| Notre système
national de santé jadis objet d’admiration, pour avoir
été l’expression d’une volonté
politique affichée, qui permettait aux nantis de profiter
du concept « santé pour tous » au même
titre que les démunis, par sa globalité, son intégration
et son accessibilité, se désintègre sous l’effet
de ses incohérences.
Nourri à satiété par des apports considérables en moyens matériels
et financiers, ne tenant souvent pas compte du facteur humain, il
devenait inflationniste. Rendu inopérant sur le plan social, il
s’enferme dans une logique économique, en livrant à la curée ses
enfants d’hier, qu’il a su protéger de la mortinatalité, de la mortalité
infanto-juvénile consécutives aux carences nutritionnelles, aux
maladies infectieuses, à la déshydratation aigue et autres morbidités.
Politisé à l’excès, il devenait suspect aux yeux de ceux-là mêmes,
qui ont été élevés en son sein. Formés par un système rendu socialement
accessible, tel Troie, ils l’ont investi pour mieux le réduire.
La session du comité central du FLN de 1980, dont les documents
de base étaient l’œuvre de professionnels du secteur, ouvrait la
voie à la déstabilisation. L’un des objectifs de la déclaration
du 1er Novembre 1954 des plus généreux, le droit à la santé, expression
d’équité et de justice sociale, allait faire l’objet de déferlement
par vagues successives, de remises en cause et d’anathèmes. L’un
des caractères cardinaux du système qui résidait dans sa globalité,
se dévoyait au bénéfice d’une globalisation, mal appréhendée, exprimée
par l’adjonction de structures sanitaires ou médico-sociales gérées
jusque-là, avec bonheur par des entreprises, des offices ou par
la Caisse nationale de sécurité sociale. L’acte de santé devenait
de la seule exclusive du département sectoriel. Ce dernier s’enfermait
dans une logique du seul employeur du corps médical naissant. Le
secteur parapublic, mieux rémunérateur, se voyait rappeler à l’ordre
par sa dépossession. On nivelait par le bas par souci d’équité,
disait-on.
L’Onimet, fleuron de la médecine du travail, était désintégré, au
profit d’un secteur qui ne trouvait pas encore ses marques. Son
patrimoine roulant, constitué de clino-mobiles spécialisées : laboratoire,
radiologie, consultations médicales et dentaires, était réaffecté
sans discernement, à des structures sanitaires « qui n’en avaient
pas besoin » pour n’avoir jamais assuré de prestations de médecine
du travail. Ces équipements coûteux ne trouvent, jusqu’à présent,
pas d’utilisation rationnelle. Certains ont eu le génie d’utiliser
les tracteurs à d’autres fins, les remorques encore équipées sont
restées sur le carreau. Les centres médico-sociaux des mutualités
agricoles, qui dispensaient des soins de qualité, subissaient le
même sort. Dévié de sa vocation première, leur patrimoine immobilier
est dépecé. On s’ingéniait à clôturer et à ouvrir des accès extérieurs,
à des entités qui disposaient de logements d’astreinte. De nombreuses
dispositions, portant cession de biens de l’Etat, étaient allégrement
transgressées. L’infrastructure et l’équipement, autre talon d’Achille
du système, allaient le jeter dans une frénésie d’importation de
bâti industrialisé et d’équipements médico-techniques ne répondant,
souvent, qu’aux seules normes de leurs pays d’origine.
La gestion administrative faisait, elle aussi, l’objet de
réaménagement d’ordre bureaucratique. On créait,
par un acte réglementaire, ce que l’on a appelé
le Conseil de direction, pour devenir en 1997, le Conseil d’administration.
Ce directoire devait administrer l’établissement sanitaire
et veiller à sa bonne gouvernance. Malheureusement, cet organe
a démontré son incapacité à appréhender
les vrais problèmes posés à l’établissement
sanitaire, dans un environnement fragilisé par la précarité
socio-économique. Pressenti comme une force de proposition,
il se muait en force d’inertie. On donne au budget de l’établissement
de santé, le caractère d’autonomie. Déclaration
d’intention s’il en fut, mais le gestionnaire n’a
aucune latitude pour opérer des transferts de crédits
de titre à titre. Le monolithisme désuet de sa nomenclature
budgétaire ne permet aucun réaménagement au
niveau des titres de ce budget sans passer par la tutelle. En cas
de refus, les dettes, contractées dans un titre déficitaire,
ne pourront pas être payées par les crédits
d’un autre titre excédentaire. Le paradoxe fera que
l’établissement, peut disposer à la fois d’une
trésorerie florissante et d’une lourde ardoise. C’est
le premier exercice de l’apprentissage de ce qu’on appelle
communément, la mauvaise gestion.
Démocratisation mal comprise
Un deuxième organe consultatif, cette fois à prédominance
médicale, s’érigeait en bastion revendicatif
à connotation syndicale. Il se limitait généralement
à la confection du tableau de garde ou à la distribution
de logements de fonction. L’idée généreuse
qui a certainement présidé à la création
de ces deux organes, participait de la volonté de démocratiser
les soins. La louable intention allait, contre toute attente, à
une démocratisation mal comprise de la gestion. L’établissement
hospitalier vivait les mêmes contradictions que les défunts
domaines autogérés. On abusait de la chose sanitaire
représentée par l’ambulance, le gîte et
l’alimentation pour les démunis, les malades mentaux
parentalement déchus, les filles-mères, l’enfance
abandonnée, les grabataires et autres handicapés,
des hôtes occasionnels parfois. L’hôpital devenait
le Radeau de la Méduse. Le secteur sanitaire couvrait toutes
manifestations d’ordre sportif, culturel ou autre sans contre-partie.
La morgue de l’hôpital suppléait à l’absence
de morgue municipale. Les médecins légistes, scolaires
et ceux des bureaux communaux d’hygiène et leurs paramédicaux,
les dentistes, les psychologues émargent tous sur le budget
du secteur sanitaire. La politique du plein-emploi battait son plein.
Le secteur sanitaire devenait à l’instar du secteur
éducatif, l’un des plus gros recruteurs locaux. A l’inverse
de ce dernier, il ne disposait pas de normes. ll n’existe
pas dans le pays deux secteurs sanitaires identiques et pour cause,
chacun ses empreintes propres : infrastructures, effectifs, bassin
de population, et enfin aire de compétence.
Sur la dizaine de titres que comporte la nomenclature
budgétaire, celui des salaires et charges sociales engloutit
à lui seul près de 70% des ressources financières.
La reconstruction de Chlef, suite au séisme de 1980, lançait
les premiers hôpitaux préfabriqués. Préoccupation
exceptionnelle pour une situation exceptionnelle, somme toute légitime.
Dans l’euphorie, on généralisait le process
à l’ensemble du pays. Le choix de la programmation
est laissé à l’autorité locale, c’était
le début d’une planification coûteuse et parfois
irrationnelle. Des localités dotées de simples dispensaires
allaient rapidement disposer d’hôpitaux sophistiqués,
dépassant largement leurs besoins, leurs capacités
d’adaptation, leur potentiel humain qualifié et leur
aptitude managériale. L’option clefs en main nous faisait
découvrir avec stupéfaction, que beaucoup d’articles,
composants de la construction existaient bel et bien sur le marché
national. La robinetterie, la céramique sanitaire, la serrurerie,
la ferronnerie, les adductions en PVC et le liège. Ce dernier
aurait remplacé avantageusement l’amiante, qui constitue
un des intrants principaux de cette construction industrialisée,
et dont la suppression relèverait du démoniaque. Les
toits et étanchéités flottants de certains
hôpitaux rendent leur entretien problématique. Le système
de climatisation, essoufflé ou à l’arrêt,
ne correspond plus aux normes actuelles en matière de maintenance.
Et encore s’il s’agissait réellement de climatisation,
mais d’une simple humidification de l’air qui ne résistait
pas aux 50° usuels du Sud ou à l’étuve de
la vallée du Cheliff. Nous nous rendions compte bien plus
tard, que nous importions des lits et des matelas. Les réservations
pour des équipements d’exploitation ne répondaient
qu’aux normes du pays d’origine de ces équipements.
On sait, depuis lors, que des marques se sont auto-dissoutes par
la disparition de leur propre pays (RDA, République fédérative
de Yougoslavie, Tchécoslovaquie, etc.) Teles ce Groupement
d’entreprises belges pour l’Algérie (Geba), des
entreprises éphémères se sont constituées
pour les seuls besoins de notre pays. On importait des quantités
d’équipements médicaux pour des hôpitaux
non encore réalisés. Leur installation demandait des
mois, parfois même des années, l’entreprise chargée
du monopole ne savait pas où donner de la tête. La
poignée de techniciens peinait pour entretenir le gigantesque
parc mis en place, souvent malmené par des mains inexpertes.
L’imagerie médicale faisait une entrée tonitruante,
des polycliniques dotées d’échographes n’en
savaient que faire. Le jeune corps médical était encore
à l’interprétation du cliché radiologique.
On installait des développeuses automatiques pour des services
dans le nombre de clichés ne dépassait guère
la dizaine par jour. La puissance de l’appareillage de radiologie
n’avait aucun rapport avec les besoins des unités sanitaires
ou hospitalières. Des polycliniques pouvaient disposer d’appareils
de 500 à 1000 mA, alors que leurs besoins réels ne
dépassaient généralement pas les 200 ou 300
mA. Un ministre de la République, lui-même chirurgien,
trouvait dans une polyclinique du Sud, un amplificateur de brillance
dont il ne disposait pas lui-même dans son service. Une fin
de non-recevoir lui fut opposée quand il a envisagé
son transfert dans le service idoine. C’était le droit
acquis.
Deux secteurs sanitaires d’une même wilaya disposaient
individuellement, l’un de spécialiste en ORL et l’autre
d’un audiomètre. ll a été impossible
de réunir les deux sur un même lieu. Les élus
locaux veillaient au grain. Le scanner, que toutes les wilayas voulaient
acquérir, donnait l’illusion que notre médecine
arrivée au faîte de ses capacités techniques,
devait se doter de moyens d’investigation technologiquement
évolués. Pendant ce temps, des nuisances environnementales,
générant les maladies du sous-développement,
manquaient cruellement de finances pour être levées.
Actuellement, c’est l’imagerie par résonance
magnétique (lRM) qui est dans l’air du temps.
A l’instar de l’importation d’équipements
à coup de devises fortes, l’exportation de malades
dans le cadre de transfert pour soins à l’étranger
allait bon train. Pour faciliter l’accès à ces
soins, on autorisait les présidents des conseils médicaux
des hôpitaux de wilaya à décider de ces transferts.
Décision vite rapportée, au vu de la dérive
que prenait cette nouvelle prérogative. Au début des
années 1980, les ressources humaines eurent, elles aussi,
leur chant du cygne. De nouveaux statuts allaient bouleverser la
pyramide hiérarchique. On créait le corps paramédical
supérieur, intermédiaire et subalterne. L’infirmier
devenait technicien supérieur en soins généraux,
la sage-femme devenait technicienne supérieure en soins obstétricaux,
l’infirmier anesthésiste devenait technicien supérieur
en anesthésie-réanimation. Le caractère humanitaire
se dissolvait dans le vocable technique. Le corps des agents techniques
de la santé se vit envahir par les ambulanciers, les faisant
fonctions d’aides-soignants et les commis de salle. La disparition
programmée de ce dernier corps mettait l’hygiène
hospitalière au devant de la scène.
Le travail au noir
Ne s’arrêtant pas là, nous lancions la formation
de 30 000 aides soignants hors de l’école paramédicale.
On créait au pied levé des annexes au niveau de tout
ce qui ressemblait à un hôpital. L’absence de
classes pédagogiques était suppléée
par l’acquisition de cabines sahariennes, ce qui donnait un
plan de charge inespéré à la défunte
SNLB.
L’encadrement était assuré par des aides-soignants
ou infirmiers formés eux-mêmes, pour la plupart sur
le tas. Le produit de cette formation devenait un sous-prolétariat,
au service du corps des techniciens dits supérieurs. Le soin
infirmier dévalorisé, confié aux moins qualifiés,
devenait dégradant. Les corps des adjoints médicaux
et des agents techniques d’assainissement et d’entomologie,
fers de lance de la santé publique, disparaissaient à
jamais. La simple diarrhée devenait l’affaire du médecin,
sinon du pédiatre et la gale celle du dermatologue. Le médecin
n’avait pas meilleur sort, on le mettait « à
la rue » par la suppression prématurée du service
civil. On lui offrait cependant un poste précaire dans le
cadre de l’emploi des jeunes ou le contrat de pré-emploi,
dans l’attente d’un hypothétique poste budgétaire
soumis à concours sur titre. Ceci est d’autant plus
incongru, qu’il s’agisse de postes ouverts à
Tin Zaouatine, Tibaïbala ou Bordj Badji Mokhtar.
On annonçait en 1990 au médecin spécialiste
quant à lui, qu’il est dorénavant dispensé
du service civil. On considérait que la population médicale
spécialisée était suffisante pour couvrir les
deux secteurs d’activité public et libéral,
rien de moins vrai. Si arithmétiquement, le nombre y était,
sa répartition spatiale pêchait par ses notables disproportions.
On recourrait trois ans plus tard, par un autre trait de génie,
au conventionnement. L’hôpital devenait ainsi l’antichambre
des spécialités chirurgicales de ville. On mettait
à la disposition d’un secteur privé boulimique,
les plateaux techniques et les personnels publics. Des honoraires,
n’ayant rien à voir avec la nomenclature des actes,
sont perçus en toute bonne conscience. On s’entendait
dire : « Ya khouya, moi, j’ai étudié pendant
30 ans ! » A aucun moment de l’histoire de la santé
publique, nous n’avions recouru à la coopération
étrangère dans les villes universitaires. On y recourrait
pourtant bien plus tard, en dépit du rétablissement
du service civil en 1998. Le service civil constituait ainsi, la
panacée à l’absence d’un corps médical
dit de santé publique. Pendant que le taux de mortalité
infanto-maternelle atteignait des cimes inégalées
par des pays dits, à revenu moyen comme le nôtre, les
velléités de création de ce corps, ont toutes
été mises en échec par un mandarinat chatouilleux.
Le concours de gradation prévu en septembre 1993, par lequel
le secteur devait se doter de grades équivalant à
ceux de l’université, était battu en brèche.
Le spécialiste, confiné dans un marasme scientifique,
se tournait alors vers une carrière hospitalo-universitaire
ou vers l’exercice libéral, dans l’attente de
jours meilleurs. Le médecin spécialiste et le généraliste
mourront chacun dans son corps d’origine. Leur seule évolution
qualifiante ne peut passer que par les bancs de l’amphi. On
ne reconnaissait pas le titre de spécialistes, à ceux-là
mêmes que nous avions envoyés en formation à
l’étranger. A leur retour, ils devaient par conséquent
subir une deuxième examination, après une période
complémentaire de formation. ll était décidément
dit que la santé publique n’aura pas ses propres spécialistes.
Incapable de créer un corps de médecins spécialistes
de santé publique valorisé et compétitif, on
cède sous la pression revendicative en ouvrant une brèche
dans l’édifice public, par l’institution de deux
vacations par semaine en exercice libéral. Les promoteurs
de cliniques privées ne pouvaient trouver meilleure aubaine,
on apportait de l’eau à leur moulin. Ils disposaient
d’une main-d’œuvre hautement qualifiée,
sans charges sociales. L’infirmier de chirurgie, l’infirmier
anesthésiste et le laborantin, jusqu’à une date
relativement récente à l’abri des convoitises,
se voient sollicités pour des vacations. Ils participeraient
même à l’approvisionnement en menus articles.
Cette main-d’œuvre, dite intellectuelle, n’est
pas à l’abri de l’exploitation et des risques
du métier.
Peu au fait de la législation, ils ne se prémunissent
pas des risques d’accidents dus à la pratique médicale,
et dont ils sont tenus pour civilement responsables. On trouvait
ainsi la réponse à des préoccupations d’effectifs
de cliniques privées naissantes. Cette création était
timidement précédée par celle des maisons d’accouchement,
autorisées pour les sages-femmes. La déraison faisait
que des hospitalo-universitaires travaillaient « au noir »
chez des sages-femmes à un moment de ce parcours, peu glorieux
de notre système de santé. La prolifération
de cliniques au nord du pays créait un phénomène
d’aspiration de compétences. Les zones de l’arrière-pays
et du Sud n’étaient plus attractives de par leur régime
indemnitaire, qui pouvait aller jusqu’à 120% du salaire
de base. L’acte chirurgical ou la séance de dialyse,
mêmes épisodiques, devenaient plus lucratifs en revenus
nets.
Face à l’appauvrissement intellectuel et matériel,
le choix était vite fait. La série de drames signalés
çà et là appelle la conscience nationale à
réagir devant cette dérive aventureuse, exercée
au nom de ce que l’être humain a de plus cher : sa propre
santé et celle des siens. Certains spécialistes, qui
n’obtiennent pas de conventionnement pour diverses raisons,
refusent délibérément d’assister des
malades en détresse. ll s’est trouvé des victimes
expiatoires dans le propre corps médical. Rappelons-nous
le cas de cette radiologiste d’EI Oued qui meurt en couches,
en dépit de la proximité de 3 ou 4 cabinets de gynécologie
et d’obstétrique. Un jeune banquier, hospitalisé
dans une clinique de cardiologie des hauteurs d’Alger, mourrait
à l’hôpital Mustapha Pacha des suites opératoires.
Sa veuve, qui devait récupérer ses effets personnels,
était indécemment mise en demeure de s’acquitter,
préalablement, d’une facture de l’ordre de 120
000 DA. Des cliniques de l’intérieur ont recours à
des spécialistes, tels des troubadours qui faisaient le tour
des foires, musette en bandoulière. Opérant de préférence
le jeudi matin, pour repartir immédiatement après
l’acte chirurgical, confiant leurs malades à la garde
du week-end. En cas de mauvaises suites opératoires, les
malades sont confiés à l’hôpital. Les
médecins chargés des services hospitaliers ne peuvent,
généralement, que constater les dégâts
ou le décès. Des grossesses apparemment simples sont
orientées vers des cliniques pour subir des césariennes
à 50 000 DA la prestation.
Dans certaines cliniques où se pratique l’accouchement,
on oublie même, de faire enregistrer les naissances à
l’état civil. On parle d’un médecin accoucheur
au Sud qui perçoit des honoraires en rapport avec le sexe
du nouveau-né ; du simple pour une fille au double pour un
garçon, s’inspirant probablement des prescriptions
de la charia en matière de succession. Des coronographies,
dont l’attente d’une prise en charge par la CNAS sont
proposées à 55 000 DA. Le client serait éventuellement
remboursé en cas d’accord de la caisse, mais certainement
pas en totalité. En attendant, le malade est toujours sous
la menace d’un autre accident cardiaque. Le médicament,
lui aussi, connaissait ses déboires. De nomenclature en nomenclature
et de dénomination commune internationale en dénomination
commune internationale, celui-ci est devenu l’objet d’un
marché juteux où s’engouffraient de nouveaux
venus, dont le professionnalisme était sacrifié au
bénéfice du volume des parts du marché. Les
importateurs occasionnels criaient sur tous les toits que la satisfaction
des besoins nationaux allait vite être assurée par
la production nationale. On est encore loin de l’autosuffisance.
En ce qui concerne les besoins du secteur public
qui, soit dit en passant, sont évalués par approximation,
peu de structures hospitalières ont recours à une
nomenclature par service ou par unité sanitaire périphérique,
préalablement arrêtée. La disparition du préparateur
en pharmacie et de l’infirmier instrumentiste ouvrait la voie
à toutes les gabegies. Le petit nombre de pharmaciens de
santé publique n’était pas en mesure de couvrir
les besoins du réseau sanitaire national. Les carnets à
souche des médicaments du tableau devenaient un vague souvenir.
ll faut dire aussi que peu de binuconseils médicaux mettaient
la gestion du médicament en bonne place dans leur agenda
de délibérations. On consommait de manière
frénétique jusqu’à la rupture et on surstockait
jusqu’à la péremption. En un mot, le médicament
a été toujours mal géré. C’est
triste de le dire, mais pourtant vrai ! ll s’est trouvé
une pharmacienne hospitalière de l’intérieur
du pays, qui commandait 25 000 tests de grossesse pendant que les
naissances de toute la wilaya, ne dépassaient guère
les 13 000 par an.
La résistance à la distribution du médicament
hospitalier per capita par ordonnance individualisée émanait,
le plus souvent, du corps médical lui-même. On lui
préférait le forfait général, ce qui
ouvrait la voie à tous les dépassements. Cela me renvoie
à une réflexion faite par le professeur Peters, éminent
pharmacologue suisse sur la consommation inconsidérée
du médicament, lors d’un séminaire national
qui se déroulait au Palais des nations. L’orateur national
terminait son intervention par cette assertion : « Nous importons
en médicaments et produits connexes l’équivalent
du 1/8e des importations africaines et 8 fois plus que le Maroc
et la Tunisie réunis... » Invité à intervenir,
l’expert international trébucha sur l’une des
marches menant au pupitre ; il faisait alors cette réflexion
prémonitoire : « J’espère, Monsieur le
ministre ... que votre système de santé ne trébuchera
pas comme je viens de le faire !... » ll débutait son
intervention par cette sentence sans appel : « Quand un médecin
prescrit plus de 3 médicaments, il est justiciable de son
supérieur hiérarchique, s’il prescrit plus de
4, il relève du procureur de la République et s’il
prescrit plus de 5, là... il relève de son psychiatre.
» ll affirmait plus loin que jusqu’à l’heure
où il parlait, on ne savait pas quelles étaient les
interactions de 3 médicaments pris simultanément.
La messe était dite par celui-là même, dont
le pays était l’un des plus gros producteurs de médicaments.
Malheureusement, nous n’en tirions aucune leçon.
En ce qui concerne la distribution aux hôpitaux, les défuntes
pharm, s’acquittaient plus ou moins bien de leur mission,
à partir des dépôts régionaux de Berrahal,
Dar EI Beïda et Oran. Au milieu des années 1990, elles
disparaissaient au profit de la pharmacie centrale des hôpitaux
(PCH). On applaudissait cette initiative en pensant réellement
qu’elle allait avoir un œil sur le médicament,
là où il se trouve. A vocation hospitalière
comme son nom l’indique, on espérait que sa création
allait, sans nul doute, faciliter l’accès au médicament,
par un maillage national de dépôts intermédiaires
à l’intérieur du pays.
Après plus de dix ans d’existence, il n’en fut
rien. Tamanrasset, Reggane, Tindouf et d’autres régions
éloignées continuent à s’approvisionner
par leurs propres moyens, auprès des anciens dépôts
des pharm. Les coûts induits peuvent, à eux seuls,
couvrir les frais de fonctionnement de plusieurs petits dépôts
régionaux.
Quant aux plateaux techniques de radiologie et de laboratoire de
biologie, compte tenu des investissements consentis par l’Etat,
force est de constater, aujourd’hui, qu’il ne venait
jamais à l’esprit, même des plus pessimistes
d’entre nous, que des centres hospitalo-universitaires allaient
recourir aux équipements privés pour des examens qui
se faisaient, il n’y pas si longtemps, en polyclinique. ll
ne serait pas enfin inutile d’attirer encore une fois de plus
l’attention sur le gigantisme qui frappe l’organisation
territoriale de la santé. Le secteur de la santé est
resté confiné, à quelques exceptions près,
dans son organisation territoriale de 1974. Pour les seules wilayas
qu’il m’a été donné de connaître,
les six secteurs sanitaires de la wilaya de Médéa
couvrent à eux seuls 64 communes. Les quatre secteurs sanitaires
de la wilaya de Djelfa couvrent près de 40 communes, un ratio
sensiblement égal est observé à Biskra et à
Ouargla. Quant au secteur sanitaire de Tamanrasset, il couvre à
lui seul un territoire, plus grand que l’Hexagone français.
On nous rétorquera, assurément, que ce n’est
pas le nombre de circonscriptions administratives qui améliorera
la prestation sanitaire. A ceux là, il sera loisible de dire,
qu’il s’agit dans mes propos de circonscriptions sanitaires
à dimension humaine et à gestion différenciée.
La création du sous-secteur sanitaire en 1986 n’a pas
dépassé le cadre de la délimitation territoriale
et l’appellation nouvelle de médecin coordinateur.
On glissait, par un candide euphémisme sur la fonction du
médecin chef ; cette chefferie induisant forcément
une reddition de compte. Quant à la hiérarchisation
des soins, galvaudée pour être peut crédible,
elle ne vaudra que par ses supports, réglementaire et organique,
que seront la région sanitaire et l’hôpital régional.
L’hôpital régional, véritable pôle
d’excellence rattaché directement au centre, sera la
mortaise entre les soins de premier recours et les soins de haute
technicité médicale. En dehors de ce palier, la dispensarisation
de nos centres hospitalo-universitaires et établissements
hospitaliers spécialisés aura encore de beaux jours
devant elle.
Farouk Zahi (4 avril 2006)
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