| Evoquer la recherche scientifique,
c’est avant tout saisir ses enjeux stratégiques et
faire ressortir son apport dans le processus du développement
humain.
C’est aussi faire part du statut sociologique de l’activité
et définir la contribution de tous les acteurs, y compris
celle de l’Etat, des autres institutions privées et
des ONG pour la prise en charge des besoins de celle-ci et trouver
les moyens adéquats d’exploiter les outputs de l’activité
de la recherche et, par voie de conséquence, faire de la
valorisation des résultats une véritable politique
nationale à l’instar des politiques scientifiques des
pays en voie de développement vers la société
électronique.
De ce fait, la recherche scientifique s’adapte aux nécessités
multidimensionnelles de la société pour parer à
ses besoins, voire en créer d’autres pour les satisfaire
ultérieurement et atteindre l’élan indispensable
aux différentes étapes de l’évolution
humaine. C’est ainsi que l’on rencontre parfois des
domaines de recherche très pointus dans les pays développés
mais totalement ignorés par l’hémisphère
sud du globe. Cela étant vérifiable par les caractéristiques
des résultats de l’activité et surtout par la
nature des publications et autres brevets d’invention déposés
dans les institutions dédiées à la protection,
l’exploitation et surtout à la diffusion de la documentation
scientifique et technique.
C’est ainsi que les observateurs du développement
de la science insistent sur la nécessite de trouver une alliance
entre le pouvoir politique et la communauté scientifique
afin de baliser le terrain de la valorisation et l’exploitation
des résultats et surtout pouvoir aboutir à une véritable
inscription sociale de la science comme recommandée par l’Unesco
(1). Il n’est pas nécessaire de s’attarder sur
le rôle vital de la recherche au sein de la société,
car c’est un investissement qui contribue efficacement au
progrès de tous les axes stratégiques de la société,
à savoir la prise en charge des besoins des entreprises et
autres institutions de production des biens et des services, sans
oublier les volets culturel et sociologique. Le rôle de la
recherche est, aussi, visible dans l’amélioration des
conditions de vie des sociétés avec un apport clair,
effectif et surtout quantifiable dans tous les domaines humains.
Mais cette dynamique sociologique est parfois affectée par
des conditions parascientifiques et surtout par l’instrumentalisation
temporelle et politique des régimes en place et surtout par
la méconnaissance des gestionnaires de cette activité
primordiale pour la société.
Constat et diagnostic scientifiques de l’Algérie
Dotée de plus d’une dizaine de centres de recherche
et de plusieurs centaines d’unités au niveau des universités
et autres instituts, l’Algérie n’arrive pas à
ancrer une politique claire de la recherche scientifique, du fait
de l’absence d’une véritable stratégie
de programmes nationaux pour la promotion de l’activité
intellectuelle en général et de la recherche en particulier
et de planification pour la valorisation des résultats. Il
faut signaler au passage que le terme générique de
l’information scientifique et technique (IST) et le vocable
de communication scientifique sont relégués à
un plan secondaire alors que leur situation dans les pays développés
est hissée au seuil de la souveraineté car ces pays
ont saisi la plénitude de la contribution de la recherche
dans le développement et ont mis une politique d’approche
pédagogique pour cette activité.
La situation de la recherche scientifique dans les pays sous-développés
illustre clairement la négligence et le mépris pour
ce secteur caractérisé par plusieurs aspects négatifs,
notamment l’affectation de budgets dérisoires pour
la recherche, l’absence quasi totale de fondations dédiées
à la connaissance et à la valorisation des résultats
de la recherche, le blocage administratid des carrières des
chercheurs et enseignants, gestion administrative des bilans des
institutions et autres infrastructures, désignation décrétaire
des gestionnaires, sous-utilisation des potentialités existantes,
etc. Le cas de l’Algérie n’est pas très
différent des autres pays pauvres, nonobstant l’existence
de tous les facteurs indispensables à l’expression
scientifique de ses compétences, qui sont dans le meilleur
des cas poussées à se reconvertir dans d’autres
métiers plus valorisés sociologiquement ou forcés
à l’exil inverse car trouvant le moyen de briller dans
des domaines de pointe jadis monopolisés par les Occidentaux.
Des milliers de chercheurs, cadres et autres compétences
algériennes snnt recrutés par des institutions étrangères
de réputation et peuvent décrocher des contrats de
travail selon leurs aspirations car ces pays ne font pas de politique
de la science mais ont une politique pour la science, la connaissance
et le savoir. Il n’y a pas de volonté politique pour
l’essor d’une culture propre à la connaissance
et au savoir.
D’un point de vue purement sociologique, on a l’impression
que nos gouverneurs forment une population illettrée par
le truchement de discours creux sans aucune envergure scientifique
au lieu d’aspirer à gouverner une société
savante qui puisse décoller avec le savoir et, par voie de
conséquence, faciliter la gouvernance au pouvoir, au même
moment, les enfants des gouvernants sont formés aux frais
du contribuable à l’étranger dans les plus prestigieuses
écoles et universités pendant des années. Sous
prétexte de manque de moyens financiers, la recherche scientifique
tous domaines confondus a été privée de documentation
et de moyens techniques pendant des années. Cependant, les
caisses de l’Etat sont remplies, des projets sont tout de
suite inscrits pour le revêtement des trottoirs et le ravalement
des immeubles de la capitale et des grandes villes de l’intérieur
et confiés à des amateurs pour défigurer tout
l’environnement, pour dire par la suite que l’Algérie
est en crise financière. On est très loin des normes
mondiales de la contribution de l’Etat dans le processus de
vulgarisation et de socialisation scientifiques, alors pour la recherche
scientifique, il ne faut surtout pas opérer des comparaisons.
La société algérienne est apte à se
prendre en charge du point de vue scientifique, car si les écoles
privées existaient, la plupart des enfants seraient scolarisés
au sein de ces structures au détriment des besoins primordiaux
de la famille.
Le « décret » de la science
Le plus grand préjudice porté à la recherche
scientifique en Algérie concerne inévitablement la
nomination des gestionnaires du secteur par décret, ce qui
engendre dans bien des cas la déperdition des compétences
et l’exode des cerveaux vers des horizons qui respectent la
notion du savoir et vers des sociétés qui garantissent
un statut valorisant tant sur le plan matériel que culturel
dans la mesure où il a accès aux sources informationnelles
et peut vivre décemment de la vente de sa matière.
Ce qui a donné naissance au transfert de technologie inverse
sans que cela provoque une mise en place de la prise en charge de
la substance grise du pays. Il est dès lors évident
que l’on assiste à une hémorragie des valeurs
algériennes, parfois avec la « bénédiction »
des dirigeants des institutions nationales. Un gestionnaire, d’un
prestigieux centre de recherche dans la capitale, a confié
à des amis qu’il voulait avoir sous « sa
coupe » des gens qui ne discutent pas ses décisions
et ne l’encombrent pas avec des revendications scientifiques.
Sans avoir l’intention d’inventorier toutes les carences
de la recherche dans les pays sous-développés en général
et en Algérie en particulier, il faut insister sur le caractère
fonctionnel de l’activité de recherche et l’absence
systématique d’une théorie scientifique du savoir
adaptée aux besoins du développement.
Il y a un autre aspect qui caractérise le fonctionnement
de l’activité scientifique et qui est fondamental à
notre sens pour saisir toute la doctrine de cette théorie :
c’est la création des chercheurs de « service »
politique. Sinon y a-t-il une justification logique pour ne pas
organiser un concours de recrutement de directeurs de centre, ou
exiger un profil correspondant au poste selon les critères
imposés par toute institution respectable au lieu de procéder
à la désignation par instruction et décret
interposés ? En Algérie, un responsable du centre
de recherche ou d’une quelconque entreprise peut être
« fossilisé », s’il entretient
les privilèges relationnels avec les coulisses du pouvoir
et ne sera jamais inquiété, car le service rendu est
synonyme de protection et de pouvoir. On ne peut s’empêcher,
dans ce cas précis, de penser que l’encouragement du
transfert de technologie inverse est indirectement stimulé
par ce genre de comportement à l’endroit de la communauté
scientifique établie en Algérie. Les responsables
de la recherche sont maintenus au poste de gestionnaires et de directeurs
par complaisance ce qui dédouane le laisser-aller enregistré
dans le travail justifiant leur activité par des résultats
ne dépassant pas le stade de théorie parfois mal calculée.
C’est lors des visites programmées d’un ministre
ou d’un responsable que le tiroir est utilisé pour
démontrer la force intellectuelle des compétences
pendant le laps de temps de la visite pour les remettre par la suite
aux archives. C’est comme les hôpitaux qui s’habillent
de la meilleure tenue à l’occasion de l’inspection
ministrable où le malade bénéficie de tous
les égards y compris l’eau courante dans son robinet
flambant neuf et l’enceinte peinte la veille du rendez-vous
avec un nettoyage parfait et un engagement sans précédant.
La tare du bilan administratif
Le bilan de la recherche scientifique en Algérie n’a
jamais été fait à mon humble avis en termes
d’évaluation des potentialités opérationnelles
des activités de celle-ci, car le terme d’évaluation
perd toute sa signification dans un processus scientifique perverti.
A la fin de l’année, on se contente généralement
de présenter un bilan administratif en grande pompe pour
justifier l’exploitation du budget et reconduire un autre
budget plus conséquent sans plus. Les comptes sont rendus
à la tutelle sans passer par les instances compétentes
d’évaluation, ce qui conforte le responsable dans la
pérennité fonctionnelle et devenir par ces actes un
carriériste scientifique. D’ailleurs, même les
conseils scientifiques « ad hoc » se sont
reconvertis à traiter des détails parascientifiques
au lieu de demander les comptes de l’activité. La fin
de l’exercice est systématique aux personnes qui veulent
faire valoir l’hégémonie de la science sur l’aspect
administratif du bilan. A-t-on fait le compte des budgets engloutis
par ce secteur et s’est-on demandé ce que tout cela
a profité à l’Algérie sur le double plan
sociologique et économique au sens large du terme ?
Dans les pays développés, les assises de la recherche
sont organisées périodiquement pour l’évaluation
et l’identification précises des ressources humaines,
matérielles et financières affectées à
la recherche, à la définition des objectifs des programmes
recherches gouvernementaux public et privés. Le point focal
des assises, qui doit être mentionné à notre
sens, concerne inévitablement l’identification de leur
contribution aux finalités du développement et à
la relation recherché avec ses partenaires économiques
et cela selon un cahier des charges pour chaque centre ou unité
de recherche dans lequel on peut trouver les détails, y compris
le processus d’application des résultats et leur finalité
(brevet, document, rapport,...). Aussi, il est très important
de se demander pourquoi la science est totalement bloquée
en Algérie, et le statut réclamé par la communauté
scientifique ne fait pas référence à rendre
des comptes, lorsque l’argent du contribuable est consommé
de façon aléatoire et administrative. L’esprit
revendicatif de la communauté scientifique est légitime,
mais il faudrait que ce même statut responsabilise le chercheur
envers la société à commencer par les gestionnaires
de nos institutions scientifiques. Dans ce sens, il n’est
pas du tout impossible de demander des bilans scientifiques pour
rendre compte de la valorisation, ce qui pourrait constituer le
maillon essentiel de déblocage des potentialités des
compétences algériennes et, éventuellement,
donner espoir aux exilés de contribuer au développement
de l’activité par le changement de la mentalité
beylicale et de rendre aux compétences leur véritable
mission.
L’expérience de quelques pays a démontré
que la valorisation de la recherche passe par l’implication
des différents acteurs de la société qui donne
les moyens mais exige des résultats et demande des comptes.
L’impôt prélevé dans le cadre de la loi
doit faire une justification palpable et non pas une prescription
stéréotypée inscrite dans le bilan annuel des
dépenses. En face de chaque dépense doit être
justifié l’état d’avancement, car cela
relève du contrôle des activités de la recherche
qui doit en fin de compte s’inscrire dans le processus de
la société. A titre d’exemple, des projets sont
inscrits indéfiniment dans l’agenda de l’activité
sans que cela bénéficie aux entreprises et autres
institutions, il faut chercher ce qui peut être rentable au
pays et non pas l’inverse, car en Algérie, on n’est
pas encore au stade de créer le besoin de la science. On
voudrait bien savoir combien de brevets sont exploités par
nos entreprises en une décennie ? Sont-elles en mesure
de connaître tous les brevets déposés à
l’INAPI ? Ou préfèrent-elles importer le
produit fini de l’étranger pour bénéficier
de missions fantoches à l’étranger et bénéficier
d’une commission sur le contrat ? Est-ce que les entreprises
nationales ou privées sont en mesure de mettre le paquet
financier pour exploiter ces brevets et mettre en place la machinerie
nécessaire à sa mise en œuvre pour le rentabiliser
à long terme ? Y a-t-il une procédure de communication
claire en matière de veille technologique dans nos entreprises
pour pister les innovations ou les chercheurs ? Quel est le
rôle principal de l’activité documentaire dans
nos institutions et nos centres de recherche ? Est-on arrivé
au stade d’une informatisation systématique des activités
de support à la recherche ? Quel est le cahier des charges
des centres de recherche, ou doit-on toujours se contenter de la
publication du décret de création ? Y a-t-il
une évaluation périodique de la mission des centres
de recherche et autres unités ? Y a-t-il un centre de
recherche qui a été fermé car il a terminé
sa mission définie dans le texte de création publié
dans le Journal officiel ? On peut se poser une multitude de
questions, mais le principal souci est de dire que le décret
de création de nos institutions ne donne aucun droit de regard
de la société sur les activités et les résultats
de la recherche, même le Parlement, censé être
une instance de régulation socioéconomique, n’est
qu’un bureau d’ordre ou une boîte postale pour
accuser réception des lois et textes réglementaires.
L’Algérie tourne le dos au développement
du savoir, au moment où les pays développés
cherchent le moyen d’éviter la dichotomie scientifique
entre l’élite et les groupes sociaux par les différentes
techniques de vulgarisation et la diffusion du savoir.
La carte scientifique algérienne est confiée à
des personnes qui n’ont de relation avec la recherche et la
science que le bilan annuel de cette activité, alors que
les compétences sont isolées de la participation mais
on fait appel à eux pour cautionner une quelconque procédure
pour « soutirer » un plus gros budget.
Beaucoup de responsables des centres et des entreprises nationales
considèrent les prémices de la recherche ou de travail
comme un bien privé et personnel qu’il faut exploiter
et en profiter à outrance car, parfois, il peut douter de
son espérance de vie fonctionnelle s’il n’obéit
pas à l’œil et à la baguette de sa tutelle
où des personnalités influentes du pouvoir quelle
que soit la demande. L’école et l’université
algériennes restent en marge du développement technologique
sur tous les plans y compris les mutations technologiques qui ont
radicalement transformé le paysage de la communication scientifique
au moment où, chez nous, l’élève ou l’étudiant
doit toujours se mettre devant un tableau noir et utiliser un semblant
de craie (c’est du plâtre) pour se former(3). Il en
est de même pour les amphithéâtres qui affichent
complet mais qui ne sont pas dotés du minimum de « gadgets »
technologiques de communication - à la main de gosse dans
les pays même en voie de développement - afin de faciliter
l’accès au savoir des étudiants et le travail
des enseignants.
La situation des ces institutions n’est pas épargnée
par la crise économique et politique des vingt dernières
années, elle s’est aggravée davantage à
la lumière de la précarité de l’Etat
actuel. Mais est-ce suffisant pour justifier le retard enregistré
sur tous les plans de cette activité, lorsque le diagnostic
sociologique indique que la recherche scientifique en Algérie
est malade de ses propres maux et que la situation n’est pas
près de s’améliorer si une politique claire
- au sens scientifique et pas politicien - n’est pas envisagée
dans le plus proche futur ? Quel est le centre, l’unité
de recherche ou la faculté en Algérie qui a pu maintenir
une publication d’autorité scientifique pour une période
moyenne de dix ans, - c’est peut-être trop - sans discontinuité
et avec une valeur d’autorité ? Quelle est l’institution
de recherche en Algérie qui met à jour, qui rénove
son site Internet et qui fonctionne comme il se doit (4).
L’idée principale incitatrice pour nos institutions
nationales est d’être à jour avec la mode technologique
« Internet », une mode qui exige une disponibilité
constante pour actualiser les données et autres informations
du site. Ces institutions sont-elles à la page de cette « ancienne »
mode électronique ? Et dans toute cette transformation,
sommes-nous en mesure d’aspirer à une communication
électronique entre deux institutions nationales de façon
à permettre un échange culturel et à assurer
le cumul de connaissances ? Peut-on accéder
à la bibliothèque nationale à distance et lire
une revue ou un journal spécialisé ? Qu’en
est-il de la possibilité du prêt électronique
entre deux bibliothèques, la première dans la capitale
et l’autre à Tamanrasset ? Peut-on exécuter
un transfert bancaire par réseau de chez soi et effectuer
des transactions bancaires entre deux agences sans se déplacer,
au moment où il est quasiment impossible d’encaisser
parfois notre chèque en dehors de l’agence mère ?
C’est quoi l’Internet au juste s’il n’apporte
pas des solutions viables et fiables à la population, en
général, et aux chercheurs, en particulier ?
Juste une parenthèse pour dire qu’Internet signifie
avant tout une richesse d’informations et un moyen d’échanges
de données.
Beaucoup de questions nous taraudent l’esprit et qui ont
une réponse simple : non, nous n’avons rien fait
pour l’avenir des générations sauf de les impliquer
à gérer l’amalgame et à subir l’incompétence
de pseudo-managers créés d’un système
qui humilie, méprise et matraque les cerveaux et déclasse
la science. Sur un autre volet très important, il est aberrant
de constater que des formations de pointe sont soumises à
des équivalences par notre université et que celles-ci
sont octroyées à tort et à travers. Maintenant,
la question qui se pose avec insistance est : si nos illustres
administrateurs de l’enseignement supérieur et de la
recherche scientifique sont capables de donner de telles équivalences,
pourquoi ne dispensent-ils pas eux-mêmes ces formations pointues ?
Pis encore, durant les années 1980, la commission nationale
de formation à l’étranger dans quelques ministères
a été composée de personnalités qui
n’avaient de scientifique que le nom et qui au comble de l’ironie
décidaient de l’éligibilité des étudiants
à telle ou telle formation. Comment dans ce cas aspirer à
mettre en place la chaîne scientifique du développement ?
Un discours en Bois Rouge
La possibilité de remettre en cause les questions précédentes
est grande, car on a été habitué à une
langue de bois et surtout à une langue démagogique
qui enfonce davantage la précarité de la recherche
scientifique tout en apportant les ingrédients de la perversion
de la notion de science en bloquant toute initiative qui émane
de la communauté universitaire et en fermant les portes de
l’espoir(5). Justifier la précarité de la recherche
scientifique par le seul aspect de la politique est une analyse
qui peut dédouaner la responsabilité des chercheurs
algériens entraînés par le courant de l’idéologie
algérienne de la science qui contribue au glissement de celle-ci
vers des horizons plus sombres. C’est surtout justifier « la
paresse » de la matière grise algérienne
et son adhésion statique à la marginalisation de la
science par les politiques envisagées jusqu’à
présent et qui n’ont pas enfanté d’autorité
nationale scientifique locale qui pourrait constituer une référence
mondiale de la science tous domaines confondus. La science en Algérie
souffre d’un « establishment » archaïque
qui crée les mécanismes de la destruction du savoir
et les indicateurs de mépris envers l’élite.
Cela ne signifie en aucune manière que les chercheurs algériens
ne sont pas compétents dans leur domaine, bien au contraire,
ils ont prouvé dans bien des cas leurs valeurs professionnelles,
et il est aberrant d’attendre que le chercheur soit honoré
à l’étranger pour réclamer sa nationalité
algérienne dans la presse locale ou de créer un ministère
délégué pour tenter de « rapatrier »
ces compétences, alors que les conditions de travail et le
statut social de la science est le même depuis des décennies,
voire il s’est totalement perverti et détérioré
au degré de pousser toute substance grise à quitter
le pays et à travailler même dans des activités
dévalorisantes du diplôme. Ces mêmes compétences
formées au préalable dans les universités algériennes
mais exclues - voire marginalisées et méprisées
- du processus de la prise de décision même lorsqu’il
s’agit de décisions scientifiques au sens propre du
terme. A ce stade de cette réflexion, il faut admettre que
l’Algérie a investi une grande part de la rente pétrolière
dans l’enseignement et l’éducation de la population
basée sur la démocratisation de l’enseignement.
Mais cela a fait le bonheur des pays développés qui
ont vraiment émerveillé les chercheurs algériens
par l’environnement adéquat offert par la société
toute entière qui épouse la matière grise algérienne
et fait d’elle des experts de notoriété mondiale.
On taira les exemples, car la liste est assez longue pour faire
un inventaire exhaustif des Algériens à l’étranger
qui donnent le meilleur d’eux. Bref, on constate ici un sérieux
problème de construction sociologique du statut de la science
en Algérie, qui ne peut être résolu avec les
schémas conservatifs de la politique nationale de la recherche
scientifique. On ne peut pas penser par exemple comment
on peut créer un concours Miss Algérie, un autre pour
la meilleure chanson et un autre pour le meilleur buteur et un autre
encore pour... au moment où le chercheur algérien
doit se contenter d’une situation de travail méprisable
puisqu’il n’a aucun prix. Ce serait pourtant
une erreur de penser qu’il n’y avait pas à l’époque
d’échanges entre le monde scientifique et la société
mais le rapport ayant géré cette relation excluait
l’indépendance de la communauté universitaire
car utilisée pendant les premières années de
l’indépendance comme moteur de la politique d’aliénation
dans tous les sens du vocable. Les publications scientifiques de
l’époque démontrent que les contenus s’inscrivent
exclusivement dans la grande ligne éditoriale du pouvoir
par défaut de liberté, mais surtout de l’asservissement
et à plat ventrisme de l’élite à la recherche
de domaines de complaisance pour satisfaire les caprices du pouvoir
en place et bénéficier de privilèges matériels.
Pourquoi le chercheur algérien ne publie-t-il pas
en Algérie ? Pourquoi les centres de recherches et les
universités algériennes n’ont pas de collection
de publications à l’instar de ce qui se passe dans
les pays développés comme par exemple les grandes
collections de l’INRIA du CNRS ? Peut-être
que la réponse réside dans le fait que le prix de
la médiocrité paye mieux que celui de la production,
et surtout que les valeurs de rendement sont totalement inversées
dans l’environnement algérien. Il est donc impératif
pour un docteur ou un ingénieur de se reconvertir en taxi
ou en entrepreneur, car les navettes entre la place Audin-El Biar
ou Hydra sont rentables et la demande pour refaire les bâtisses
de l’Algérie génèrent un grand bénéfice
sur l’investissement. Mais on peut éventuellement répondre
que les moyens ne sont pas les mêmes, mais est-ce une justification
suffisante, car même si des moyens sont assurés, le
pli pris par la communauté des chercheurs exerçant
est très difficile à redresser, car la confiance a
disparu et laissé sa place au ramassage des privilèges.
Des énergumènes sont titulaires de postes intermédiaires
entre la science et la société et ne font que répercuter
l’écho du discours officiel répété
même à l’endroit de la communauté algérienne
résidant à l’étranger. On avait les moyens
financiers et humains mais le résultat est un ensemble vide
depuis des décennies.
Qu’a-t-on fait lorsque les centres de recherches avaient
une partie de la rente pétrolière, si ce n’est
chercher à dompter la société par des chiffons
scientifiques. L’Algérie a acheté une science
médiocre à sa convenance, maintenant l’Algérie
expose ses réserves humaines pour des acquéreurs étrangers
sans contrepartie. Combinée à un discours sans conséquence
sur son état d’esprit gagné par plusieurs décennies
de mauvaise gestion et surtout de la hogra, le chercheur algérien
est transformé en fonctionnaire, en salarié à
la recherche de missions car le haut de la pyramide n’attend
que le bilan des activités pour débloquer le budget
annuel qui n’est parfois pas totalement consommé dans
le chapitre recherche-développement. Les seuls chapitres
« liquides » concernent notamment les salaires
et l’équipement. La confidence de quelques enseignants
sur le mode de travail est révélatrice de l’esprit
de nonchalance du corps intellectuel. « Il est aberrant
de trouver qu’un enseignant ne lise pas un seul livre durant
toute l’année, son document de travail date d’une
dizaine d’années, il ne fait que pister les odeurs
des avantages et autres privilèges. » Cette citation
ne fait pas de procès aux compétences nationales dotées
d’une volonté de fer pour se surpasser et lutter pour
faire valoir leur droit de cité dans un système de
mépris. Heureusement que cet état d’esprit n’est
pas général et ne fait pas l’unanimité,
sinon la situation serait une catastrophe irrémédiable.
Quelles seraient les motivations qui peuvent provoquer le déclic
scientifique chez nos chercheurs pour publier et contribuer à
la création de la richesse immatérielle pour les générations
à venir ? Quel est le mécanisme relationnel qui
pourrait inciter nos entreprises à la prise en charge et
à l’application des outputs scientifiques et techniques ?
Pourquoi parle-t-on de l’université virtuelle,
alors que nos moyens de télécommunication ne sont
pas encore à jour avec la technologie du futur ?
L’Algérie est-elle en manque d’outputs scientifiques
pour prétendre former virtuellement d’autres générations
candidates à l’exclusion sociologique ? La panoplie
de questions est très large, et on ne saura trouver de solution
sans la révision des objectifs de l’activité.
Je ne voudrais pas évoquer le statut du chercheur, car cela
voudrait tout simplement dire que c’est une revendication
syndicale et pas plus. La recherche scientifique en Algérie
se retrouve devant une dialectique complexe du fait de l’hégémonie
du discours politique de régime autoritaire sur la science,
qui ne cesse de fermer même les petites fenêtres de
l’accès au savoir, et la volonté des compétences
à s’impliquer dans le processus du développement
de la société. Sans prétendre trouver la solution
miracle à la situation générale de la recherche,
je voudrais dire qu’il faut une thérapie de choc pour
éviter un glissement total de cette activité dans
le fonctionnariat étatique, afin de préserver la continuité
du savoir et de la connaissance. L’absence d’une pédagogie
politique de la recherche, susceptible d’assurer le cumul
des connaissances et de transformer positivement les esprits en
fonction des transformations technologiques et culturelles qui secouent
la société pour lui éviter une aggravation
du risque d’illettrisme technologique qui frappe très
fort à la porte de l’Algérie, n’est pas
une fatalité.
Notes
(1) - Unesco : World Conference on Science : Budapest-Hongrie,
26 juin - 1er juillet 1999. Les communications sont disponibles
sur le site : http:/www.unesco.org/science/wcs/meeting/eur
paris social 98.htm€recherche Consulte me 27 mars 2004. Le
parcours du site démontre qu’aucun scientifique algérien
n’a pris part à ce colloque ! Mais on enregistre
une forte participation des autres pays arabes et africains.
(2) - Cette note est ajoutée après la lecture de
l’aventure vécue par Mohamed Nacim Maâtallah :
Retour des cadres exilés « Mes illusions et mes
désillusions », Cf. El Watan 4-5-6 avril 2004.
Le pire dans cette histoire concerne la négligence de nos
représentations diplomatiques des projets gratuits soumis
à l’Etat algérien dans divers domaines et qui
peuvent être opérationnels au moment où celles
des pays développés exerce un véritable « espionnage »
économique, informationnel et industriel (veille technologique)
et exploitent la moindre information au profit de leur pays et des
entreprises, alors que les nôtres sont encore au stade de
tourisme diplomatique aux frais du contribuable. Il faut dire que
l’opinion exprimée par l’auteur est celle de
la quasi-totalité de nos compatriotes exilés, mais
le seul auquel je n’adhère pas concerne le fait que
ces cadres exilés sont « exploités par
les forces intelligentes » ; je dirais à
ce sujet que les cadres exilés vendent leur matière
grise à des entreprises qui achètent bien et qui payent
le prix fort. Il s’agit en fin de compte d’une offre
et d’une demande de marché.
(3) Je me rappelle de la citation lancée par un chercheur
exilé qui s’est étonné de l’offre
des responsables algériens pour contribuer au développement
de la recherche en confiant à M. Saïd Eulmi le
producteur de l’émission « La fuite des
cerveaux », que la proposition est malvenue car « le
téléphone entre deux bureaux dans le même espace
ne fonctionne pas ».
(4) Une « promenade » électronique
a été effectuée en date du 28 mars 2004 et
prouve l’incohérence et le laisser-aller du site du
Cerist (http://www.cerist.dz/cerist/) censé être un
centre national d’information scientifique et technique. A
titre d’exemple, l’annonce en flash de « new »
du potentiel national des compétences ne répond à
aucune instruction informatique, que cela concerne « inscription »,
« recherche », dans le fichier ou « contact »
est une base de donnée ou simplement un texte ? De même
pour ce qui est des manifestations scientifiques figées depuis
l’an 2000. Au lieu de trouver par exemple quelques conférences
en ligne (proceedings), le surfeur est obligé de revoir les
mêmes textes d’annonces des séminaires. Quel
rôle pour l’Internet dans le développement de
la science ? Un banner annonce aussi la formation à
distance d’une « postgraduation spécialisée »,
alors que les conditions techniques ne sont pas incluses. Comment
se fera cette formation virtuelle et quelle communication pour les
postulants, alors que l’infrastructure des télécommunications
ne répond pas aux normes ? Le comble dans toute cette
anarchie électronique concerne l’annuaire des e-mails
des Algériens et qui n’a pas fait l’objet de
mise à jour depuis le lancement du site ; le nom de
M. Benhamadi figure encore comme étant le DG du centre,
alors qu’il est actuellement député. Le centre
a connu des rebondissements spectaculaires pour la nomination du
nouveau DG après la démission du premier pour cumul
de fonctions entre les responsables du ministère. Un test,
aussi, a été effectué pour se connecter sur
le lien de l’université d’Alger, de Blida, etc.
Sans réponse, Messieurs les responsables scientifiques du
Cerist. Faites de la science, pas de la politique de carrière.
(5) Lors d’un rassemblement à Ben Aknoun en 1985,
un des responsables du parti unique, pour ne pas le citer, lançait
à la « figure » des futurs cadres du
pays : « Vous partez pour acquérir une formation
et revenir, lorsque vous reviendrez vous nous trouverez toujours
là. » Sur le même terrain un responsable
d’un centre de recherche disait au personnel : « Personne
ne peut me prendre le ‘‘koursi’’. Cette
déclaration sonnait comme une intimidation pour signifier
qu’il est très bien introduit dans les coulisses de
la prise de décision.
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