV, corticoïdes, vaccins et autres contraceptifs.

En outre, une mention spéciale doit être accordée aux stimulants de la fonction érectile, pour des raisons particulières, tenant à la nature de la fonction physiologique concernée et de son importance pour l’économie biologique générale. De fait, la sexualité, ingénieux artifice de l’évolution biologique pour assurer la survie des espèces et la pérennisation de la vie, s’avère être la plus importante des motivations primaires. De sorte que, pour l’homme, également soumis aux lois de la nature au même titre que tout être vivant, la mise en place de la génération suivante est plus cautionnée par l’anticipation du plaisir que par un quelconque impératif philanthropique.

Ainsi, l’intérêt pour la « bagatelle » dont témoigne toute opinion publique, découle de la place privilégiée qu’occupent la préoccupation hédonique et la puissance phallique dans tout imaginaire social, ce qui explique l’engouement pour cette classe de médicaments et partant, une désignation de prédilection à la convoitise de ces trafiquants. De la même façon, le marché national demeurant très attractif du fait de l’importance de son contingent de malades chroniques couverts par l’assurance maladie et celle de la facture du médicament qui s’élève à plus d’un milliard de dollars, l’Algérie n’est pas en reste de ce fléau mondial qui touche aussi bien les pièces détachées automobiles, les produits d’hygiène et les cosmétiques, l’appareillage électronique que la propriété intellectuelle et le médicament. Pour ce dernier article, cela s’explique en partie par le déséquilibre de l’offre et de la demande avec un marché caractérisé par la relative rareté du produit du fait des tensions, des pénuries et des ruptures de stocks sporadiques, de ses coûts prohibitifs du fait de la faible parité du dinar algérien et surtout du trabendo qui sévit de façon endémique sur le territoire national.

La contrefaçon : Mise au point conceptuelle

Il est d’usage dans la tradition philosophique de concevoir le rapport de la vérité à la réalité, de trois façons :

  • 1- La vérité est la réalité telle qu’elle est (conception ontologique).
  • 2- La vérité est la réalité telle qu’elle devrait être (conception axiologique).
  • 3- La vérité est un jugement porté sur la réalité (conception épistémologique).

C’est la première éventualité qui prévaut dans le langage courant qui tient la vérité pour l’adéquation au réel, c’est-à-dire la conformité à l’existence et, à ce propos, on parle d’une vraie pièce archéologique, d’un vrai Cézanne comme on parle d’un faux témoignage ou d’un texte apocryphe. Quand un énoncé est faux, il est le contraire d’un énoncé qui est vrai. Quand il n’est ni vrai ni faux, il est non-vrai et il est alors contradictoire du vrai. Un énoncé faux est également non-vrai et donc contradictoire, et contraire. En somme, si tout ce qui est contraire est contradictoire, l’inverse n’est pas vrai et le non-vrai comprend tout ce qui est faux, et tout ce qui n’est ni vrai ni faux, le contradictoire renferme tout le contraire et tout ce qui est l’un sans être l’autre (ce qui est contradictoire sans être contraire). Le mérite revient à Aristote avec sa logique d’avoir énoncé les trois grands principes qui fondent la rationalité.

Le premier est le principe d’identité qui affirme que A égal A, c’est-à-dire qu’une chose est ce qu’elle est, qu’elle reste égale à elle-même invariablement ou qu’elle demeure toujours en l’état. Le second principe qui en découle est le principe de non contradiction qui affirme que A est différent de non A, c’est-à-dire qu’une chose n’est pas ce qu’elle n’est pas, autrement dit qu’elle ne peut pas être autre chose qu’elle-même. Le troisième principe qui en découle également est celui du tiers-exclu qui affirme que A égal B ou A différent de B, ou de façon plus explicite, si une chose n’est pas égale à une autre, elle ne peut être que différente (ou contraire), sans qu’il y ait une autre possibilité logique médiane à cette alternative, ou, de façon plus prosaïque, qu’il ne pourrait y avoir de troisième solution de compromis. En épistémologie, il existe des limites de validité à l’application du principe du tiers-exclu, chaque fois qu’il y a un non-sens par une absurdité ou une indétermination constituant une contrainte logique. Ainsi, un énoncé absurde est-il un énoncé dépourvu de sens :

  • 1- du fait d’une incohérence logique intrinsèque : « la stérilité est une maladie héréditaire » ;
  • 2- du fait d’une entorse à la syntaxe grammaticale : « Demain j’étais mort » ;
  • 3- ou du fait de l’absence de référent (bien que pourvu de signification et conforme à la syntaxe grammaticale) comme dans l’exemple célèbre de Bertrand Russel : « Le roi de France est chauve. ».

Pour être vrai, un énoncé ou jugement doit pouvoir être prouvé par une démonstration ou confirmé par une preuve, à défaut, il s’agit d’un « indémontable » qui ne peut être ni vrai ni faux, tel que les convictions, les croyances et les valeurs d’ordre métaphysique, éthique, esthétique ou idéologique, ou certaines hypothèses mathématiques qui ne peuvent être démontrées. De la même façon, un « indécidable » est un énoncé de type déclaratif qui se situe en marge du couple opposé vrai/faux, car il est en lui-même contradictoire, du fait de l’amalgame entre les deux niveaux de l’« énoncé » et de l’« énonciation », comme dans le célèbre exemple « je mens », où il y a contradiction entre l’expression de l’énoncé (le contenu) et l’acte d’énonciation en cours.

Dans le domaine du commerce et de l’industrie, avec le phénomène de la contrefaçon de certains produits manufacturés (et même d’autres, pour ne pas dire tous les produits), s’est posé le problème de la certification de l’authentification du produit qui tient lieu de vérité. Si le vrai se rapporte à la vérité dans les domaines de la connaissance, qu’elle soit philosophique ou scientifique, il n’en va pas de même dans les domaines de la commercialisation de certains produits industriels, manufacturés et autres, ainsi que des objets d’art ou productions esthétiques. Le vrai se transforme alors en véritable et renvoie à l’authenticité du produit. Le caractère vrai et authentique d’un produit peut être validé et garanti par la certification d’un expert, sur la base de l’administration de preuves. En épistémologie, on reconnaît habituellement trois ordres de preuves :

  • 1- La preuve par le raisonnement comme dans la démonstration mathématique.
  • 2- La preuve par le verdict du réel et ses enseignements comme dans l’expérimentation scientifique.
  • 3- La preuve par la production de documents comme dans les sciences normatives, historiques, humaines et sociales.

Dans le domaine qui nous préoccupe, c’est bien les deuxième et troisième modalités de preuve qui permettront d’étayer et d’authentifier la nature véritable du produit. C’est par l’usage qui a prévalu que le langage administratif s’est enrichi de plusieurs termes résultant de différentes combinaisons possibles des deux substantifs (ou adjectifs) vrai et faux, en l’occurrence le vrai-vrai, le faux-vrai, le vrai-faux, et le faux-faux. Si les deux termes extrêmes sont des mots composés, doublés ou répétitifs, qui évoquent la redondance et confinent au pléonasme, les deux médians sont des oxymores. Cette désignation générique « oxymore » dérivant étymologiquement du grec « oxumôron » de « oxus » (pointu, piquant) et « môros » (émoussé), se rapporte à des figures de style, quelque peu rhétorique, consistant en alliances de mots rassemblant deux termes apparemment contradictoires, qui sont ainsi rapprochés, tels que « clair-obscur », « aigre-doux », « un silence éloquent » et bien-entendu « vrai-faux » et « faux-vrai », sans oublier « pointe mousse ».

  • 1- Le vrai-vrai est le produit ou l’article d’origine importé ou fabriqué localement sous licence et dont la valeur marchande est par conséquent réelle, c’est-à-dire intacte et préservée, et dont la transaction est conforme à la légalité et à l’éthique commerciale ou marchande.


  • 2- Le faux-faux est le produit ou l’article contrefait en une pâle copie, autrement dit une imitation de piètre valeur marchande, avec des matières premières inauthentiques et impropres. Il y a alors tromperie sur la marchandise et la transaction relève de l’escroquerie.


  • 3- Le faux-vrai est le produit ou l’article fabriqué localement avec des matières premières (intrants ou composants de base) authentiques, c’est-à-dire véritables et conformes, mais dont le modèle est contrefait et le label usurpé. La valeur marchande est bien moindre que celle du vrai-vrai. La transaction reste tout autant frauduleuse, même si le dommage est moindre qu’avec le faux-faux.


  • 4- Le vrai-faux est une bonne copie (ou imitation) par un maître-faussaire (ou maître-copieur) habile, dont la valeur marchande peut être de qualité et donner le change et en imposer pour le vrai avec des matériaux de base de qualité, et seul le label est usurpé. En somme, le vrai-faux à l’air du vrai mais il est en fait faux, le faux-vrai est du faux fait avec du vrai, le faux-faux c’est du faux fait avec du faux (le faux intégral ou du toc), et enfin le vrai-vrai, c’est du vrai fait avec du vrai (ou le vrai intégral). Car en fait, l’authenticité d’un produit ou d’un article et donc la caution de sa signification d’usage et de sa valeur marchande se fonde sur des critères de conformité qui découlent directement des quatre catégories de la causalité, tels qu’établis par Aristote :
    • 1- La cause matérielle est le matériau de base qui a servi à la réalisation du produit fini, en l’occurrence dans le cas qui nous préoccupe, les intrants chimiques.


    • 2- La cause formelle est la modalité de réalisation du modèle qui lui confère son style et son apparence, c’est-à-dire pour les médicaments, le formalisme technologique.


    • 3- La cause efficiente se rapporte à l’agent opérant ou le maître d’œuvre, dont attestent la marque déposée, le nom de fabrique ou la griffe du créateur, en ce qui nous concerne, le label du laboratoire à travers son logo.


    • 4- La cause finale est le coefficient d’ustensilité du produit ou de l’article, autrement dit la connotation sociale utilitaire à laquelle il est destiné, et dont attestent les contrôles de vérification technique, pour l’essentiel les procédures d’expertises de laboratoire et les essais cliniques, dans l’industrie pharmaceutique. Les quatre critères garantissent la fiabilité du savoir-faire et du process industriel, et cautionnent ainsi la qualité du produit et sa valeur d’échange. Pour l’OMS, un produit contrefait est celui dont l’affichage de la source de provenance ou de l’identité est falsifié de manière intentionnelle et dans un but frauduleux. En pharmacie, la caution du laboratoire est une garantie, que ce soit pour la molécule-mère ou le générique, en ce qui concerne l’authenticité des intrants chimiques et le savoir-faire, et par conséquent la qualité du produit fini. Dans ce contexte, le vrai-vrai est bon et efficace et ne présente aucun danger pour la santé, le faux-faux est mauvais et présente un réel danger, car non seulement inefficace, mais, également dangereux. Quant au faux-vrai, il s’apparente au faux-faux, car il manque souvent la garantie du savoir-faire, alors que le vrai-faux, quand il est illégal, il rejoint le faux-vrai, et quand il est légal, c’est tout simplement un générique. Selon le Dalloz français, la contrefaçon, en tant que notion juridique, relève du droit commercial et du droit pénal. Elle constitue à l’origine une atteinte au droit de propriété intellectuelle, causant ainsi préjudice à l’auteur, titulaire de ce droit, ou bien à son substitut, ayant droit ou propriétaire de la licence d’exploitation. Elle représente un délit relevant du tribunal correctionnel, de même qu’une infraction engageant la responsabilité civile et exposant à une procédure de réparation du dommage. Selon le droit pénal algérien (articles 205 à 213), « la contrefaçon est le fait pour une personne d’imiter frauduleusement une œuvre appartenant à autrui ou à celui qui a sur elle un droit exclusif (dessins et modèles, brevets d’inventions) ou la reproduction ou fabrication frauduleuses d’un sceau de l’Etat, de poinçons, timbres, cachets ou marques de l’Etat. Cet acte constitue une infraction passible de la peine d’emprisonnement qui varie entre un mois à la réclusion perpétuelle, selon la gravité des faits ». Dans un registre voisin, le droit pénal algérien, en ses articles 431 à 435, dispose sur la falsification de documents relatifs à des substances alimentaires et médicamenteuses. La falsification qui se démarque du faux en écriture publique ou privée (articles 214 à 229 du code pénal) est définie par le législateur algérien comme l’« altération ou la modification volontaire d’un document en vue de tromper autrui ». Ce qui n’est déjà plus la même chose et déborde le cadre strict de notre propos.

La contrebande : principes généraux

Dans la même continuité thématique et la même cohérence problématique, nous allons aborder sommairement le problème de la contrebande, dont la désignation générique dérive étymologiquement de l’italien « contrabbando » qui veut dire « contre le ban ». Ce dernier terme désigne aussi bien une proclamation ou une interdiction officielle, qu’un honneur solennel ou, à l’inverse, une mesure d’exil ou de bannissement. Ainsi, l’expression précitée signifie, à la fois, transgresser ou contrevenir à une interdiction officielle, et déchoir en un état de rupture avec la société, confinant ainsi à une stigmatisation infamante. Depuis, l’usage a prévalu de désigner par contrebande, l’introduction clandestine et le commerce illégal dans un pays, de marchandises généralement prohibées ou pour lesquelles les droits de douane n’ont pas été acquittés, comme les alcools, les tabacs, les parfums, les métaux précieux, etc. Ainsi, en fonction des époques et des cultures, la figure du contrebandier connut diverses fortunes. D’abord, celle d’un aventurier téméraire bravant tous les dangers et forçant tous les blocus, pour se jouer d’un ordre inique, en faisant une espèce de héros de légende des siècles passés.

Pour incarner ensuite celle du mal des temps modernes, en l’occurrence un personnage véreux et peu recommandable, dénué de scrupules et en proie à de sordides appétits, au même titre que les autres prédateurs et vampires sociaux. En Algérie, un phénomène dérivé de la contrebande et qui en représente une forme de substitution localement adaptée est le trabendo qui n’en finit pas de se généraliser et qui est en passe de s’imposer comme une véritable institution parallèle. La désignation générique, bien que de consonance hispanique, est au même titre que la pratique elle-même, en fait une invention nationale. Dépendant de l’importation clandestine, il a pu prospérer localement outre mesure et a encore, vraisemblablement, de beaux jours devant lui. Quoi qu’il en soit, le trabendo, en tant que pratique, repose sur les critères suivants :

  • 1- Le caractère licite de la fraude fiscale, érigée en principe de gestion.


  • 2- Le recours à des circuits clandestins d’approvisionnement et d’écoulement.


  • 3- L’absence d’une comptabilité transparente et l’évitement du recours à des procédés d’encaissement ou de paiement de type bancaire, a fortiori étatique, en d’autres termes, primauté au paiement en liquide, de main à main,


  • 4- Une régulation du marché soumise entièrement à la loi de l’offre et de la demande, du marchandage et du consentement mutuel (compromis de vente officieux) avec prégnance de la parole donnée.


  • 5- Le mépris et l’évitement systématique de la production nationale.


  • 6- Le recours privilégié à la contrefaçon (le produit dit « Taiwan »).


  • 7- L’absence d’engagement de garantie et de service après-vente. Le trabendo n’est pas seulement une pratique avec ses réseaux et ses rouages, ses complicités à tous les niveaux, qui est en train d’infiltrer l’économie nationale, mais il repose en outre sur un système de valeurs qui, pour l’essentiel, s’appuie sur les assertions suivantes :


    • 1- La désaffection de l’Etat et de la chose publique.


    • 2- Le refus de l’autorité et la remise en question de l’ordre social établi.


    • 3- Le primat de l’individualisme sur l’esprit communautaire.


    • 4- Le parti pris délibéré de transgression systématique des dispositions légales et réglementaires en vigueur.


    • 5- La primauté du spéculatif et du mercantile sur le productif, qu’il s’agisse de production de bien ou de prestation de service.


    • 6- L’attrait du gain facile.


    • 7- La disqualification des valeurs, mérites et compétences nationales.


    • 8- La négation des attentes du prochain et la minoration des droits de l’usager. Cela peut aller du trabendo de certains petits artisans-réparateurs ou du moins qui s’improvisent comme tels car la plupart du temps sans réelle qualification, qui se caractérise par une piètre qualité du travail, sans garantie aucune, avec surfacturation quand il n’y a pas vol de pièces d’origine et substitution d’autres, contrefaites, jusqu’à celui des passeurs de cabas d’effets vestimentaires qui alimentent le marché noir généralisé à toutes les agglomérations urbaines et même rurales. Et cela finit dans le trabendo des « passeurs de containers », dans ce qui est si bien nommé « import-import », ainsi qu’il en est fait état communément et régulièrement dans la presse. Le trabendo du médicament qui procède de cette même logique de l’économie informelle et souterraine peut revêtir tous les aspects précités, depuis l’improvisation artisanale des premiers jusqu’au professionnalisme méthodique des seconds. Quand il se contente d’introduire clandestinement des médicaments conformes, la fraude se limite à l’infraction fiscale et l’atteinte à la légalité commerciale, quand en sus les produits sont contrefaits, elle se double d’escroquerie et d’atteinte à la sécurité, et menace directement la santé du citoyen.

III- Les effets pervers latéraux des psychotropes

Les psychotropes sont des médicaments qui se prêtent le mieux aux abus d’utilisation, du fait précisément de leur action privilégiée sur le psychisme. Ils se définissent selon Delay par leur tropisme psychologique, c’est-à-dire « leur capacité de modifier l’activité mentale, sans préjuger du type de cette modification ». Et de fait, ces dernières années ont vu une augmentation de leur consommation qui préoccupe sérieusement les milieux scientifiques, relayés par les médias qui ont entretenu controverses et polémiques à ce sujet. Tous ont dénoncé l’extension abusive de la prescription de psychotropes et l’usage immodéré qui en est fait. D’aucuns vont même jusqu’à poser la question de leur interdiction pure et simple, du moins celle de leur contrôle et de la limitation de leur usage. Dire que l’usage des psychotropes s’est amplifié et généralisé dans notre pays de manière inquiétante, au point non seulement de constituer un problème de santé publique, mais également un fléau social qui interpelle toute la communauté médicale, la société civile et l’Etat, devient un truisme, un lieu commun.

Cela découle d’abord de leurs propriétés pharmacologiques particulières qui expliquent leur tropisme psychologique, à l’origine de la modification de l’activité mentale et de ses effets subjectifs tels que l’éprouvé émotionnel et affectif de bien-être et d’euphorie, la stimulation des processus de représentation et l’exaltation de toutes les formes de sensibilité sensorielle, etc. Cela découle également d’un contexte culturel historiquement déterminé, auquel s’ajoute la problématique sociale d’accompagnement et les concomitants socio-existentiels qui en dérivent, tels que la délinquance, la prostitution et autres déviances sociales, et cela du fait de la désinhibition instinctivo-affective qui en représente un des effets les plus constants et communs. Ce n’est que lorsqu’ils sont détournés de leur finalité strictement médicale, de leurs objectifs purement thérapeutiques et qu’ils sont utilisés dans un but hédonique, que ce soit la procuration du plaisir ou l’évitement du déplaisir du manque et de la privation, de manière abusive, anarchique et incontrôlée, qu’ils déterminent une conduite compulsive de consommation, de nature addictive, pouvant s’accompagner d’une tolérance de l’organisme, à l’origine d’un comportement d’escalade. Dans notre pays, le problème d’abus de psychotropes concerne essentiellement les sédatifs, hypnotiques et anxiolytiques, au premier chef les benzodiazepiniques, ainsi que certains anticholinergiques tels que le trihéxyphénidyle, qui recèlent un authentique potentiel toxicomanogène, au même titre que le cannabis pratiquement.

L’abus de ces produits peut être considéré comme un véritable problème de santé publique, étant donné sa prévalence sans cesse croissante et ses multiples complications médicales, implications médico-légales et répercussions sociales. A cet effet, l’adolescence représente une période particulièrement critique et vulnérable de la vie de l’individu. Etape charnière particulièrement cruciale qui marque le passage de l’enfance à la vie adulte, elle est marquée par l’affirmation d’un besoin d’appartenance et de reconnaissance par le groupe social, l’identification à des imagos idéalisés et survalorisés, ainsi que le désir de réalisation de soi et d’accomplissement. C’est dans cette atmosphère trouble, conflictuelle, voire traumatique, que l’adolescent à l’identité encore mal assurée, face aux contraintes et frustrations de toutes sortes, en proie au vertige existentiel et livré à d’obscures exigences pulsionnelles, oscille constamment entre la quête d’absolu et d’idéal et la tentation de la déviance sociale, avec conduites délinquantielles, suicidaires et addictives. La rencontre avec le produit étant alors inévitable et la susceptibilité individuelle faisant le reste, il risquera de s’enliser dans la spirale infernale de la pharmaco-dépendance. Et cela d’autant plus facilement que le plaisir, la nouveauté et l’abrasion de la douleur, qui sont recherchés dans le toxique, servent à colmater, pour un temps, faille narcissique et souffrance mentale.

D’autre part, l’échec des institutions ayant en charge la socialisation et la faillite du système de régulation sociale, sur fond de conflit de générations, va attiser la révolte contre l’autorité et les initiatives de transgression des interdits sociaux, ouvrant la voie au passage à l’acte qui permet de canaliser l’impulsivité et d’amener une détente psychique. A fortiori, quand s’y adjoint une organisation pathologique de la personnalité ou un désordre psychopathologique caractérisé et avéré. Même si une détermination génétique à l’origine de la susceptibilité individuelle aux substances psychoactives (la vulnérabilité restant psychologique) a pu être à juste titre évoquée et semble même être actuellement établie, il n’existe pas pour autant de fatalité biologique, dans la mesure où la causalité à l’œuvre, loin d’être linéaire, est plutôt de type multifactoriel, impliquant des facteurs méso-sociologiques, pouvant donner prise à l’action psychologique et sociale.

En règle générale, toutes les étapes charnières de l’existence qui constituent autant de périodes de rupture existentielle, comme l’adolescence ou la ménopause, ou bien les événements de vie stressants (les « life-évents ») comme le deuil, la retraite, la transplantation culturelle, l’isolement social et l’exclusion scolaire, a fortiori quand elles sont compliquées par des bouleversements sociaux ou de crises économiques qui rendent caducs les repères sociaux habituels ou les référents culturels traditionnels, aggravent cette vulnérabilité psychologique. A ce propos, une mention spéciale doit être accordée à l’effet d’entrainement par le groupe dans l’initiation et la répétition de la prise de toxiques, a fortiori quand celui-ci est dépositaire de pseudo-valeurs d’une sous-culture marginale qui exhorte à la transgression des modes d’usage socialement validés, de ces produits. D’autre part, de tous les facteurs sociaux d’exposition à la substance pharmaco-active, il faudra insister sur la disponibilité et l’accessibilité du produit, ainsi que le relâchement des mesures de contrôle social, ou à l’inverse de leur répressivité extrême. De même, face aux mutations sociales telles que l’industrialisation et l’urbanisation massives, rapides et anarchiques, l’individu, notamment celui qui est en état de vulnérabilité psychologique, dans son effort d’ajustement social, éprouve de plus en plus de difficultés à réaliser son adaptation au changement et peut alors verser facilement dans les conduites addictives. A cet effet, un lien a été établi entre d’un côté la surconsommation de psychotropes dans un but addictif, et d’un autre côté les difficultés à réaliser cette adaptation au changement, au sein d’une société donnée.

D’emblée, il y a lieu de prendre acte de la création récente d’un centre national de bio-équivalence qui, en visant en principe à neutraliser la contrefaçon et le sous-dosage intentionnel ou fortuit, et en veillant à la conformité et donc la pharmaco-activité des médicaments, est supposé garantir la sécurité thérapeutique du citoyen. Dans la perspective d’une meilleure traçabilité des produits importés et de la vérification de l’authenticité du label d’origine, cette institution est censée œuvrer de concert avec l’ancien laboratoire national de contrôle des médicaments qui assure la validation scientifique de leur efficacité, alors que le centre national de pharmaco-vigilance cautionne empiriquement leur innocuité ou plus exactement leur niveau acceptable de toxicité. Tout comme l’initiative de la création de la ligue des conseils des pharmaciens, en se proposant d’étendre la concertation au-delà des frontières, est annoncée comme garante de la consolidation de cette sécurité thérapeutique. De même, les propositions avancées ici ou là par nombre d’opérateurs nationaux qui parlent d’une agence nationale du médicament ou d’un corps de pharmaciens-inspecteurs sous tutelle de l’administration douanière, ou bien encore d’une cellule de veille, de réflexion et d’information sur la contrefaçon, à destination des usagers et des opérateurs sociaux, portent en elles les espoirs de leurs promoteurs.

D’autre part, l’idée de renforcer le contrôle à tous les niveaux intermédiaires de distribution et par seulement à l’entrée, tout comme la suggestion de convertir la qualification juridique de la contrefaçon en crime et non plus en simple délit, du fait de la nature du préjudice, semblent judicieuses et séduire l’esprit le plus exigeant. Toutes ces initiatives sont à prendre sérieusement en considération et même à encourager, car elles sont réputées œuvrer toutes dans la même direction, celle de la limitation de l’ampleur du phénomène et de l’atténuation de son potentiel de nuisance, ce qui est en soi une intention louable, dont il faut d’ores et déjà se féliciter, au niveau des positions de principe, tout au moins. Pour le reste et comme toujours, il semble prématuré d’anticiper l’avenir et de se risquer à une quelconque prédiction au plan de leur efficience pragmatique, tant il est vrai que si « c’est au pied du mur que l’on voit le maçon », « c’est en forgeant que l’on devient forgeron », ainsi que l’enseigne la sagesse populaire. Car c’est bien là tout le problème de la réalité inflexible des faits, procédant de l’ordre nécessaire des choses, autrement plus complexe et multidéterminée que la représentation conceptuelle qu’on peut s’en faire. C’est également sans compter avec la marge d’indétermination, d’imprévisibilité et d’incertitude qui, toujours, enveloppe la phénoménologie du monde, de manière générale, et la réalité événementielle historique et sociale, de façon particulière, du moins au regard de l’entendement humain. Prétendre les sommer de se plier à notre volonté, sous la contrainte de mesures institutionnelles, de programmes techniques et d’aménagements sociaux, relève au mieux du réductionnisme simpliste, au pire de la toute-puissance magique de la pensée, et expose alors à de sérieuses déconvenues.

A ce propos, il me revient en mémoire l’exemple édifiant de ce général d’état-major qui, la veille d’une bataille, en expliquant sa stratégie et sa tactique à son staff, démontre brillamment pourquoi son plan est le meilleur, et qui au lendemain des faits, démontre tout aussi brillamment à ce même entourage, mais après coup, pourquoi cela n’a pas fonctionné tel qu’il l’avait prévu. Pour finir sur une note d’espoir consolatrice, une donnée semble certaine, et qui ne doit rien à l’action des hommes, mais bien plutôt à la nature des choses. En effet, de toutes les combinaisons possibles entre les éléments du triptyque contrefaçon / contrebande / addiction, l’une d’entre elles n’est pas pensable. Car si, pour des raisons évidentes, la contrefaçon et la contrebande font naturellement bon ménage, de même que la contrebande et l’addiction, la contrefaçon et l’addiction sont naturellement incompatibles, car la réalité de l’expérience subjective de la défonce ne peut être garantie que par l’authenticité du produit.

M. Tedjiza - Professeur de psychiatrie et de psychologie médicale à la Faculté de médecine d’Alger (31 décembre 2007)

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