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Point de vue

L’ultime destination…
…ou la simulation prémonitoire d’un vrai crash

Par FAROUK ZAHI - Cadre supérieur de l’administration sanitaire en retraite


Tamanrasset : acte 1

La sonnerie de la ligne téléphonique spécialisée de la wilaya retentit à 8h15, en ce lundi 18 février 2003. Arrivé quelques minutes plus tôt à mon bureau, je ne m’attendais pas à cet appel aussi matinal. Karim le secrétaire particulier, de son accent citadin skikdi, me demandait de me présenter sur le champ au cabinet du wali.

Arrivés au 1er étage avec quelques collègues du conseil de wilaya, nous étions vite introduits dans le bureau du Wali, qui semblait exigu en regard du nombre de présents. Se trouvait parmi les officiers supérieurs de l’armée, de la gendarmerie et les responsables d’autres services de sécurité, figures familières, un officier qui ne semblait pas faire partie des « autochtones ». On ne savait rien de lui, sauf qu’il s’agira plus tard, d’un cadre du Service Aérien de Recherche (SAR), basé à Réghaïa.

Le wali dont la réserve est légendaire, avait ce jour là, une mine qui présageait que quelque chose de grave, venait de se passait. A peine le petit brouhaha de l’installation sur les sièges s’est il estompé, que le wali d’une voie affectée, annonçait que le Fokker 27 de 07h ce matin, en partance sur In Salah, a été perdu par le contrôle aérien. Il accusait une heure de retard sur l’horaire de son atterrissage. Il transportait à son bord 15 passagers, dont les membres de l’équipage. La recherche aérienne était en cours.

Le branle bas de combat est lancé par le chef de l’exécutif, il déclenchait ainsi le plan O.r.s.e.c (organisation des secours) dans sa phase d’alerte. Les responsables de modules quittent les lieux, chacun vers son quartier général.

Je me dirigeai immédiatement vers l’hôpital, où je lançai notre propre plan d’intervention. Le chef d’établissement n’était pas encore là, je me substituai pour diriger les opérations. Le programme opératoire de la journée est différé. Le docteur Touahri, rencontré au niveau du bloc opératoire, est chargé avec un infirmier anesthésiste, de se doter du minimum et de se diriger vers la caserne de la protection civile. Il partira en éclaireur, à l’effet d’intervenir et d’évaluer la situation.

De retour au P.C général, nous apprenions que l’impact a eu lieu à 20 kms au nord-est de Tamanrasset, à une encablure d’Otoul. Les ambulances étaient dirigées par communication téléphonique à partir du PC général, supervisé par le secrétaire général de la wilaya. Le wali et les autres membres du commandement se dirigeaient quant à eux, sur les lieux de la catastrophe.

Les premières informations faisaient état de 11 morts et de 4 survivants grièvement blessés. Partis à leur tour sur les lieux du drame, les chefs de modules découvraient, sans trop d’étonnement (certains étaient déjà mis au parfum) qu’il ne s’agissait que d’une manœuvre, pour tester les capacités de réaction des éléments constitutifs du plan Orsec. De retour à l’hôpital, en dépit du scepticisme du Dr Omar Latrèche médecin réanimateur privé, mobilisé pour la circonstance, l’équipe chirurgicale de Mme le Dr Khiati était prête pour entrer en action, dès l’arrivée des premiers blessés. Sans en être intimement convaincu, le médecin réanimateur se doutait un peu de la simulation. La démobilisation n’avait eu lieu, qu’à la vue des vrais faux blessés, aux environs de midi.

A 14h30 se tenait une réunion d’évaluation. L’officier supérieur du S.A.R faisait un briefing d’évaluation. Il estimait que toutes les parties avaient bien réagi, en dépit d’un manque de moyens de communication efficaces, entre la protection civile et les services de santé. Je confirmai moi-même cette assertion, en souhaitant disposer à l’avenir de moyens de communication satellitaire. Ce procédé était depuis longtemps utilisé par les contrebandiers. Le Dr Touahri faisait pour sa part, une remarque pertinente et somme toute légitime. Il reprochait aux membres du commandement de ne pas avoir saluer, à la fin de l’opération, l’équipe médicale à l’instar des autres intervenants. Cette remarque me renvoyait momentanément, aux années de turbulences, où toute la presse unanime rapportait les félicitations de hauts responsables, à tous les services, éludant inconsciemment, ceux de la santé. Eux qui ont pourtant, bravé tous les dangers de l’insécurité régnante à cette époque. Beaucoup de médecins et de paramédicaux notamment féminins, ont failli perdre la raison, à la vue de corps déchiquetés ou calcinés, de blessés agonisants et de visages défigurés.

Je me rappelle aussi, que dans un « oracle » prémonitoire, j’avais attiré l’attention de l’insuffisance du service mortuaire de l’hôpital, qui ne disposait en ce moment, que de 10 cases frigorifiques. J’avais même parlé de probabilité de perdition de groupes humains dans le désert ou de crash, ce qui exigerait une plus grande capacité de conservation de corps, compte tenu des délais d’identification et de rapatriement des dépouilles mortelles.

Tamanrasset : acte 2

La journée du jeudi 6 mars était radieuse. On s’apprêtait à inaugurer la foire de l’ Assihar de l’année 2003. Il y avait foule, ce jour là de printemps saharien. Au menu des festivités, des soirées musicales animées par de grands noms de la chanson nationale, se déroulement sur l’esplanade de la maison de la culture, parée pour la circonstance. Le ministre du Commerce était attendu pour l’inauguration officielle.
Le vol aérien au départ d’Alger avec escale à Ghardaïa n’était pas annoncé pour 12h comme d’habitude. Il serait en retard.

Je préparais au bureau un dossier pour un séminaire, qui devait se dérouler le 9 courant à Alger. Je ne rentrais chez moi qu’aux environs de 13 heures, avec l’intention de faire une bonne sieste après le déjeuner.

A 15h et quelques minutes, ma fille âgée de 9 ans, me réveillait pour m’annonçait, que « Ammi Karim te dit : « Tayara tahhat ! ». Connaissant l’esprit plaisantin de Karim, Je me disais en mon for intérieur, qu’il voulait ainsi me faire sortir pour aller à l’Assihar.

Je téléphonai quand même à la permanence de l’hôpital, le surveillant médical me confirmait le crash près de l’aérodrome d’Aguenar. Compte tenu de l’heure, il pensait qu’il s’agissait d’un vol militaire.
En tenue kaki déjà, j’enfilai des pantoufles et sautai dans le véhicule 4/4 stationné à l’intérieur de la cour de la polyclinique où je résidais. Sur la route les premiers hurlements de sirènes d’ambulance, annonçaient le drame. Ironie du sort, c’étaient les 3 ambulances nouvellement acquises qui prenaient à leur bord, non pas des malades ou des blessés, mais des corps carbonisés.

L’aérodrome n’est séparé de la ville que de 8 Kms, que je parcourais en quelques minutes. Après le dernier virage, la dépression d’Aguenar en contrebas, offrait un spectacle hallucinant. Une colonne de fumée montait dans le ciel. L’armature métallique nue à présent de la carlingue, donnait l’illusion qu’il s’agit d’un immense cétacé échoué là. Les pompiers venaient à peine d’éteindre le foyer. J’arrivai au moment de l’extraction des derniers corps. Le camion qui accompagne les avions dans leur première course, a poursuivi l’avion en dehors de son champ d’intervention. Malheureusement le brasier était trop important. Certains passagers venus par le même vol, n’auraient pas encore quitté le périmètre de l’aérodrome, que le drame eut lieu. Abdelkader Chaou, Zakia Mohamed et d’autres artistes qui venaient animer des soirées musicales, auraient assisté atterrés, à la catastrophe.

Les autorités civiles et militaires étaient sur les lieux, quelques minutes à peine après le crash. Elles sont toutes parties du lieu de déroulement de l’Assihar, dont c’était l’heure de l’inauguration. La presse fortement présente, rapportait en live l’événement.

A l’observation des lieux, l’avion a chuté dans le périmètre de l’aérodrome à l’extrémité nord de la clôture grillagée. Une partie sera emportée par l’appareil dans sa course sur le ventre de près de 300 mètres. Le train d’atterrissage s’est détaché à gauche de la route nationale n°1, le reste de la carcasse, traversant la route s’est immobilisé quelques mètres plus loin sur un amas rocheux. Seul l’aileron de la queue et la cabine de pilotage étaient plus ou moins intègres. Cette dernière paraissait immensément élevée. Le bilan s’élevait à 102 morts et un miraculé. Ce jeune militaire éjecté dès l’impact au sol, n’aurait pas attaché sa ceinture de sécurité au décollage.

Se posait à nous et dans cette situation de catastrophe, l’épineux problème de dépôt de corps. Les autorités militaires présentes, prenaient les choses en main et mettaient à notre disposition, leurs dépôts frigorifiques. Un frisson de fierté parcourait mon corps, l’émotion en était la cause. Notre armée nationale, sauvait une fois encore la situation.

Les clameurs se sont tues sur le lieu du drame. Tout le monde rentré en ville, s’affairera chacun en ce qui le concerne, aux suites induites par ce malheur.

En ce qui me concernait, je rentrai directement à l’hôpital où j’installai un « PC » dans le bureau du directeur. Le Secrétaire général et le Directeur de la réglementation de la wilaya me prêtaient main forte. Cette nuit sera longue et les jours prochains éprouvants. L’équipe médicale conduite par les Dr Boudaoud stomatologiste, Chérikh psychiatre, Khiati chirurgienne, menait déjà un travail d’identification. Sept de nos collègues de travail, ont péri dans l’accident. Depuis ce moment, j’étais rivé au combiné du téléphone. Je ne pouvais confier la mission de renseigner le public à une autre personne qu’à moi-même. Il ne fallait surtout pas se tromper sur l’identité des victimes. Le Dr Zenati, mon collaborateur, assurait une permanence au niveau de la direction de la santé et répondait aux appels qui y parvenaient.

Une importante entreprise de wilaya, qui était chargée par le wali de confectionner les cercueils, achevait l’opération dès le lendemain soir. La radio locale communiquait en live avec les radios étrangères. Europe 1, transmettait à travers la radio « Ahhagar ».

A 19 h atterrissait l’avion transportant les Ministres de l’Intérieur et des Transports. Ils étaient accompagnés par une importante équipe de la police scientifique. La présence à l’hôpital des membres de celle-ci, en combinaison blanche immaculée, ajoutait au surréalisme de la situation. Une équipe de médecins et de psychologues, constituait spontanément une cellule d’assistance médico-psychologique aux proches des victimes.

Des résidents de la wilaya, les Benmessaoud, grande famille du Hoggar perdait 9 membres de son clan. Les jeunes disparus, qui faisaient partie d’une équipe de football, allaient disputer un match à Djelfa. Les médecins cherchaient désespérément à identifier les corps de leurs consoeurs A.H orthopédiste et Mme M… pédiatre. Cette dernière allait à Alger pour passer son examen pour l’obtention du Diplôme d’études médicales spécialisées. Elle disparaissait avec son conjoint et leurs jumeaux de 2 ans. L’orthopédiste nouvellement affectée, rendait de grands services à la population, qui a été, pendant longtemps, privée de cette spécialité. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette discipline est probablement, le premier des besoins exprimés par les usagers. On oublie souvent que la région de Tamanrasset, est une zone montagneuse escarpée et favorable aux accidents de parcours, camelins ou motorisés.

Madame M.D infirmière et fille de chahid, faisait partie de la délégation de la wilaya qui partait sur Alger, pour célébrer le 8 mars, journée mondiale de la femme. Un jeune chauffeur d’ambulance originaire de Metlili, se rendait chez ces parents qu’ils, ne reverra jamais. Un banal indice faisait identifier le corps du Dr A.H, il s’agissait d’un simple foulard gris. L’infirmier qui l’a vue pour la dernière fois à l’aérogare, a rapporté ce détail. Il perdait lui aussi sa femme et leur fille.

Les appels téléphoniques venaient d’Alger, de Constantine, de Ghardaïa, de Laghouat, de Metlili et d’Aflou. De cette dernière ville, une famille ne croyait pas que son fils, conscrit à Aïn Amguel, ne faisait pas partie du voyage. Il nous a fallu beaucoup de persuasion pour lui expliquer, que le nom de leur fils, n’était pas sur la liste des passagers. Ce n’est que le lendemain que ce fils insouciant, informait les siens de sa survie. Il avait cédé son billet à un de ses collègues.

Il était minuit passé, le personnel de santé était harassé. Un silence pesant régnait à présent sur l’hôpital. Le lendemain sera amer, ceux qui étaient parmi nous, ne seront plus là. Tous les draps et couvertures disponibles, ont servi à couvrir les restes de corps carbonisés. Ce n’est que le lendemain en fin d’après midi, que la majorité des victimes était identifiée. Trois corps non encore identifiés, l’étaient le surlendemain.

Un groupe de touristes français perdait 6 sur 7 de ses membres. Le septième, miraculé, ratait son embarquement pour on ne sait quel motif.

Les corps des ressortissants français, étaient mis en dépôt au niveau de l’infirmerie régionale de l’A.N.P. Le Consul général de France, était annoncé pour l’après midi. Il serait accompagné du Directeur général d’Air Algérie et d’un haut fonctionnaire des Affaires étrangères. Le diplomate venait raccompagner les corps de ses compatriotes. En compagnie du Dr Sellam, biologiste, j’attendais la délégation au niveau de l’infirmerie militaire. Le capitaine H. mettait à notre disposition des infirmiers, pour la mise en bière des dépouilles mortelles. Les cercueils alignés sur des tréteaux, comportaient chacun un dossier, comprenant un certificat de décès, un permis d’inhumer et un acte de décès. La surprise du consul général, était grande quand le Dr Sellam, lui remettait 6 petits flacons, contenant le sang des victimes, pour éventuelle confirmation biologique de l’identité.

Un hommage est à rendre à cette occasion, au parquet de Tamanrasset et au service de l’état civil qui avaient installé un guichet unique au niveau de l’hôpital, pour faciliter la tâche, aux parents des victimes. Déjà éprouvés par le malheur qui les frappait, il fallait leur éviter une autre épreuve d’ordre bureaucratique.

Le deuxième jour du crash, se terminait pour moi à 02h du matin du jour suivant, qui était l’ultime, pour le départ des corps vers leurs destinations respectives. Ce n’est qu’au petit matin que les corps furent regroupés à l’hôpital. Ils étaient entreposés dans des camions frigorifiques prêtés par leurs propriétaires. Ils portaient chacun le nom de la wilaya de destination.

Dès 7 heures, une foule nombreuse s’agglutinait autour des camions. On scellait chaque cercueil, dès identification du corps par les parents et remise des documents mortuaires. Cette opération était supervisée par le parquet, assisté de gendarmes.

Le premier départ fut celui des victimes de Metlili, qui étaient embarqués sur le vol d’El-Menia du samedi à 10 h. Les autres camions se dirigeront vers 13 h à l’aéroport, les corps seront embarqués dans un Hercule C100 et d’un Antonov de l’armée de l’air. A la même heure, le chef du gouvernement et les autorités locales, assistaient aux obsèques des victimes de Tamanrasset. Ce dernier crash serait le 7ème accident d’avion, survenu dans les environs immédiat de l’aérodrome d’Aguenar. On se rappelle encore de l’accident d’avion, dont a été victime, une équipe de football Ghanéenne.

Par FAROUK ZAHI - Le 25 octobre 2007


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