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Point de vue

Le missionnaire de l’ Ahaggar
par Farouk Zahi (6 mars 2006)

Idlès, Amguid, Hirafouk, Tihihaout, Mertoutek, toponymes à consonance amérindienne de prime abord, sont en fait, des localités et hameaux du grand sud algérien.
Avec Tintarabin, elles relèvent de Tazrouk chef lieu de daïra, qui culmine à 1800 m au cœur de l’Ahagar. Célèbre par la Ziara de Moulay Abdallah, saint homme des lieux, elle est la capitale de la sultanine. Le cépage de ce délicieux petit raisin sans pépin, aurait été transplanté par un père blanc, dit-on.
Ces localités ont été « abandonnées » par leur t’bib, jeune médecin de santé publique. Il les a quittées, après plus d’une décennie de coexistence, pour enfin rejoindre sa Kabylie natale.
Le Dr Youcef à choisit Idlès, au début des années 1990, pour y exercer son art. Idlès, gros bourg qui tend à l’urbanité, est le chef-lieu d’une commune de quelques milliers d’âmes. Son territoire est aussi vaste que 2 ou 3 wilayas du nord du pays. Confiant le centre de santé à l’un de ses collaborateurs, il passait le plus clair de son temps à sillonner, ces immensités pour traquer la maladie, engendrée le plus souvent par le dénuement social. Son chauffeur-infirmier-guide Aberrahmane et le 4/4 ambulance de 1995, constituent généralement, son arsenal opérationnel.
Petit de taille, vif, grosse tête (bien faite) agrémentée par des yeux bleu-opalin de paysan de haute Kabylie, ses atours coutumiers, des jeans élimés, camisole professionnelle, espadrilles et chèche noir autour du cou, le distinguaient du reste des habitants. Son accent kabyle truculent, ajoutait un zeste pétillant à la langue targuie qu’il pratiquait couramment.

L’automne est là, les nomades sont rentrés. Ils reviennent de « nulle part » pour s’installer dans la vallée de Tihihaout, herbeuse pour les troupeaux, en cette période de l’année. Le Dr Youcef organise un raid sanitaire. Les médicaments usuels, les vaccins dans la glacière, les briques poreuses à chlore destinées à renouveler celles déjà immergées dans les puits, les couvertures, les victuailles, l’eau et carburant sont embarquées la veille. Le départ se fera, au point du jour ; la première étape s’arrêtera à Amguid, située à 230 Kms d’Idlès, elle même à près de 240 Kms au nord-est de Tamanrasset. La piste chaotique et poussiéreuse, sera longue et éprouvante. Le périple durera près d’une dizaine de jours. Le véhicule brinquebalant conduit par Abderrahmane, aura à son bord, en plus du médecin un agent de l’antenne communale et parfois un garde communal.
Le roulage durera toute la journée, il sera marqué par quelques haltes, au hasard des bivouacs. A la nuit tombante, les lumières d’Amguid générées par des plaques solaires, scintillent au loin. Le plus gros point lumineux, est la caserne du groupement des gardes frontières (G.G.f). Amguid fait la jonction entre le Tassili N’ajjer et le Tassili Ahagar et relie la frontière algéro-nigérienne à Hassi Messaoud par une piste que seuls, les initiés peuvent emprunter.
Le capitaine Youcef commandant du poste G.G.F, sera l’hôte de l’équipée, homme affable et hospitalier, il lui offrira le gîte et le couvert. Au village, c’est l’allégresse, le T’bib est là, demain ce sera la consultation. Les femmes et les enfants porteront, leurs meilleurs atours vestimentaires. Ahmed l’infirmier, ramènera un mobile Thouraya, pour permettre à Youcef de rassurer sa famille à Idlès. Il n’y a ici, que la radio de l’antenne communale, pour communiquer avec le monde extérieur. Le téléphone satellitaire, appartient à un riche « négociant ».

La première journée se passera à Amguid, tout y passe : Vaccinations des enfants, visites pré et post-natales chez les mamans maladies chroniques, ainsi que les vieilles personnes pour un « bilan de santé ». Le tour de l’école viendra après, les nouveaux élèves en premier lieu.
Le « ratissage » étant fait, c’est au tour des points d’eau d’être revisités, les briques sont remplacées. Au petit matin, le moteur diesel du véhicule est lancé pour le préchauffage ; l’équipe quitte Amguid. Le véhicule roulera dans un lit d’oued sur un quinzaine de kilomètres, avant d’entamer « l’escalade » de la montagne. La piste rocailleuse fait geindre les structures du 4/4, les corps sont ballottés, les chèches qui masquaient le visage sont rabattus sur le menton, il n’y plus de poussière. Le prochain acacia, servira à élaguer quelques branches, pour la préparation du thé rituel.
Après la pause, le voyage reprend, le désert s’éveille. De temps en temps des gazelles s’élancent apeurées ou des mouflons prudents et hors de portée sur une butte rocheuse, scrutent le véhicule. Des oiseaux à panache noir et blanc, virevoltent d’arbre en arbre. L’aigle royal, les ailes déployées, plane haut pour mieux situer sa proie.
A quelques 40 Kms du point du départ, un hameau de z’ribas (huttes) se dresse sur un plateau de pierraille, quelques arbres rabougris servent de séchoir à linge ou de penderie à la literie. Le chef du groupe s’avance, tendant la main au médecin. La palabre s’engage en targui, le Dr Youcef est à l’aise, il prend des nouvelles des gens. Une fillette vient en courant, sa carte de vaccination à la main. Le médecin, la prend dans ses bras, elle n’est pas effarouchée, elle s’agrippe à son cou. Une vieille femme est examinée dans la hutte, elle reçoit un traitement.
Tout le monde est « vu », la pommade ophtalmique est distribuée, ainsi que du savon de Marseille, don du croissant rouge algérien. L’équipée reprend la route, il reste encore 45 Kms à parcourir, le soleil est déjà haut. Ces paysages lunaires ne sont pas sans danger, « les montagnes russes »sont abordées avec précaution. La moindre erreur serait fatale, la rocaille crépite sous les roues, elle risque de déporter le véhicule dans le vide. Amorçant la descente, le moteur ronfle, il supplée aux freins, un gros lézard multicolore, traverse imperturbable la piste. Les bandes verticales, couleurs de l’arc en ciel agrémenté de noir, lui donnent un air mythique. Le véhicule ralentit sa course pour s’arrêter carrément, tout le monde descend, le chauffeur seul le fera « sauter ». Une bande rocheuse d’un seul tenant, barre la piste et fait office de marche d’escalier de près de 60 cm. L’opération est réussie, il n’est pas question de tomber en panne. Dans le cas contraire, ce sera l’attente d’un hypothétique passage d’un éventuel véhicule.
La piste devient à partir de ce lieu à sens unique, la marche rocheuse est infranchissable dans l’autre sens. Le retour se fera par un détour sur 185 Kms, pour déboucher sur la « route nationale », reliant Bordj-Amor-Driss (Illizi) à Amguid. La traversée de la montagne, s’achève sur un promontoire. Une carcasse de véhicule de type buggy est là, terrassé lors du premier rallye Paris-Alger-Dakar. En contre- bas, une vallée boisée s’offre à la vue. A gauche du cadrage, un puits entouré de chameaux, à droite un minuscule bourg, fait de maisonnettes en pierre et de huttes, au milieu une arrête montagneuse ferme l’horizon. La descente s’amorce, elle durera près de 45 minutes. L équipe attendue par les quelques habitants restés sur les lieux, est accueillie avec allégresse. Le futur village a déjà sa petite école, son dispensaire qui attend l’affectation d’un infirmier déjà formé, mais dont le poste budgétaire, n’est pas encore ouvert. Le Dr hadj Benaâmane, promet de « faire quelque chose » auprès de l’administration.
Après quelques examens pratiqués sur les malades présentés au médecin, l’équipe bivouaque pour la nuit. Dès le lendemain, commencera la poursuite des nomades partis pour de nouveaux pâturages. Le Dr Youcef et son équipe feront « du tente à tente ». Les points d’eau auront droit à leur brique poreuse, les enfants leur vaccination ou revaccination, des prélèvements sanguins seront pratiqués chez les fiévreux pour le dépistage du paludisme et d’autres gestes. Anodins par leur simplicité, tels que application de pommade ophtalmique, badigeonnage de plaies, parfois même des circoncisions, mais nécessairement utiles.

Quand ce médecin de la santé publique intervient, c’est en fait, l’Etat qui le fait et c’est hautement symbolique pour ces populations. Le T’bib sera l’attraction fugitive des bivouacs, sur une distance de quelques 200 kms. Il palabrera, prendra du thé et se fera nourrir, lui et ses co-équipiers à la taguela (chakhchoukha locale) et au melfouf de foie de camelin ou de chèvre. A l’épuisement des stocks de médicaments et de vaccins après plus d’une semaine de grande vadrouille, l’équipe reprendra le chemin du retour qui sera plus long que celui de l’aller. Plus tard, ce sera le tour des nomades et des populations éparses de Mertoutek, Hirafouk et autres groupements humains.

La tutelle administrative sanitaire, vient de doter le médecin d’Idlès, d’un véhicule flambant neuf. Il s’agit d’un 4/4 pick-up, double cabine, climatisé doté d’un double réservoir pour le fuel. Le Dr Youcef, en est fier, il pourra mieux « hanter » ces immensités inhospitalières. Ces contrées n’ont d’égale que la générosité hospitalière des hommes bleus, gardiens du Temple. Amguid qui espérait un autre infirmier, a eu droit à un médecin Bel-abbésien. Y aurait-il d’autres missionnaires comme le Dr Y. Hadj Benaamane ? Lui qui a su faire la jonction entre le Lalla Khedidja et le Tin-Hinan ?
Je l’espère de tout cœur.

Farouk Zahi (6 mars 2006)

 

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