| Une grève
générale majoritairement suivie par les praticiens
de la santé publique. Quel est le commentaire que vous pouvez
faire en tant que chef de service au CHUO ? Qu’est-ce
que cela vous inspire sincèrement ?
Tout d’abord, je souhaiterai rappeler que la grève
est un droit constitutionnel inaliénable et, de ce fait,
toute atteinte à ce droit serait liberticide. Cependant,
s’agissant dans ce cas d’une grève de la prise
en charge de la santé du citoyen, il serait utile de rappeler
que la protection de la santé du citoyen est un droit constitutionnel
tout aussi inaliénable que le premier.
Pour revenir à cette grève, il y a des points dans
ses modalités qui sont discutables et je me permets de le
faire en tant qu’ancien syndicaliste dans des moments très
durs. Une grève illimitée décidée d’emblée
semble une décision outrancière faisant douter de
la capacité d’un syndicat au dialogue et au compromis.
Cette grève intervenant quelques jours après celle
des paramédicaux peut prendre une connotation que le syndicat
ne souhaite pas. Le service minimum n’a pas toujours été
assuré, et là, à la décharge du syndicat,
je dirais que ce service n’est pas bien défini, car
limité seulement aux services de garde aux urgences et à
la distribution des médicaments. Mais s’agissant de
syndicalistes-médecins, ils doivent comprendre qu’au
moment où un malade est hospitalisé, il y a un contrat
moral entre lui et son médecin. Tout malade renvoyé
ou non opéré, l’on sait qu’il risque une
complication qui peut lui être fatale, sans oublier les cancéreux
que l’on doit traiter dès le diagnostic posé
et dont on ne peut interrompre le traitement.
Une démarche aussi excessive ne résulte-t-elle
pas du ton peu conciliateur du ministre en charge du secteur ?
Il faut en toute circonstance rester d’abord médecin
et donc lié par le code de la déontologie qui impose
le respect du confrère a fortiori quand il s’agit d’un
aîné, l’allusion à la carrière
du ministre est regrettable. M. Redjimi Mourad est professeur.
Peut-être que certains syndicalistes ont été
à un moment ou à un autre ses élèves.
Pour ma part, je regrette la virulence de ton de certains syndicalistes,
même si de telles attitudes peuvent être mises sur le
compte de la pression. Quand on organise une grève, il est
souhaitable de la contenir dans le cadre qui est le sien sans citer
des catégories socioprofessionnelles supposées mieux
nanties, ce qui risque d’isoler la corporation. Enfin, je
souhaiterai lever un amalgame, fait consciemment ou non. Le cursus
universitaire de tout médecin spécialiste prend fin
avec le DMS. Si celui-ci souhaite embrasser la carrière hospitalo-universitaire,
il doit s’inscrire dans une « course »
de concours d’au moins 12 années (maître assistant,
thèse de DESM, docent, professeur puis éventuellement
chef de service). Il ne faut pas oublier que les médecins
spécialistes sont formés par les hospitalo-universitaires.
Insinuez-vous que les revendications ne sont
pas toutes justifiées ?
Pas du tout ! Beaucoup de revendications sont justes. Mais
il ne faut pas mener des combats d’arrière-garde et
créer la confusion au sein de la famille de la santé.
L’important actuellement, à mon humble avis, au plan
socioprofessionnel, est de porter un intérêt tout particulier
au futur statut particulier dans le cadre de la Fonction publique,
mais aussi et surtout d’accompagner la réforme des
hôpitaux. De son succès dépendra l’amélioration
des conditions de travail de tous les personnels et par là
même de la prise en charge du malade. Enfin j’ajoute
que toute lutte se termine autour d’une table de dialogue
avec des compromis de part et d’autre en tenant compte de
la réalité objective du secteur.
Avec l’arrivée de chaque nouveau
ministre à la tête du secteur de la santé, on
ressort le dossier de la refonte de la médecine. N’y
a-t-il pas là en fait une stratégie de maintien du
statu quo pour que perdure l’immobilisme certainement profitable
aux éternels rentiers de la santé ?
Je ne pense pas que le problème se situe au niveau des différents
ministres qui se sont succédés à la tête
du secteur de la santé. J’ai eu la possibilité
de les côtoyer tour à tour, à certaines occasions,
depuis 1989, et je peux vous garantir qu’ils sont des défenseurs
de la santé publique. Le problème se situe au niveau
du contenu des réformes et de leur application. L’Algérie
connaît des mutations socioéconomiques qui impliquent
des réformes de fond, et l’on constate que dans tous
les secteurs les réformes piétinent, et le secteur
de la santé ne fait pas exception. Il faut d’emblée
souligner que la santé de la population est une responsabilité
politique et collective. Elle concerne à la fois la population,
les professionnels de santé, les élites, les chercheurs,
car il s’agit de trouver un consensus social autour de la
prise en charge équitable et adéquate de la santé
du citoyen. Ce type de réflexion n’a pas été
mené à ce jour. La première « réforme »
de système, à l’instar des autres secteurs,
a commencé par une libéralisation à la fin
des années 1980. Cette libéralisation s’est
faite sans une remise à niveau et un renforcement préalables
et indispensables du secteur public qui dispose d’importants
moyens humains et de structures en grand nombre. Aussi, le développement
anarchique du secteur privé, même s’il a constitué
un appoint non négligeable, dû surtout à un
affaiblissement du secteur public, a eu un impact négatif
par la relation commerciale instituée entre le médecin
et le malade (vous avez tel traitement pour tant de dinars, tel
autre pour tant), par les prescriptions médicamenteuses coûteuses
grevant le budget de la CNASAT par les remboursements. Par les prescriptions
abusives de techniques d’investigation coûteuses non
toujours indiquées comme la banalisation du scanner, l’échographie
pratiquée par des médecins généralistes
systématisée ! L’autre libéralisation
dans le système de santé a concerné l’importation
des médicaments... Ainsi, ce type d’importation est
devenu une activité parmi d’autres de l’« import-import ».
Même si, dans ce domaine, un encadrement réglementaire
relativement étoffé a été élaboré,
des faiblesses importantes persistent. Absence de règles
de choix et des priorités : la liste de spécialistes
pharmaceutiques sur le marché s’allonge et insuffisante
maîtrise des coûts unitaires. Ainsi, le chiffre de 600
millions de dollars américains d’importation de médicaments
est cité pour 2003. Enfin, je citerai une décision
de 1996 qui a contribué en partie à déstructurer
le secteur public. Il s’agit du « temps plein aménagé ».
Là on a apporté une fausse solution à un vrai
problème, qui était celui des salaires insuffisants
des différents corps de la santé. L’Etat ne
pouvant répondre à l’époque à
la demande d’augmentation des salaires. En réalité,
seule une infime partie des hospitalo-universitaires et médecins
spécialistes a pu exercer dans « les temps complémentaires »,
le plus souvent dans des conditions très éloignées
de l’idéal qu’ils se sont fait de cette activité.
Pour répondre enfin à votre question, ceux qui bloquent
et continuent à bloquer sont les partisans de « la
logique de la rente ».
Pouvez-vous, vous l’homme de terrain,
le praticien quotidien, nous parler d’un hôpital dans
sa gestion courante et les blocages qui surviennent journellement ?
A défaut d’objectifs clairement affirmés, de
décentralisation et d’autonomie suffisante dans la
question des ressources, les hôpitaux ont connu des modes
de gestion très peu portés sur la planification, le
calcul économique et social, l’évaluation et
le contrôle systématique des résultats.
Des réformes radicales, disent les spécialistes
- seront introduites dans le secteur. Etes-vous d’accord pour
nous en parler un peu ?
En effet, en janvier 2005, la « réforme des hôpitaux »
sera un véritable bouleversement dans le type d’organisation
et de gestion des hôpitaux. Malheureusement, l’on constate,
à ce jour, qu’il n’y a eu aucune initiative de
vulgarisation au niveau des personnels des hôpitaux. Son contenu,
à ce jour, n’est connu que par quelques initiés.
Ainsi, à partir du mot « contractualisation »,
que l’on a le plus cité en parlant de cette réforme,
beaucoup parmi des personnels l’assimilent à contractuel,
donc vacataire, donc emploi précaire ! En fait, le terme
contractualisation n’est cité qu’une seule fois,
dans les objectifs de la réforme que je voudrais, si vous
le permettez, rappeler brièvement :
- recentrer et adapter le dispositif d’offre de soins et
d’hospitalisation aux besoins de santé du citoyen ;
donner aux professionnels de la santé les moyens de répondre
efficacement aux besoins sanitaires et sociaux ;
- affirmer les droits et devoirs des usagers, assurer les ressources
financières, améliorer l’efficacité
des dépenses.
Ce concept de contractualisation obligatoire est nouveau. Cette
contractualisation implique forcément un cahier des charges,
qui impliquera inéluctablement une évaluation. Et
l’on comprend aisément que cette évaluation
aboutisse à une décantation. Un autre point qui est
à mon sens important relevé dans le cadre de cette
réforme, c’est le passage d’un système
qui a pour caractéristique de financer des structures à
un système de financement des activités. Vous voyez
donc que cette réforme entame un changement profond dans
le système de gestion des hôpitaux et de la prise en
charge des malades. La réussite de cette réforme est
indispensable pour la survie du système de santé publique,
dont les hôpitaux constituent la pièce maîtresse.
Pour cela, il est nécessaire à mon avis de créer
au niveau des hôpitaux des structures de concertation et de
dialogue regroupant tous les acteurs sociaux de la santé,
y compris des associations de malades. Voici un combat que devraient
mener les syndicats dans les hôpitaux. Il faut donner une
véritable autonomie de gestion aux hôpitaux avec un
budget calculé sur la base des activités de chaque
établissement et de ses performances. Le CHU Oran, que je
qualifie de « géant aux pieds d’argile »,
n’échappe par à cette règle, mais il
faut de plus en plus penser à sa restructuration pour en
faire un établissement plus maîtrisable.
Croyez-vous que cette réforme que vous
défendez si bien sortira définitivement le secteur
de la santé du marasme actuel ?
Bien menée, dans la concertation la plus franche et sereine,
sans esprit corporatiste étroit, la réforme peut certainement
donner un coup de fouet à la santé publique. La santé
de la population est une responsabilité politique. Elle est
une responsabilité collective. Par conséquent, d’autres
volets de la santé doivent être touchés par
des réformes. Il faut d’abord qu’un consensus
se dégage dans la société autour d’un
système national de santé formulant des objectifs
clairs, pertinents et courageux. Car dans un contexte aussi détérioré
du système actuel de santé, de simples retouches ne
remettront pas la santé d’aplomb. Aujourd’hui,
il ne s’agit pas de gérer des intérêts
corporatistes. En clair, définir un système de santé
c’est assurer l’égalité de l’accès
aux soins à tous les citoyens, assurant un niveau de soins
professionnel, définir les sources de financement avec précision
et renforcer les soins primaires. En pratique, il s’agira
de réussir la réforme des hôpitaux pour leur
remise à niveau, de réguler le secteur privé
en l’intégrant dans le système de santé,
de revoir de fond en comble la politique du médicament en
partenariat avec des firmes nationales et étrangères
qui opteraient prioritairement pour la production des génériques.
Optimiste pour l’avenir ? Des doutes ?
Je n’ai aucun doute quant à l’avenir du secteur
de la santé dans mon pays. il y a des soubresauts liés
à la peur de réforme, mais il s’agit d’un
combat continu. Je reste optimiste, car même si une hirondelle
ne fait pas le printemps, il y a beaucoup de belles choses qui se
font dans les CHU. L’on voit dans les congrès internationaux
des hospitalo-universitaires algériens présenter des
communications de haut niveau et des techniques de pointe. Chaque
année, des promotions de spécialistes sont formées.
Et je suis réconforté depuis que le Président,
lors d’un conseil des ministres, a fustigé le conservatisme
et la logique de la rente. Je n’ai jamais aimé être
complice d’un échec. Si je doute, je partirai en retraite
anticipée. |