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Point de vue

Réalités et perspectives de dialogue
Docteur AIT SAADA
(article paru dans le quotidien El Watan du lundi 14 juin 2004) - 22 juin 2004

"La vie est courte, la technique longue à acquérir, le moment propice furtif, l 'expérience personnelle trompeuse, la décision difficile. Le médecin ne doit plus se contenter d'agir lui-même comme il convient, mais il doit faire en sorte que le malade, son entourage et même les influences extérieures concourent la guérison." (Hippocrate, Les Aphorismes, Ve siècle avant J. -C.)

Si toutes les réflexions sérieuses faites sur la médecine générale montrent la complexité croissante du rôle du médecin généraliste dans notre pays, elles n'ébranlent apparemment pas certaines idées bien ancrées dans l'esprit et la pratique de certains de nos décideurs, reléguant ce rôle à un simple instrument d'accès au marché du travail de milliers de jeunes médecins que l'université algérienne forme chaque année. Il s'agit là à n'en point douter d'une remise en cause du sens profond du diplôme, dont l'efficacité n'est désormais plus appréciée qu'à l'aune de l'accès à l'emploi, plutôt qu'à son contenu émancipateur.
De la qualité de ces réflexions, de la justesse de leur ton dépendra, en définitif, la qualité des résultats de la médecine praticienne. Car la médecine moderne est devenue trop complexe et trop évolutive pour ne pas engager un dialogue véridique, n'escamotant aucune réflexion, aucune idée la plus osée possible et se bornant à les pondérer pour qu'elles s'appliquent avec sagesse aux problèmes réels posés par la profession.
Enfin si la formation et le savoir reçus par le médecin doivent lui permettre d'être l'animateur principal de ce dialogue avec une appréhension objective des problèmes rencontrés, il doit aussi être capable d'inventivité et d'imagination, et son apport doit être encadré par des valeurs éthiques et morales les plus nobles, dans un respect de la déontologie médicale. Rien ne justifie à nos yeux le statut d'hyper précaires appliqué aux médecins généralistes, leur formation initiale au rabais (diplôme de médecine générale) et l'absence totale de formation continue post universitaire (certificats d'études spécialisées, diplômes universitaires…).

N'est-il pas vrai que dans un pays où le médecin généraliste est mal considéré, mal formé, les malades sont mal soignés ? S'il est clair que dix années d'une crise politique sans précédent nourrie par un terrorisme des plus destructeurs ont assurément entraîné un esprit de révolte, une exacerbation générale de l'état de conscience et une imagination claire des problèmes qui accablent notre société, en général, et le corps médical, en particulier, hélas chaque jour ! d'innombrables malades, qui pourraient théoriquement guérir avec les moyens actuels de la médecine moderne, meurent parce que les praticiens manquent de moyens ou n'ont pas reçu la formation nécessaire pour faire face à certaines difficultés.
En même temps que la médecine avance à une vitesse vertigineuse retouchant à chaque instant notre vision du monde, montent en nous de sourdes inquiétudes : pourquoi nous sommes si visiblement malhabiles à exploiter au bénéfice de nos citoyens ces admirables progrès. Le médecin généraliste doit reprendre la place qui est la sienne au premier rang de ceux qui réclament une vie meilleure pour les hommes.
Bien des hésitations sur la compréhension du statut actuel du médecin généraliste cèdent à l'énoncé explicite de ses énormes tâches et des difficultés ô ! Combien insurmontables auxquelles il fait face dans sa pratique quotidienne.

Quelques tâches :

  • Le médecin généraliste applique ses connaissances scientifiques et ses compétences au vaste champs de la santé publique : il dépiste les maladies, les traite et assure le suivi jusqu'à la guérison du malade. Il s'agit là de l'image d'une médecine où les universitaires et les spécialistes devraient être au service permanent des médecins praticiens, eux-mêmes au service des malades
  • il assure la prévention primaire ou dépistage des facteurs de risques de certaines maladies (la tension artérielle et le diabète par exemple) et la prévention secondaire ou prévention des complications de ces mêmes maladies
  • il recueille et fournit aux organismes compétents (ministère de la Santé, instituts…), de façon régulière, les informations nécessaires à l'orientation des actions préventives, et participe par là à la recherche opérationnelle
  • il analyse l'environnement : il informe les autorités en cas de problèmes épidémiologiques, il détermine et oriente les prises de décision et coordonne les actions (c'est le rôle social de garant des conditions socio-sanitaires de la population)
  • le médecin généraliste est un conseiller, un éducateur et un formateur en santé visant le grand public (le malade et son entourage).

Quelques difficultés

Il est de notoriété publique que les conditions d'exercice et de vie du médecin généraliste sont des plus difficiles, elles conduisent à une dégradation de son image auprès de la population, affectant du même coup son jugement médical et les décisions qu'il met en oeuvre. Nul doute qu'il s'agit là de la sécurité des patients, car les praticiens ont le devoir d'assurer aux malades des conditions de sécurité et de soins de qualité optimale, de mettre en place des moyens d'investigation et de traitement enfin suffisants, face à une fréquentation sans cesse croissante des services d'urgences dont une population de plus en plus précaire socialement. Etre médecin généraliste, et de surcroît intervenant dans certains services sensibles comme les SAMU, c'est exercer un métier difficile, vivre le stress permanent de l'urgence, le contact quotidien de la détresse et de la violence.

Face à l'urgence, le médecin généraliste éprouve des difficultés insurmontables : absence de sécurité, mauvaise organisation des secours (coordination entre les différents services), insuffisance des moyens. Les moyens matériels dont dispose le SAMU d'Alger, par exemple, sont inadaptés aux nouvelles exigences de la santé ; locaux délabrés (siège, chambre des intervenants…), matériel informatique insuffisant, rareté du matériel de surveillance cardiorespiratoire, absence de défibrillateurs, vétusté des ambulances qui sont souvent en panne, etc. Ajoutons à cela trois choses importantes :

1 - L'inexistence de la formation spécialisée et continue des médecins généralistes, cela alors que même, dans notre pays, une telle formation non seulement devrait être accessible à tous, mais également conduire à une obligation de certification du praticien.

2 - La démobilisation des personnels, liée à l'inadaptation des statuts ainsi qu'à des modes de rémunération peu motivants (les SAMU d'Algérie, par exemple, doivent-ils continuer à fonctionner avec aussi peu de moyens, sans reconnaissance statutaire et salariale des personnels y exerçant ?! ).

3 - Les difficultés recensées plus haut ne peuvent être surmontées sans la mise en place d'une politique de santé adaptée à notre époque qui permettra aux praticiens de la santé publique de jouer pleinement leur rôle dans les réseaux de soins. Cette politique devra être adaptée aux besoins d'une population vivant de plus en plus dans un état de précarité sociale. Ainsi, il me paraît de bon sens de citer quelques décisions à prendre dans l'urgence et sans attendre, afin de désamorcer les mécontentements à venir et créer un climat favorable au dialogue et aux réformes souhaitées par tous :

  • Le premier pas significatif, attendu par tous, est la revalorisation de façon significative du statut moral, social et économique du médecin généraliste, afin de le rétablir à sa place dans l'échelle des valeurs ; il doit être redéfini dans le cadre d'une revalorisation générale de la Fonction publique (il s'agit d'une véritable reconnaissance du métier de médecin généraliste sous forme d'un statut national et d'un plan de carrière)
  • revalorisation de sa rémunération (le salaire de base du médecin généraliste est de 13 000DA !) de façon notable et déterminante, en rapport avec ses activités et responsabilités ; le point indiciaire doit être relevé et un système de palier restauré dans la progression professionnelle
  • les indemnités de garde doivent être revues et relevées, des primes diverses instaurées :
  • 1 - Primes liées à la pénibilité (contagion, nuisance, risque…)
    2 - primes liées aux conditions de travail (documentation, transport…)
    3 - primes liées à l'accroissement de la compétence (d'ancienneté, d'intéressement…)
    4 - allocation de crédits sans intérêts pour l'acquisition de certains biens en fonction de la situation professionnelle (voiture, logement…)

  • des mesures incitatives pour certains services à haut risque, comme les SAMU d'Algérie, doivent être prises au plus vite (un statut décent, autorisant une évolution de carrière tenant compte de la pénibilité toute particulière de l'activité à l'extérieur des hôpitaux, revalorisation et majoration de la rémunération des personnels médicaux, paramédicaux et ambulanciers…)
  • accession à des cycles de formation et de perfectionnement spécialisés, actualisant et diplômant ; formations ciblées visant des médecins généralistes appelés à des milieux spécifiques (les médecins exerçant dans les services d'urgences et les SAMU, ceux qui appliquent sur le terrain les programmes nationaux de santé publique …), stages à l'étranger, congés scientifiques
  • mise à disposition d'une documentation actualisée en permanence, pour se tenir à niveau en matière de connaissances scientifiques et la possibilité d'accéder à Internet dans tous les services et centres de santé. La formation à l'urgence représente l'une des composantes majeures de notre réflexion. Son objectif basé sur une formation spécifique à plusieurs niveaux est multiple :
  • 1- Elargissement du certificat d'études spécialisées en urgences médicales et la création d'un diplôme inter universitaire des urgences, accessible aux docteurs diplômés en médecine générale des SAMU d'Algérie et des services d'urgence

    2- développement de projets de formation médicale continue spécifique à l'urgence associant des séances de formation et des stages spécialisés pour les médecins généralistes et les techniciens de la santé

    3- création d'une capacité d'ambulancier secouriste

Si la santé est un droit universel fondamental, une ressource majeure pour le développement social, économique et individuel, le système de santé en Algérie ne permet plus de réaliser ces objectifs. Hésitant constamment entre un statu quo insupportable et des réformes qui n'aboutissent jamais, l'inadaptation de son organisation, de sa gestion et des modalités de son financement rendent le dialogue entre les professionnels de la santé, d'un côté, et les représentants des pouvoirs publics, d'un autre, plus qu'urgent ; il sera s'il est sincère salvateur. Si l'on veut comprendre pourquoi le corps médical des praticiens généralistes s'ébranle aujourd'hui, il faut avoir à l'esprit la difficulté actuelle d'instaurer ce climat de confiance propice à la naissance d'un langage nouveau fait d'échanges et de prise des bonnes décisions nous sommes parvenus à la croisée des chemins. Les expériences ont montré qu'il n'est pas possible de changer lorsque tous les mouvements (du côté de la société civile comme celui des pouvoirs publics) qui veulent ce changement radical et dont les visées fondamentalement justes sont convergentes, se vouent à l'impuissance lorsqu'ils s'ignorent et s'entredéchirent, alors qu'un projet global, intégrant ces aspiration en un tout est possible par… le dialogue. Dr AIT SAADA

Par Docteur AIT SAADA
(article paru dans le quotidien El Watan du lundi 14 juin 2004) - 22 juin 2004

 
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