| Profitant
de la mondialisation, de plus en plus d’Européens choisissent
de se faire opérer loin de chez eux, certains agrémentant
leur voyage d’une visite touristique. Des packages chirurgies-vacances
sont préétablis par des agences de tourisme spécialisées
dans ce domaine et sont proposés aux patients en formules
comprenant l’acte chirurgical et le séjour, le tout
à un prix 3 à 5 fois moins cher qu’en Europe
ou aux Etats-Unis.
Les destinations sont multiples, mais des spécialisations
nationales ou régionales sont en train de se dessiner. L’an
passé, 100 000 étrangers ont choisi l’Inde comme
destination médicale. Des pays du Maghreb sont aussi devenus
une destination privilégiée : la Tunisie a maintenant
une longue tradition de soigner des patients internationaux puisqu’elle
accueille chaque année près de 40 000 patients venus
des pays riverains, tels la Libye ou l’Algérie. L’initiative
tunisienne a été rapidement suivie par le Maroc et
fin 2005 par le Liban qui aspirait il n’y a pas longtemps
à devenir l’hôpital du Moyen-Orient.
Lors d’un récent séjour en Tunisie à
l’occasion des journées pharmaceutiques « Pharmadays
», il nous a été donné de constater que
ce pays possédait les capacités nécessaires,
l’infrastructure médicale ainsi que les compétences
médicales et paramédicales pour faire de l’exportation
des services de santé une activité à part entière
en voie de devenir une activité durable.
Pourra-t-on prétendre avoir une
part de ce marché ?
Il est clair que rien n’échappe désormais
à la mondialisation et si pendant longtemps la prestation
de service médical fut considérée comme une
activité non délocalisable, la proximité étant
une motivation primordiale pour le patient, des centaines de milliers
de personnes prennent désormais l’avion pour se faire
soigner à moindre coût dans les pays en développement
qui ont su développer des spécialités permettant
aux classes moyennes des pays riches de bénéficier
d’interventions devenues inabordables dans leur pays. Le tourisme
médical participe ainsi paradoxalement à alléger
le coût de la protection sociale dans les pays riches mais
peut favoriser fort heureusement en même temps la fixation
des compétences et du savoir-faire dans le monde en développement,
tellement ravagé par la fuite des cerveaux.
Exportation de soins ou exportation de
malades ?
Avec l’avènement de la médecine
gratuite dans notre pays dans les années 1970 et grâce
à la rente pétrolière, notre système
de santé s’est basé longtemps sur les transferts
de soins à l’étranger et nous savons bien ce
que cela a coûté à notre pays dans le poids
de notre endettement : des milliers de personnes ont séjourné
à Berck-plage et autres centres de rééducation
; des sourds-muets sont restés des années durant en
France dans des centres pour malentendants. Leur retour précipité
au pays a été d’ailleurs un drame psychologique
déchirant : partis sourds-muets arabophones, ils en sont
revenus sourds-muets francophones.
L’objectif du transfert de technologie souhaité
n’a jamais été atteint ni d’ailleurs le
développement de structures censées avoir été
créées pour limiter les soins à l’étranger.
L’institution de commissions nationales a depuis réduit
cette dérive et le conventionnement du secteur privé
dans certaines spécialités a peut-être allégé
le fardeau et modifié certains comportements. Il faudra,
d’ailleurs, rapidement sortir de la logique de conventionnement
réservé aux TSE et l’étendre aux cliniques
privées.
La logique des transferts à l’étranger
ou TSE
Il est très important aussi de remarquer
que ne sont pas comptabilisés dans les statistiques officielles
de la commission nationale des transferts à l’étranger
les malades qui partent et se soignent à leur propre compte.
A chaque départ d’Orly ou d’autres aéroports
vers l’Algérie, vous remarquerez facilement plusieurs
voyageurs sortant visiblement d’une chimiothérapie
ou de longue maladie : des questions sur place vous apprendront
qu’ils ont été pris en charge par leur famille
en France ou avec leur propre argent. Ne parlons pas des difficultés
de visa et des tracasseries qu’ils ont pu rencontrer ni du
nombre de cercueils rapatriés. Le même exemple peut
être cité pour les coronographies effectuées
tous les jours dans des cliniques en Tunisie ou les interventions
de chirurgie pour les yeux dans une grande clinique à Barcelone.
Ces sorties de devises et l’effort financier
consenti par les ménages pour se soigner ne figurent pas
dans les comptes nationaux de la santé et encore moins, dans
la balance des paiements en devises de notre pays.
Nos statistiques demeureront donc toujours faussées
à ce niveau. Tout ce gisement de clients solvables continuera
ainsi à échapper au secteur privé national
qui va demeurer toujours confronté à des difficultés
insurmontables. Sans les encouragements de l’Etat et d’une
politique dynamique de conventionnement du secteur privé,
il ne pourra jamais résister à la concurrence internationale.
Nos structures vont devenir rapidement obsolètes
faute d’investissement et nous ne pourrons plus suivre les
progrès et l’innovation technologique largement amorcés
dans les pays voisins. Nous allons demeurer longtemps « exportateurs
de malades » officiels ou informels, et notre pays va rester
très loin de l’exportation de soins et du tourisme
médical. Et pourtant : La plupart des cliniques sont réalisées
aux meilleurs standards internationaux et offrent un choix de spécialités
très pointues : la cardiologie interventionnelle, la vidéo
chirurgie, la chirurgie de la cornée et d’autres techniques
très modernes se pratiquent chaque jour dans notre pays.
Nous pouvons nous aussi devenir exportateurs de
soins, à l’image de notre voisine la Tunisie et rien
ne nous manque : bien de nos structures sont souvent de meilleur
standing et peuvent offrir des compétences élevées
du personnel médical et paramédical, une qualité
d’accueil... Beaucoup de confrères de très haut
niveau expatriés déplorent toujours l’absence
de vision claire de développement du secteur privé
et n’attendent que le signal politique et économique
fort pour rejoindre leur pays, au même titre que les investisseurs
potentiels.
L’exportation, un indicateur de qualité
Comme dans l’industrie, les mêmes critères
de qualité sont applicables pour les services de santé
: la concurrence nationale et internationale, la certification et
la normalisation seront toujours les gages et les indicateurs de
la qualité : l’exportation d’un produit, mieux
que n’importe quel autre label, sera toujours la meilleure
consécration de la démarche qualité et de l’accréditation
internationale.
Le temps des choix et des décisions
La réforme de notre économie, l’ouverture
du pays à l’espace maghrébin, africain et européen
nous mettent déjà en concurrence avec d’autres
pays et nous obligent désormais à une mise à
niveau dans tous les secteurs. Cela est valable aussi dans le secteur
de la santé. Il est clair aussi que suffisamment d’experts
nationaux et internationaux se sont penchés sur l’état
de notre système de santé et que les décisions
à prendre sont connues depuis longtemps et inévitables
mais sans cesse retardées comme s’il fallait gagner
du temps. Le temps des choix est donc venu pour notre système
de santé : à force de vouloir conserver tout et n’importe
quoi, nous risquons de tout perdre.
Nous ne pouvons plus faire l’économie
d’un discours de vérité ; notre système
de soins ne s’améliorera pas si éternellement
on pénalise toujours ceux qui soignent sans jamais remettre
en cause le système de santé. Les chantiers des réformes
en cours des ministères de la Santé et de la Sécurité
sociale, l’annonce officielle de la suppression définitive
des transferts pour soins à l’étranger à
l’horizon 2009, le programme de construction de plus de 60
hôpitaux et de divers instituts supérieurs de la santé,
la contractualisation avec son volet tarification et conventionnement
sont des décisions très bonnes pour notre système
de soins. Cependant, l’aboutissement de ces réformes
et leur concrétisation rapide sur le terrain ne devra plus
s’éterniser pour espérer voir enfin la naissance
du système de santé et de l’hôpital de
demain auxquels la population aspire.
Docteur Mohammed Cherrak El Ghosli (18
septembre 2006)
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