| «Un médecin
correctement formé explique beaucoup, rassure sans cesse, éduque
à tour de bras, mais surtout, prescrit très peu de médicaments».
D. M Winckler
Dans un article récent, notre collègue,
le professeur BENKADRI, chef de service ORL au CHU Constantine rappelle
que pour «une population d’environ
32 millions, l’Algérie dispose de 27 000 médecins,
8000 dentistes, 4000 pharmaciens, 70 000 paramédicaux, et
70 000 administratifs, soit 1 médecin/1200 habitants, 1 dentiste/4000
hab, 1 pharmacien/8000 hab. Ces chiffres font que notre pays n’a
rien à envier aux pays développés, mais dès
lors qu’il s’agit de répartition, nous constatons
qu’il existe un déséquilibre flagrant entre
la capitale qui dispose à elle seule de 55%, l’Est
de 22%, l’Ouest de 20%, le Sud-Est de 2% et le Sud-Ouest de
1%».
D’où proviennent les disparités de la densité
médicale, sinon de l’absence d’un minimum de
conditions proposées aux praticiens qui souhaitent s’installer
en zone rurale ou déshéritée (Logement, conditions
correctes de travail) ? Pourquoi laisse t-on le fossé se
creuser entre les régions surmédicalisées et
les autres ? Pourquoi continue-t-on à former au rabais une
pléthore de médecins généralistes dans
10 facultés de médecine (dont certaines n’ont
de médecine que le nom) en pensant finir, grâce au
nombre à régler le problème de la répartition
du corps médical sur le territoire national ?
De nombreuses voix s’élèvent régulièrement
pour dénoncer cet état de fait et pousser les autorités
en charge de l’enseignement supérieur à instaurer
un numerus clausus qui tiendrait compte des capacités réelles
de formation des facultés de médecine et des besoins
de la population (bassins de population et affections prévalentes).
L’équipe d’enseignants en charge de la faculté
de médecine d’Alger, au début des années
2000, a tenté d’imposer ce numerus clausus, non pas
à la fin de la première année de médecine
comme cela se pratique en France, mais d’emblée dès
l’obtention du bac et l’entrée à la faculté,
en tenant compte des possibilités réelles de formation,
formation qui ne se fait pas uniquement en amphithéâtre
mais également (et surtout) au lit du malade donc dans les
structures hospitalo-universitaires. Après deux années,
ce «numerus clausus» a été remis en cause
sous la pression de la tutelle confrontée au nombre important
de bacheliers demandeurs de places pédagogiques. Tous les
gestionnaires en charge de l’enseignement supérieur
reconnaissent, en privé, qu’Alger manque d’une
autre université de la même taille que l’université
Benkhedda ou Bab Ezzouar. Cette pénurie fait que chaque année,
on force des milliers de jeunes bacheliers à s’entasser
dans des amphithéâtres ne pouvant contenir que la moitié
d’entre eux, pour s’échiner à ingérer
des matières abstraites, sans travaux pratiques ni travaux
dirigés le plus souvent ( pénurie de locaux et parfois
même d’enseignants).
A la fin de la première année, voire même à
la fin de chacune des trois premières années (cycle
pré-clinique), on se retrouve avec un nombre de recalés
élevé qu’il faut gérer. D’un problème
pédagogique, on en fait un problème social voire politique
: «Il faut éviter de créer des tensions sociales
en excluant les doublants». Se créent alors les fameuses
promotions de triplants, quadruplants voire même quintuplants
qui s’organisent en associations estudiantines qu’il
faut ménager car elles peuvent être à l’origine
de grève etc.
Une véritable réforme de l’enseignement de la
médecine viserait à donner à tous les étudiants
une formation solide, basée sur des connaissances actualisées
(programme du cycle clinique à revoir) et qui s’appuie
sur une évaluation réelle de ces connaissances.
Passée l’étape du cycle pré-clinique,
l’étudiant en médecine, devenu «externe»,
est en principe en formation pratique dans un service hospitalier
le matin et reçoit des cours l’après-midi en
amphithéâtre. Qu’en est-il réellement
?
Pour prendre l’exemple de la faculté de médecine
d’Alger (la plus ancienne et la plus importante de par le
nombre d’étudiants et les spécialités
qui y sont enseignées). Les étudiants sont répartis
sur toutes les structures hospitalières qu’elles soient
ou non universitaires. Si cela est en soi une bonne chose (le futur
médecin omnipraticien n’exercera pas son métier
dans un CHU), dans la réalité les structures hospitalières
non universitaires d’Alger sont constituées de services
hospitalo-universitaires! avec tous les problèmes que cela
peut engendrer entre praticiens de santé publique et hospitalo-universitaires
(les dernières grèves en sont un exemple), entre hospitalo-universitaires
et gestionnaires de ces structures. Ces derniers dépendant
uniquement du ministère de la santé ignorent complètement
l’étudiant. (Dans les CHU existe une direction des
activités pédagogique et médicale : DAPM. Il
n’y pas d’équivalent dans les établissements
hospitaliers spécialisés et les secteurs sanitaires).
Le nombre important d’étudiants affectés par
service :
- perturbe le fonctionnement du service (remettant en cause la
relation patient-médecin en exposant le malade devant un
aréopage d’étudiants.)
- Les chefs de service reçoivent rarement (et le plus souvent
en retard) la liste des étudiants affectés dans
leur service.
- empêche une prise en charge réelle des étudiants.
- Entraîne un certain laxisme de la part des enseignants
tolérant les absences (surtout si les hôpitaux sont
loin des lieux de cours de l’après-midi).
- Les étudiants, n’ayant pas de moyens de locomotion
arrivent en retard le matin et souhaitent être libérés
tôt afin de pouvoir avoir une place à l’amphithéâtre
l’après-midi pour le cours : le nombre d’étudiants
étant plus élevé que la capacité d’accueil
de l’amphithéâtre.
- Pour les services situés loin du lieu de formation théorique,
le stage pratique se résume en fait à des cours
théoriques (appelés travaux dirigés) et à
rattraper les cours de la veille auxquels les étudiants
n’ont pu assister faute de place.
- Le chef de service se trouve parfois confronté à
des problèmes de prise en charge de ces étudiants
lorsque son équipe médicale est constituée
en majorité de praticiens non universitaires non assujettis
à donner un enseignement.
Il n’y a pas de consensus sur le fond et la forme de l’enseignement
transmis aux étudiants : le cours reflète le
point de vue personnel de l’enseignant qui est assez souvent
non mis à jour mais surtout différent de celui réalisé
par le collègue de la même spécialité
sur le même sujet pour une autre section estudiantine. De
même, très peu d’enseignants sont sensibilisés
à la pédagogie en générale et la docimologie,
ce qui n’est pas sans répercussions sur l’élaboration
des sujets d’examens et les nombreuses réclamations
des étudiants dès la proclamation des résultats.
Pendant ces trois années d’externat, l’étudiant
est évalué au terme de chaque stage de 3, 6 ou 9 semaines
par un examen. Il peut passer d’une année à
l’autre avec un minimum de dettes qu’il devra rattraper
avant le début du stage d’internat (dernière
année de médecine). Se pose alors un problème
qui se répète chaque année : l’étudiant
doit-il seulement repasser l’examen où il a échoué
ou doit-il également refaire le stage pratique de la spécialité
en question ? Les enseignants sont partagés sur ce point,
certains exigeant que l’étudiant refasse son module
en totalité d’autres estimant que si le stage est validé
l’étudiant ne repasse que l’examen. Qu’en
est-il du point de vue de la faculté, gardienne des textes
et chargée de les appliquer ? L’étudiant
doit refaire son module en totalité (bien que certaines
années, devant le nombre important d’étudiants
ayant des dettes, on ait utilisé le terme d’examen
balai pour éponger les dettes sans refaire le stage
pratique).
Au terme de son externat (et en l’absence de dettes) l’étudiant
passe en 7ème année devenant stagiaire interne ayant
à effectuer 4 stages de 3 mois (en chirurgie, médecine,
pédiatrie et gynéco-obstétrique). L’arrivée
de ces stagiaires internes dans les services ne se fait pas en début
d’année universitaire ou tous les 3 mois selon un rythme
régulier mais de manière anarchique au fur et à
mesure qu’ils épongent leur dettes d’externat.
Leur nombre également varie énormément :
un même service peut, une fois ne recevoir aucun interne,
une autre fois deux internes et une troisième fois dix huit
internes ! Cette situation est en grande partie liée
à l’absence de comité pédagogique de
l’année d’internat alors que les textes le prévoit
comme cela est le cas pour l’externat. Autre point particulier
de cette année d’internat : généralement
les internes se marchent sur les pieds dans les services de pédiatrie
et de gynéco-obstétrique alors qu’ils sont en
nombre beaucoup plus réduit en médecine et en chirurgie.
Ceci s’explique par le nombre limité de services de
pédiatrie et de gynéco-obstétrique comparé
aux services des différentes spécialités médicales
et chirurgicales. Qu’en est-il de leur formation au cours
de cette année ?
Selon le service et les hôpitaux,
- ils sont parfois (hélas) utilisés comme coursiers
pour prendre les RV d’explorations pour les malades hospitalisés ;
- ils assurent les gardes (parfois seuls, avec tout ce que cela
comporte comme conséquences médico-légales) ;
- ils préparent leur rapport de stage, parfois seuls, parfois
sous la direction d’un résident ou d’un assistant
du service sur un sujet choisi par eux-mêmes ou le plus
par l’assistant car ce sujet ente dans le cadre d’une
étude que réalise l’assistant ou le service.
- ils préparent le concours d’accès au résidanat
soit seuls soit avec l’aide des enseignants du service en
ayant des TD selon un programme pré-établi.
Une fois cette année terminée et les quatre rapport
de stage remis à la faculté, l’étudiant
obtient le grade de docteur en médecine générale,
il peut :
- s’installer à titre privé (s’il en
a les moyens),
- trouver un poste dans un secteur sanitaire,
- trouver un poste de travail dans une firme pharmaceutique (c’est
une voie très attractive à l’heure actuelle
vu la rémunération même si elle n’est
pas stable et qu’elle oblige à abandonner la carrière
médicale),
tenter sa chance à l’étranger,
- ou enfin passer le concours d’accès au résidanat
pour faire une spécialité. Dans ce dernier cas,
l’étudiant devra généralement passer
par une année blanche entre la fin de l’internat
et la date du concours d’accès au résidanat
(l’internat ne débutant pas pour tous les étudiants
en début d’année universitaire). Certains
médecins ayant opté pour la spécialité
sollicite les différents services où ils ont effectué
leur internat pour assurer des gardes, mais la plupart sont sans
activité. Pour les étudiants de sexe masculin concernés
par le service national, cette année blanche non couverte
par un certificat de scolarité est problématique.
Très souvent ils se rapprochent de l’administration
de la faculté pour tenter d’obtenir une attestation
d’inscription au concours de résidanat.
Pour ceux ayant choisi d’aller exercer à titre privé
ou dans le secteur public en qualité d’omnipraticien,
ils terminent leurs études avec des connaissances éparses
dans les différentes spécialités de la médecine
et commencent leur exercice sans avoir une vue d’ensemble
du patient, des soins au jour le jour qu’ils auront à
prodiguer à leurs patients.
N’ayant pas appris aux cours de leurs études, la lecture
critique des articles scientifiques (lacune majeure de la formation),
ils font le jeu des laboratoires pharmaceutiques dont l’influence
sur le corps médical va crescendo depuis quelques années.
Face donc à leurs collègues devenus visiteurs médicaux
rompus à la séduction, à la flatterie, ils
se retrouvent désarmés et croient assurer leur formation
continue en participant aux symposiums financés par les laboratoires,
surtout que ces symposiums sont chapeautés par des leaders
d’opinion hospitalo-universitaires, véritables
dealers d’idées fausses, colporteurs zélés
des mirages promotionnels de firmes pharmaceutiques. Certes
nos services hospitalo-universitaires ne manquent pas d’enseignants
de bonne volonté qui tentent d’instaurer d’autres
relations de soins et d’autres formes de transmissions du
savoir avec des moyens limités voire inexistants malgré
les obstacles administratifs et les insuffisances de la faculté.
Depuis plusieurs années des enseignants s’efforcent
d’organiser, chacun dans sa spécialité, une
formation de qualité et d’initier des travaux de recherche.
Mais les efforts de ces enseignants, sans cesse battus en brèche,
ignorés de leur administration, vont finir par s’épuiser
si une réaction ample et de longue durée de tous les
intervenants dans la formation du médecin de demain ne se
fait jour.
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