En marge de la célébration
de la Journée mondiale de la santé mentale, tenue à
l’INSP, le 10 octobre 2004, le ministre de la Santé,
de la Population et de la Réforme hospitalière a déclaré
que: «la santé du citoyen n’a pas de prix et qu’en
cas de dépassement, quel que soit le responsable, il sera poursuivi»
faisant, ainsi, allusion aux grévistes qui n’ont pas
observé le service minimum. Cette affirmation de la primauté
de la santé du citoyen algérien, sur tout le reste,
si elle est authentique, honore notre ministre de la Santé
et corollairement nos dirigeants. Elle est présumée
témoigner de l’attachement de nos gouvernants à
la protection d’un droit aussi fondamental que la santé
et de la garantie de la sécurité sanitaire des personnes.
Mais alors, si des auxiliaires médicaux (infirmiers, puéricultrices,
sages- femmes, secrétaires médicaux, infirmiers radiologues,
etc.) ont pu, par leur grève, mettre en danger la vie des citoyens,
usagers de soins dans des établissements publics, cela démontre,
simplement, que la médecine moderne et les soins hospitaliers
notamment sont l’apanage d’équipes et non pas d’un
professionnel isolé et, dès lors, si un élément
venait à manquer, le fonctionnement de l’ensemble est
entravé, quel que soit le nombre de praticiens médicaux.
De même qu’il est évident qu’une structure
de soins modernes quelle qu’elle soit et, à fortiori,
un hôpital censé fournir des soins spécialisés
de qualité, se définit comme un ensemble associant des
compétences, des moyens et une organisation. Si un seul composant
de ce triptyque viendrait à manquer: pénurie de praticiens
spécialistes, équipements absents ou obsolètes,
gestion incohérente; La vie des usagers de soins serait, à
coup sûr, en péril. Peut-on imaginer un hôpital
à vocation régionale, couvrant plusieurs wilayas, à
plus forte raison, sans médecin gynécologue, sans médecin
cardiologue, sans médecin réanimateur, sans neurochirurgien,
voire sans chirurgiens? De quel secours peut être une évacuation
en ambulance vers le CHU, le plus proche se trouvant à 100
kilomètres au moins, d’une parturiente présentant
une rupture utérine ou une urgence obstétricale d’une
personne présentant un infarctus du myocarde, d’un patient
victime d’une décompensation cardio-respiratoire, d’un
accidenté présentant un traumatisme crânio-cérébral,
d’un citoyen présentant une rupture de viscère
ou une simple cholécystite aiguë?
C’est pourtant la situation que vivent, de manière chronique
et itérative, les populations des villes
d’intérieur qui composent la majorité de notre
pays et qui disposent de structures sanitaires publiques non pourvues
de praticiens médicaux spécialistes en nombre suffisant
et qui paient, chaque jour, le prix fort, en terme de perte de vies
humaines, les disparités en matière de répartition
du corps médical.
Cette disparité, en matière de répartition du
corps médical, est objectivée par les données
chiffrées du ministère de la santé contenues,
respectivement, dans le document intitulé: «Développement
du système national de santé, stratégie et perspectives»,
élaboré, en mai 2001, et du rapport préliminaire
du Conseil national de la réforme hospitalière. Il y
a 185 hôpitaux
relevant des secteurs sanitaires pour 13 centres hospitalo-universitaires.
Les centres hospitalo-universitaires et les 125 cliniques privées
sont concentrés, dans le Nord du pays.
La wilaya d’Alger, avec environ 8 % de la population nationale,
dispose de 54 % de l’effectif de
spécialistes. 51,2% des praticiens spécialistes exercent
dans le secteur privé Il est enregistré 01 médecin
pour 318 habitants dans la wilaya d’Alger et 01 médecin
pour 2.103 habitants dans celle d’Adrar. Dès lors, il
est compréhensible, qu’après Alger, Oran, Annaba,
Constantine et les autres villes côtières, il ne reste,
pour les hôpitaux des secteurs sanitaires des villes d’intérieur
que quelques praticiens spécialistes, égarés
pour des considérations familiales, sociales comme l’hypothétique
possibilité de bénéficier d’un logement,
ou ceux contraints par une affectation forcée dans le cadre
du service civil. Au regard de ce qui précède, le droit
à la protection à la santé, droit constitutionnel,
impliquant des obligations pour les pouvoirs publics en matière
d’équité et d’accessibilité de soins,
est purement formel. L’Etat qui est tenu de mettre à
la disposition des citoyens des moyens et des services nécessaires
en matière de diagnostic, de traitement et de prévention
des maladies, quel que soit leur lieu géographique de résidence
semble, plutôt, privilégier le largage de la santé
publique et la consolidation d’une médecine à
deux vitesses à travers, notamment, la dissuasion de la constitution
d’un corps de praticiens spécialistes exerçant
à plein temps dans les hôpitaux des secteurs sanitaires.
Les raisons de la désaffection des praticiens
spécialistes pour les hôpitaux des villes de l'intérieur
La désaffection des praticiens spécialistes algériens
pour l’exercice à plein temps dans les hôpitaux
des villes de l’intérieur s’explique par une
série de raisons objectives, au nombre desquelles figurent
l’absence de volonté administrative, des raisons financières,
une forte charge de travail et de responsabilités et, enfin,
une qualité de vie médiocre dans les régions
déshéritées.
Les raisons administratives
Bien que la majorité de la population se trouve en dehors
des grandes villes du nord, qu’il existe 185 hôpitaux
de secteur sanitaire pour 13 CHU, il n’y a, apparemment,
pas ou pas assez de volonté politique pour motiver les
praticiens spécialistes à exercer dans les hôpitaux
des villes de l’intérieur, faire carrière
en santé publique et, ce faisant, garantir une répartition
équitable des compétences médicales pour
mettre fin au déséquilibre régional.
Preuve en est, comme il a été cité précédemment,
une concentration de plus de 50% des praticiens spécialistes
dans la seule wilaya d’Alger. «La démobilisation
des personnels, liée à l’inadaptation des
statuts et des profils de formation ainsi qu’à des
modes de rémunération peu motivants, constitue toujours
une cause importante de départs massifs, en particulier
de
spécialistes vers le secteur privé et l’étranger»
(1). Cet aveu du ministère de la Santé explique
que, en 2001, le secteur privé regroupait 51,2% de l’effectif
total des praticiens spécialistes et que 7 000 praticiens
spécialistes exerçaient à l’étranger.
Evidemment, ces chiffes n’ont dû qu’augmenter
depuis ! La poursuite de cette politique de démotivation
des praticiens spécialistes
à faire carrière dans la santé publique,
«se traduit par le fait que le secteur public se vide progressivement
de ses compétences médicales, notamment spécialisées,
au bénéfice d’un secteur privé qui
n’intervient globalement que dans le nord et dans des disciplines
restreintes» (2).Les hôpitaux publics, y compris ceux
qui sont censés assurer des soins de haut niveau et la
recherche, en l’occurrence les centres hospitalo-universitaires
(CHU), sont victimes de déstructuration et se caractérisent,
actuellement, par une obsolescence de l’équipement,
une raréfaction de l’approvisionnement en médicaments
et en consommables et connaissent une baisse continue de la qualité
des prestations (1). Un diagnostic que confirment quotidiennement
les malades en quête de soins et que les praticiens médicaux
hospitaliers orientent de plus en plus vers les structures privées
pour les explorations diverses (radiologie, scanner, biologie,
etc.) et les interventions chirurgicales délicates ou celles
nécessitant un matériel de remplacement.
C’est le cas, notamment, des cures chirurgicales de varices,
des fistules artério-veineuses pour les hémodialysés,
du traitement des hernies discales, des greffes nerveuses, de
la mise en place de prothèse totale de la hanche ou du
genou, de la chirurgie et de l’ostéosynthèse
du rachis cervical. En ophtalmologie, la phacoémulsification,
la correction de la myopie par le laser (Lasik), la vitrectomie
et l’angiographie numérisée sont l’apanage
des structures privées. Il en va de même en cardiologie
où l’essentiel de la pathologie coronarienne est
prise en charge par les cabinets et cliniques privés. Indubitablement
et de jour en jour, dans le sillage du progrès technologique
et médical, la référence en matière
de soins se localisera davantage dans les structures privées
et non dans les hôpitaux publics qui deviendront, naturellement,
des lieux de captation de clientèle pour les cliniques
privées. Cette politique de largage de la santé
publique expliquerait peut être que les maladies à
transmission hydrique, comme la typhoïde, soient à
l’état d’endémie, que la leishmaniose
cutanée qui était enclavée à Biskra,
comme il était enseigné dans les études médicales,
menace actuellement toutes les villes du nord, que la peste ait
fait un retour fulgurant, que le développement de l’anophélisme
dans toutes les régions du pays - qui est le véhicule
de transmission du paludisme - promet un développement
inquiétant et certain de la malaria et que des maladies
transmissibles éradiquées, comme la diphtérie,
ré émergent dangereusement.
Les raisons financières
Dans un pays où seules des valeurs comme le pouvoir et
l’argent dominent toute la société, l’éthique
et la déontologie paraissent ringardes. La plus-value morale
et la satisfaction professionnelle sont en voie d’éradication.
Le jeune praticien spécialiste qui veut
disposer - en un temps raisonnable - d’un logement décent,
d’un véhicule, avoir une bonne scolarité pour
ses enfants, sait qu’il doit exercer dans les grandes villes
du nord, là où existe encore - en raison de l’existence
de disparités socio-économiques et du développement
inégal - une certaine forme de pouvoir d’achat et
où sont implantées les cliniques privées.
Avec ou sans autorisation d’exercer l’activité
complémentaire, les praticiens spécialistes travaillent
dans les structures privées, concentrées dans le
nord du pays où ils gagnent au moins cinq fois le salaire
alloué par la fonction publique. Dès lors, exercer
dans une ville d’intérieur, sans possibilité
de pratiquer parallèlement dans une structure privée
comme une clinique
et vivre avec un salaire moyen de quarante mille dinars net, contrairement
aux déclarations, n’est pas de nature à susciter
des vocations chez les praticiens spécialistes.
Un praticien spécialiste, avec 12 ans d’études
après le bac, sans perspective d’évolution
dans la carrière, comme c’est le cas actuellement,
condamné, de surcroît, à vivre avec un salaire
lui assurant juste les besoins alimentaires, se considérera
encore plus méprisé quand il constate que d’autres
corps professionnels fonctionnaires avec 5 ans d’études
après le bac, seulement, bénéficient d’un
salaire plus important, de prime de véhicule de 80 millions
de centimes et d’une prime de logement de 300 millions de
centimes !
Les raisons liées à la charge
de travail
D’autre part, même si l’insuffisance des revenus
ne constitue pas une raison profonde pour certains praticiens
spécialistes d’aller exercer dans les hôpitaux
des villes de l’intérieur, la charge de travail énorme
et les responsabilités qui pèsent sur eux les dissuadent
rapidement. En effet, dans les hôpitaux des secteurs sanitaires
des villes de l’intérieur, à la différence
des CHU où dans chaque service existe une pléthore
de médecins en plus du professeur chef de service, maître
assistant, médecin résident, internes, le praticien
spécialiste de l’hôpital des villes de l’intérieur,
qu’il soit gynécologue, cardiologue, pédiatre,
chirurgien, interniste, ophtalmologue, etc., se trouve souvent
seul à prendre en charge l’ensemble de la population
relevant de sa spécialité, assurant les consultations
spécialisées, les interventions chirurgicales, le
suivi des malades, les gardes de nuit, etc. Même en dehors
des heures de travail et des jours de garde, ces praticiens font
l’objet de réquisitions par l’autorité
administrative pour prendre en charge des malades en raison de
la pénurie de médecins. D’ailleurs, ces mêmes
autorités administratives locales, qui concourent, elles
aussi, à la désaffection des praticiens spécialistes
de faire carrière, recourent régulièrement
aux réquisitions des praticiens spécialistes exerçant
à tire privé pour faire fonctionner un service public
hospitalier dont l’une des missions essentielles est la
continuité de service, sans crainte de se voir reprocher
la légalisation du travail forcé banni par la Constitution.
Les raisons liées à la qualité
de vie
Enfin, vivre dans une ville de l’intérieur, loin
de la mer, de l’aéroport, des grands magasins, des
centres culturels et de loisirs, c’est renoncer volontairement
à une qualité de vie certaine et représente
un sacrifice que ne sont pas près de réaliser gratuitement
la plupart des praticiens spécialistes. A salaire égal,
il est plus tentant d’exercer dans une grande ville côtière
où le climat est doux, et la vie relativement plus agréable.
D’ailleurs, même les praticiens natifs de ces villes
de l’intérieur ne retournent pas pour y exercer ou,
quand ils le font, c’est toujours contraints et contrits,
pour des raisons familiales ou médicales.
Les incompréhensibles blocages des autorités
de tutelle
Les documents ministériels relatifs à la réforme
proposent comme traitement quant à la promotion d’une
médecine de qualité et de la réduction des
disparités régionales en matière de spécialistes
de :
1) mobiliser le personnel de santé par une révision
des modalités des grilles de rémunération
afin de réduire les disparités avec le secteur privé;
2) mettre en oeuvre des mesures incitatives susceptibles d’attirer
et retenir les praticiens spécialistes.
Or, le constat du blocage de la carrière et la faible rémunération
des praticiens spécialistes de santé publique confirment
qu’il y a une volonté contraire aux recommandations
contenues dans les rapports des experts, mandatés par notre
ministère de la Santé pour mettre en place un système
de santé cohérent, hiérarchisé, garantissant
l’équité et l’accessibilité à
des soins de qualité pour tous. Comme solution transitoire
à la pénurie de praticiens spécialistes dans
les hôpitaux des villes de l’intérieur et face
à la demande de certains députés et sénateurs,
notre ministère de la Santé semble privilégier
l’autoritarisme, à l’instar du recours au service
civil
obligatoire - mesure anticonstitutionnelle et attentatoire à
la liberté d’installation - et à l’importation
de médecins étrangers. Ces médecins étrangers,
qui ne parlent aucune langue compréhensible par nos concitoyens,
de culture et d’idéologie différentes, posent
la légitime question de la qualité de la relation
médecin-malade, de la qualité des diagnostics et de
traitements, sans possibilité de dialogue. Indubitablement
cette étrange relation médecin-malade, où la
parole est exclue, participe plus de la pratique vétérinaire
que de la médecine
humaine. Quant à la compétence de ces praticiens étrangers,
de légitimes doutes persistent.
Quel est ce type de médecin gynécologue qui ne dispose
d’aucune connaissance en gynécologie, qui semble ignorer
l’obstétrique moderne et l’échographie
pelvienne et se limite à la pratique de césariennes
quand l’accouchement par voie basse échoue ? Et ce
médecin réanimateur qui se limite à endormir
les seuls patients candidats à une intervention chirurgicale
bénigne type appendicectomie ou cholécystectomie ne
présentant aucun trouble métabolique, respiratoire,
cardiaque ou autre et qui ne prend en charge aucun malade relevant
de la réanimation médicale, comme une intoxication
médicamenteuse ou une décompensation cardiorespiratoire
? Et encore ce médecin radiologue qui ignore tout de l’échographie,
de l’examen scanner, de l’IRM, etc. ? Et enfin ce médecin
ophtalmologue qui se limite à mesurer l’acuité
visuelle et pratiquer l’exérèse du cristallin
opacifié par une cataracte comme il y a un siècle
!
Paradoxalement, ces médecins étrangers, à
la compétence très limitée, bénéficient
d’une considération inégalée par l’administration
sanitaire. Le secteur sanitaire leur paie le billet de transport
par avion qui avoisine pour chacun les 150.000 dinars, le logement
équipé, la nourriture, le téléphone,
la sécurité par des vigiles recrutés spécialement
à cet effet et le versement d’un salaire en devises.
Un seul de ces médecins étrangers coûte au secteur
sanitaire une moyenne de trente millions de centimes par mois si
on comptabilise l’ensemble des dépenses.
Conclusion
A ce jour, il n’y a aucune stratégie pour faire revenir
les très nombreuses compétences médicales algériennes
installées à l’étranger ou inciter celles
qui exercent à faire carrière dans la santé
publique et réduire les disparités en matière
de répartition des praticiens spécialistes.
Cette incitation passe obligatoirement par un salaire permettant
une vie décente, proportionné à la durée
des études, à la spécificité de la profession,
tenant compte de la charge du travail, des responsabilités
et du lieu géographique. Le temps des slogans est révolu.
Etre cardiologue ou pédiatre au sein d’une équipe
soignante dans un hôpital d’Alger n’est pas pareil,
ni en temps de travail ni en qualité de vie, que celui des
deux confrères qui exercent isolément dans un hôpital
d’une ville des hauts plateaux ou du Sud. D’autre part,
il semble que l’on va reproduire avec les hôpitaux des
villes de l’intérieur la stratégie que l’on
a appliquée à l’égard des entreprises
publiques et dont le résultat a été la liquidation
pure et simple.
Avec la mise en oeuvre de la réforme hospitalière
en 2005, il y aura l’autonomie financière des établissements
publics de soins et une suppression du forfait budgétaire
alloué jusque-là par le ministère de la Santé.
Les hôpitaux des villes de l’intérieur, sans
praticiens spécialistes, sans plateau technique performant
et bureaucratisé, connaîtront une désaffection
plus importante des usagers, feront les frais de la raréfaction
des ressources et connaîtront fermeture de service et d’établissement,
même s’ils prennent en charge la majorité de
la population nationale. La primauté de la santé du
citoyen algérien, comme le développement promis avec
la libération, attendra.
Références
(1) Développement du système de santé, stratégie
et perspective-Document du ministère de la Santé et
de la Population - Mai 2001
(2) Rapport préliminaire du conseil national de la réforme
hospitalière- Les préalables et les actions urgentes
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