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L’usage immodéré des pesticides : De graves conséquences sanitaires

Dr. Mustapha Bouziani - Epidémiologiste, Faculté De Médecine d’Oran


Les pesticides sont devenus omniprésents dans notre société moderne. Leur développement a contribué à améliorer notre qualité de vie, mais il a aussi fait naître de nouveaux dangers.

Dans notre pays, l’usage des insecticides, des fertilisants, des engrais, des détergents et autres produits phytosanitaires se répand de plus en plus avec le développement de l’agriculture, mais aussi dans le cadre des actions de lutte contre les vecteurs nuisibles. La pullulation des moustiques urbains dans toutes les agglomérations du pays pousse aussi les ménages à utiliser en abondance divers types d’insecticides. Cette sur utilisation de produits chimiques toxiques à l’échelle nationale risque de polluer gravement les sols, les nappes d’eau et menace la santé de la population.

Dans cet article, nous nous fixons comme objectif d’informer et de sensibiliser les lecteurs sur les dangers que représentent ces substances chimiques, dont on n’a pas encore identifié toutes les conséquences environnementales et sanitaires.

Les pesticides et leurs usages

Parmi les substances chimiques les plus utilisées dans notre environnement actuel, ce sont sans aucun doute les pesticides et les produits apparentés. Les pesticides (insecticides, raticides, fongicides et herbicides) sont des composés chimiques dotés de propriétés toxicologiques, dont le premier usage intensif (le DDT) remonte à la Seconde Guerre mondiale.

Actuellement, leur application se généralise de plus en plus: ils sont utilisés principalement en agriculture pour lutter contre les insectes, les rongeurs, les champignons, les mauvaises herbes, mais aussi dans les ménages et pour lutter contre les moustiques et les vecteurs dans les agglomérations urbaines.
Si les pesticides sont d’abord apparus bénéfiques, leurs effets secondaires nocifs ont été peu à peu mis en évidence. Ces produits « nécessaires » pour améliorer les productions agricoles et notre qualité de vie se sont avérés très toxiques à différents degrés, après avoir été absorbés directement ou indirectement. Ce sont des produits très stables dans la nature et qui résistent pendant des années à la dégradation. L’application des pesticides se fait par pulvérisation. Mais à grande échelle parfois, ils sont rapidement disséminés par le vent et parfois loin de leur lieu d’épandage, où ils retombent avec les pluies directement sur les plans d’eau et sur les sols, d’où ils sont ensuite drainés jusque dans les milieux aquatiques par les eaux de pluie (ruissellement et infiltration). Les pesticides sont ainsi aujourd’hui à l’origine d’une pollution diffuse qui contamine les sols, les eaux (cours d’eau, eaux souterraines, zones côtières), les plantes, les produits agricoles et, par voie de conséquence, toute la chaîne alimentaire par le phénomène de bio accumulation.

L’usage de ces produits est en constante augmentation à travers tous les pays du monde. Selon les constatations des experts mondiaux, la demande en pesticides est telle que leur quantité de production double pratiquement tous les dix ans depuis 1945. Ce sont les pays en voie de développement (en Inde et en Afrique) qui les utilisent de plus en plus. Au niveau mondial, la valeur marchande des pesticides est de l’ordre de 32 milliards de dollars, dont 3 milliards pour les pays en voie de développement (FAO).
Dans les pays européens (où la France et l’Allemagne sont les plus gros producteurs), les premiers cas d’intoxications à grande échelle et de catastrophes écologiques ont été enregistrés à partir des années 80. Ce qui a entraîné l’interdiction de plusieurs types de pesticides (DDT, Atrazine...). Mieux encore, depuis quelques années, dans ces pays, on assiste à l’émergence d’un mouvement associatif qui remet en cause la sur utilisation des pesticides de synthèse, pour les remplacer par des substances biologiques et dégradables. La base de ce mouvement est fondée sur les risques sanitaires et environnementaux de mieux en mieux connus que représentent ces substances, et sur la disponibilité d’autres alternatives qui permettrait de diminuer considérablement l’utilisation de ces produits.

Au contraire, dans les pays sous-développés, même les produits très toxiques, dont l’usage a été interdit dans les pays riches, sont encore largement utilisés, et avec beaucoup moins de précautions. Selon un communiqué de presse de la FAO (1er février 2001), environ 30% des pesticides commercialisés dans les pays en voie de développement ne sont pas conformes aux standards de qualité internationaux, car ils contiennent beaucoup d’impuretés très toxiques.

Les pesticides en Algérie : Un usage démesuré

En Algérie, la fabrication des pesticides a été assurée par des entités autonomes de gestion des pesticides: Asmidal, Moubydal. Mais avec l’économie de marché actuelle, plusieurs entreprises se sont spécialisées dans l’importation d’insecticides et divers produits apparentés. Ainsi, environ 400 produits phytosanitaires sont homologués en Algérie, dont une quarantaine de variétés sont largement utilisées par les agriculteurs (S. Boutria et Coll). C’est la loi n° 87-17 du 1er août 1987, relative à la protection phytosanitaire (JO 1995), qui a instauré au départ les mécanismes qui permettent une utilisation efficace des pesticides. Cette loi régit les aspects relatifs à l’homologation, l’importation, la fabrication, la commercialisation, l’étiquetage, l’emballage et l’utilisation des pesticides. Récemment, dans notre pays, l’usage des pesticides ne cesse de se multiplier dans de nombreux domaines et en grandes quantités. C’est le milieu agricole d’abord qui utilise des tonnes de pesticides et des raticides; ces produits sont consacrés en majorité pour le traitement des cultures, la lutte contre les rongeurs et pour augmenter la production agricole. Ainsi, l’épandage de pesticides est courant sur les champs de pommes de terre dans le but de détruire les parasites pour la protection des récoltes.

La lutte antiacridienne menée au cours de cette dernière décennie a entraîné par ailleurs le déversement de milliers de tonnes d’insecticides. Par exemple, au cours de la campagne de lutte antiacridienne de 2004-2005, plusieurs tonnes de pesticides (des organophosphorés, des carbamates et la Deltaméthrine) ont été utilisées par épandage ou par pulvérisation dans les régions infestées par le criquet pèlerin, dans les régions du Sud et dans le Tell. Puis, depuis les cinq dernières années, une autre forme d’utilisation intensive de pesticides se généralise dans de nombreuses wilayates du pays, dans le cadre du Programme national de lutte contre les zoonoses et plus particulièrement dans la lutte contre une pathologie vectorielle : la leishmaniose, une maladie qui a pris de l’ampleur malheureusement dans toutes les régions du pays, compte tenu des bouleversements écologiques et des dégradations environnementales urbaines et rurales. Ces divers types de traitements par les pesticides se font généralement pour parer à l’urgence, mais sans souci aucun des conséquences environnementales directes et des conséquences sanitaires sur le long terme liées aux infiltrations de ces substances non dégradables dans les sols, dans les sources et les nappes, puis vers les écosystèmes: les végétaux, les animaux et nécessairement l’homme.

Les analyses des résidus de pesticides pour évaluer le degré de contamination des milieux naturels (les cultures, les eaux superficielles...) ne sont pas faites systématiquement. Le dispositif de déclaration des cas d’intoxications par les pesticides, mis en place par le Ministère de la Santé en mai 2004, a permis d’enregistrer quelques dizaines de cas de contaminations accidentelles des manipulateurs par les pesticides au cours des opérations de lutte antiacridienne. Il y a quelques années déjà, dans certaines régions du pays, les concentrations en pesticides dans les eaux de source et des nappes souterraines étaient élevées. Des analyses effectuées sur des échantillons d’eau prélevés dans la région de Staoueli (Alger) ont montré que dans plus de 30% des échantillons, la concentration de certaines molécules organochlorées (lindane, H.chlore, 2,4 et 4,4 DDT, 2,4 et 4,4 DDE) et des organophosphorés (diazinon, parathion), dépasse les valeurs guides préconisées par l’OMS (Moussaoui et al.2001).
En plus, selon le Cadastre national des déchets dangereux, il existe plus de 2.300 tonnes de pesticides périmés répartis sur 500 sites détenus majoritairement par les anciennes Entreprises nationales et usines de produits phytosanitaires (Onapsa, Asmidal...).

Cette sur utilisation nationale des produits phytosanitaires dans les cultures et dans le cadre de la lutte antivectorielle fait craindre une pollution massive des sols, des eaux superficielles, des nappes souterraines et de tous les milieux physiques dans toutes les régions du pays. Cela, sans oublier que selon les statistiques des urgences médicales, le nombre de cas d’intoxications aux pesticides (accidentels ou tentatives de suicide) ne cesse d’augmenter.

Cette sur utilisation est d’autant plus préoccupante que l’usage des pesticides doit être répété périodiquement. Cette répétition à la longue entraîne nécessairement une accumulation en pesticides et de leurs résidus dans tous nos milieux naturels, mettant en danger ainsi toute notre population par leur toxicité multiforme.

Les pesticides, des produits hautement toxiques

Il est d’abord utile de rappeler que tous les produits phytosanitaires peuvent être aisément absorbés par les voies orale, cutanée et respiratoire. L’exposition par voie respiratoire (par les poumons) est la plus rapide au cours des pulvérisations. L’exposition à travers la peau est fréquente et souvent insoupçonnée chez les manipulateurs. La plupart des pesticides peuvent en effet être absorbés par la peau en quantité suffisante pour que se produisent des intoxications systémiques, en plus des effets dermatologiques. L’absorption par voie orale (volontaire ou par mégarde) provoque une intoxication aiguë qui se manifeste généralement peu de temps après l’absorption d’une dose élevée. L’intoxication chronique (ou la toxicité à long terme) survient par suite de l’absorption répétée de faibles doses de pesticides (dans l’eau ou dans les aliments par exemple). Plusieurs enquêtes à travers le monde ont montré qu’une grande partie de la population mondiale est fortement contaminée par des pesticides ou par leurs résidus qui se concentrent plus particulièrement dans les graisses, à des teneurs de plus en plus importantes, au fur et à mesure qu’ils remontent la chaîne alimentaire. Selon la célèbre revue Chemical Trespass (juillet 1999), depuis 1980, plus de 150 études sur la concentration des pesticides dans le corps humain, en population générale, réalisées dans 61 pays et régions du monde, ont trouvé de nombreux pesticides dans les tissus adipeux, dans le cerveau, dans le sang, dans le lait maternel, dans le foie, dans le placenta, dans le sperme et dans le sang du cordon ombilical.

Les pesticides et les cancers

A ce jour, plusieurs pesticides ont été identifiés comme des cancérigènes connus, probables ou possibles pour l’homme, cela par différents organismes internationaux (IARC, 1999). Le potentiel cancérigène de ces pesticides a été déterminé à partir d’études expérimentales ou épidémiologiques. La relation des métabolites de DDT et le cancer du sein a été confirmée.

Les pesticides et l’infertilité masculine

Les pesticides semblent avoir des effets sur la reproduction et sur le développement humain via la toxicité testiculaire. Bien qu’une telle démonstration ne puisse être facilement faite chez l’humain, plusieurs études sur des expositions professionnelles indiquent que certains pesticides (le DBCP, le chlordécone, le carbaryl, le dibromoéthylène et le 2,4-D) ont des effets délétères sur la fertilité masculine. Cette forme de toxicité se traduit par une baisse de la concentration des spermatozoïdes dans le sperme et par conséquent une diminution de la fertilité (Niesink, 1996; Hermansky, 1993).

Les pesticides et les troubles immunitaires

Les études concernant les effets des pesticides ont montré également leur implication éventuelle dans les dysfonctionnements du système immunitaire et donc une plus grande sensibilité aux maladies infectieuses. En mer du Nord, où s’est produit un déversement accidentel de substances chimiques en 1987, plus de 18.000 phoques sont morts d’infections liées à une dépression immunitaire grave à la suite d’une contamination aux pesticides (une forte concentration de pesticides a été retrouvée dans leurs tissus adipeux).

Les pesticides et les troubles endocriniens

Des perturbations dans le système hormonal ou endocrinien, particulièrement au stade foetal, ont été rapportées par certaines études épidémiologiques (Colborn, 1993; CPEDD, 2000) réalisées sur des animaux recevant de faibles doses de pesticides à long terme (le Malathion). Une augmentation de certaines catégories de malformations congénitales, comme les anomalies du système nerveux central ou les fentes labio-palatines, a été observée en association avec une exposition parentale aux pesticides. Certains pesticides, en particulier le DDT, agissent comme des «perturbateurs endocriniens».

Les pesticides et leur écotoxicité

Comparée à la toxicité humaine, la toxicité pour les espèces environnementales passe souvent au second plan. Mais l’impact des pesticides sur les espèces pollinisatrices, la microflore et la microfaune des sols, peut être sévère aussi. Les conséquences à long terme de l’utilisation accumulée de pesticides se traduisent par une dégradation lente et progressive de la biodiversité des sols. Les déversements de pesticides à proximité des oueds et des rivages entraîne aussi une destruction de la vie biologique aquatique (poissons).

Vers une utilisation sécuritaire nationale des pesticides

Toutes les données toxicologiques disponibles concernant ces produits et leurs impacts sur l’environnement et la santé publique militent en faveur d’une grande prudence dans l’utilisation de ces substances chimiques et surtout un plus grand contrôle de ces produits, aussi bien dans le milieu agricole qu’au niveau des services techniques utilisateurs (communes chargées de la lutte antivectorielle), et également dans l’utilisation des produits insecticides et détergents dans les ménages. L’utilisation sécuritaire doit d’abord être orientée vers les services agricoles, auxquels on doit renouveler sans cesse des recommandations sur l’usage adéquat de ces produits dans l’agriculture et les risques qui en découlent, des suites d’un usage sans précaution et des surdosages. Les risques de toxicité à long terme peuvent être sévères, aussi bien pour les agriculteurs que pour leurs enfants et tout leur entourage familier. On recommande d’ailleurs à ce titre d’éloigner les enfants et les animaux de toute surface agricole traitée aux pesticides pendant au moins 24 heures. L’utilisation sécuritaire doit être envisagée également envers les techniciens chargés des programmes de lutte antivectorielle dans les différents services techniques (commune...). En milieu urbain, les opérations de démoustication et de pulvérisation d’insecticides doivent être réalisées avec un maximum de précautions (application nocturne, absence de vent, température inférieure à 25 degrés Celsius...).

La protection des manipulateurs est vitale pendant l’utilisation des pesticides. Les règles élémentaires (il ne faut pas fumer, ni boire, ni manger, ne pas se frotter les yeux ni porter les mains à la bouche...) doivent être rappelées sans cesse. Le lavage abondant des mains est indispensable après chaque utilisation de pesticides. L’utilisation sécuritaire doit être envisagée également dans les ménages. Tous les moyens doivent être utilisés (média, apprentissage scolaire...) pour souligner les gestes utiles vis-à-vis des produits ménagers (ne pas entreposer de produits de ménage, lessive, détergents, insecticides près des aliments ou des boissons, ne jamais transvider ces produits dans d’autres contenants, bouteille d’eau par exemple, mettre les produits de ménage hors de la portée des enfants...).

L’urgence d’un plan phytosanitaire national

Je ne voudrais pas terminer cet article de sensibilisation et d’information sur ces «poisons nécessaires» que sont les pesticides, sans rappeler qu’il devient urgent d’introduire au plus haut niveau de la décision une réflexion autour d’un plan national de contrôle des produits phytosanitaires, qui permettra, d’une part, de faire appliquer tout le dispositif réglementaire national concernant ces produits, mais également d’élaborer un dispositif de protection de l’environnement et de la santé publique vis-à-vis de ces produits toxiques.

Ce plan phytosanitaire national devra être chargé :

Pour répondre à cette question, la commission suggère quelques pistes :

  • 1) de renforcer les contrôles de l’importation, de la commercialisation et de l’utilisation des produits phytosanitaires,
  • 2) de mettre en place une filière de récupération des emballages vides et des produits phytosanitaires non utilisés ou périmés,
  • 3) de mettre en place un dispositif de contrôle technique obligatoire des pulvérisations d’insecticides en milieu urbain et en milieu agricole,
  • 4) d’introduire une règlementation concernant les teneurs minimales de la concentration de pesticides dans les laits commercialisés, dans l’eau potable et dans certains aliments de base (la pomme de terre), et enfin
  • 5) d’instaurer un système de déclaration obligatoire de tous les cas d’intoxications par les produits chimiques.

 

Par Dr. Mustapha Bouziani - Le 26 juin 2007


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