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"La vie est courte, la technique longue
à acquérir, le moment propice furtif, l 'expérience personnelle
trompeuse, la décision difficile. Le médecin ne doit plus se contenter
d'agir lui-même comme il convient, mais il doit faire en sorte que
le malade, son entourage et même les influences extérieures concourent
la guérison." (Hippocrate, Les Aphorismes, Ve siècle
avant J. -C.)
Si toutes les réflexions sérieuses faites sur la médecine générale
montrent la complexité croissante du rôle du médecin généraliste
dans notre pays, elles n'ébranlent apparemment pas certaines idées
bien ancrées dans l'esprit et la pratique de certains de nos décideurs,
reléguant ce rôle à un simple instrument d'accès au marché du travail
de milliers de jeunes médecins que l'université algérienne forme
chaque année. Il s'agit là à n'en point douter d'une remise en cause
du sens profond du diplôme, dont l'efficacité n'est désormais plus
appréciée qu'à l'aune de l'accès à l'emploi, plutôt qu'à son contenu
émancipateur.
De la qualité de ces réflexions, de la justesse de leur ton dépendra,
en définitif, la qualité des résultats de la médecine praticienne.
Car la médecine moderne est devenue trop complexe et trop évolutive
pour ne pas engager un dialogue véridique, n'escamotant aucune réflexion,
aucune idée la plus osée possible et se bornant à les pondérer pour
qu'elles s'appliquent avec sagesse aux problèmes réels posés par
la profession.
Enfin si la formation et le savoir reçus par le médecin doivent
lui permettre d'être l'animateur principal de ce dialogue avec une
appréhension objective des problèmes rencontrés, il doit aussi être
capable d'inventivité et d'imagination, et son apport doit être
encadré par des valeurs éthiques et morales les plus nobles, dans
un respect de la déontologie médicale. Rien ne justifie à nos yeux
le statut d'hyper précaires appliqué aux médecins généralistes,
leur formation initiale au rabais (diplôme de médecine générale)
et l'absence totale de formation continue post universitaire (certificats
d'études spécialisées, diplômes universitaires…).
N'est-il pas vrai que dans un pays où le médecin généraliste est
mal considéré, mal formé, les malades sont mal soignés ? S'il est
clair que dix années d'une crise politique sans précédent nourrie
par un terrorisme des plus destructeurs ont assurément entraîné
un esprit de révolte, une exacerbation générale de l'état de conscience
et une imagination claire des problèmes qui accablent notre société,
en général, et le corps médical, en particulier, hélas chaque jour
! d'innombrables malades, qui pourraient théoriquement guérir avec
les moyens actuels de la médecine moderne, meurent parce que les
praticiens manquent de moyens ou n'ont pas reçu la formation nécessaire
pour faire face à certaines difficultés.
En même temps que la médecine avance à une vitesse vertigineuse
retouchant à chaque instant notre vision du monde, montent en nous
de sourdes inquiétudes : pourquoi nous sommes si visiblement malhabiles
à exploiter au bénéfice de nos citoyens ces admirables progrès.
Le médecin généraliste doit reprendre la place qui est la sienne
au premier rang de ceux qui réclament une vie meilleure pour les
hommes.
Bien des hésitations sur la compréhension du statut actuel du médecin
généraliste cèdent à l'énoncé explicite de ses énormes tâches et
des difficultés ô ! Combien insurmontables auxquelles il fait face
dans sa pratique quotidienne.
Quelques tâches :
- Le médecin généraliste applique ses connaissances scientifiques
et ses compétences au vaste champs de la santé publique : il dépiste
les maladies, les traite et assure le suivi jusqu'à la guérison
du malade. Il s'agit là de l'image d'une médecine où les universitaires
et les spécialistes devraient être au service permanent des médecins
praticiens, eux-mêmes au service des malades
- il assure la prévention primaire ou dépistage des facteurs de
risques de certaines maladies (la tension artérielle et le diabète
par exemple) et la prévention secondaire ou prévention des complications
de ces mêmes maladies
- il recueille et fournit aux organismes compétents (ministère
de la Santé, instituts…), de façon régulière, les informations
nécessaires à l'orientation des actions préventives, et participe
par là à la recherche opérationnelle
- il analyse l'environnement : il informe les autorités en cas
de problèmes épidémiologiques, il détermine et oriente les prises
de décision et coordonne les actions (c'est le rôle social de
garant des conditions socio-sanitaires de la population)
- le médecin généraliste est un conseiller, un éducateur et un
formateur en santé visant le grand public (le malade et son entourage).
Quelques difficultés
Il est de notoriété publique que les conditions d'exercice et de
vie du médecin généraliste sont des plus difficiles, elles conduisent
à une dégradation de son image auprès de la population, affectant
du même coup son jugement médical et les décisions qu'il met en
oeuvre. Nul doute qu'il s'agit là de la sécurité des patients, car
les praticiens ont le devoir d'assurer aux malades des conditions
de sécurité et de soins de qualité optimale, de mettre en place
des moyens d'investigation et de traitement enfin suffisants, face
à une fréquentation sans cesse croissante des services d'urgences
dont une population de plus en plus précaire socialement. Etre médecin
généraliste, et de surcroît intervenant dans certains services sensibles
comme les SAMU, c'est exercer un métier difficile, vivre le stress
permanent de l'urgence, le contact quotidien de la détresse et de
la violence.
Face à l'urgence, le médecin généraliste éprouve des difficultés
insurmontables : absence de sécurité, mauvaise organisation des
secours (coordination entre les différents services), insuffisance
des moyens. Les moyens matériels dont dispose le SAMU d'Alger, par
exemple, sont inadaptés aux nouvelles exigences de la santé ; locaux
délabrés (siège, chambre des intervenants…), matériel informatique
insuffisant, rareté du matériel de surveillance cardiorespiratoire,
absence de défibrillateurs, vétusté des ambulances qui sont souvent
en panne, etc. Ajoutons à cela trois choses importantes :
1 - L'inexistence de la formation spécialisée et continue des
médecins généralistes, cela alors que même, dans notre pays, une
telle formation non seulement devrait être accessible à tous,
mais également conduire à une obligation de certification du praticien.
2 - La démobilisation des personnels, liée à l'inadaptation des
statuts ainsi qu'à des modes de rémunération peu motivants (les
SAMU d'Algérie, par exemple, doivent-ils continuer à fonctionner
avec aussi peu de moyens, sans reconnaissance statutaire et salariale
des personnels y exerçant ?! ).
3 - Les difficultés recensées plus haut ne peuvent être surmontées
sans la mise en place d'une politique de santé adaptée à notre
époque qui permettra aux praticiens de la santé publique de jouer
pleinement leur rôle dans les réseaux de soins. Cette politique
devra être adaptée aux besoins d'une population vivant de plus
en plus dans un état de précarité sociale. Ainsi, il me paraît
de bon sens de citer quelques décisions à prendre dans l'urgence
et sans attendre, afin de désamorcer les mécontentements à venir
et créer un climat favorable au dialogue et aux réformes souhaitées
par tous :
- Le premier pas significatif, attendu par tous, est la revalorisation
de façon significative du statut moral, social et économique du
médecin généraliste, afin de le rétablir à sa place dans l'échelle
des valeurs ; il doit être redéfini dans le cadre d'une revalorisation
générale de la Fonction publique (il s'agit d'une véritable reconnaissance
du métier de médecin généraliste sous forme d'un statut national
et d'un plan de carrière)
- revalorisation de sa rémunération (le salaire de base du médecin
généraliste est de 13 000DA !) de façon notable et déterminante,
en rapport avec ses activités et responsabilités ; le point indiciaire
doit être relevé et un système de palier restauré dans la progression
professionnelle
- les indemnités de garde doivent être revues et relevées, des
primes diverses instaurées :
1 - Primes liées à la pénibilité (contagion, nuisance, risque…)
2 - primes liées aux conditions de travail (documentation, transport…)
3 - primes liées à l'accroissement de la compétence (d'ancienneté,
d'intéressement…)
4 - allocation de crédits sans intérêts pour l'acquisition de
certains biens en fonction de la situation professionnelle (voiture,
logement…)
- des mesures incitatives pour certains services à haut risque,
comme les SAMU d'Algérie, doivent être prises au plus vite (un
statut décent, autorisant une évolution de carrière tenant compte
de la pénibilité toute particulière de l'activité à l'extérieur
des hôpitaux, revalorisation et majoration de la rémunération
des personnels médicaux, paramédicaux et ambulanciers…)
- accession à des cycles de formation et de perfectionnement spécialisés,
actualisant et diplômant ; formations ciblées visant des médecins
généralistes appelés à des milieux spécifiques (les médecins exerçant
dans les services d'urgences et les SAMU, ceux qui appliquent
sur le terrain les programmes nationaux de santé publique …),
stages à l'étranger, congés scientifiques
- mise à disposition d'une documentation actualisée en permanence,
pour se tenir à niveau en matière de connaissances scientifiques
et la possibilité d'accéder à Internet dans tous les services
et centres de santé. La formation à l'urgence représente l'une
des composantes majeures de notre réflexion. Son objectif basé
sur une formation spécifique à plusieurs niveaux est multiple
:
1- Elargissement du certificat d'études spécialisées en urgences
médicales et la création d'un diplôme inter universitaire des
urgences, accessible aux docteurs diplômés en médecine générale
des SAMU d'Algérie et des services d'urgence
2- développement de projets de formation médicale continue
spécifique à l'urgence associant des séances de formation et
des stages spécialisés pour les médecins généralistes et les
techniciens de la santé
3- création d'une capacité d'ambulancier secouriste
Si la santé est un droit universel fondamental, une ressource majeure
pour le développement social, économique et individuel, le système
de santé en Algérie ne permet plus de réaliser ces objectifs. Hésitant
constamment entre un statu quo insupportable et des réformes qui
n'aboutissent jamais, l'inadaptation de son organisation, de sa
gestion et des modalités de son financement rendent le dialogue
entre les professionnels de la santé, d'un côté, et les représentants
des pouvoirs publics, d'un autre, plus qu'urgent ; il sera s'il
est sincère salvateur. Si l'on veut comprendre pourquoi le corps
médical des praticiens généralistes s'ébranle aujourd'hui, il faut
avoir à l'esprit la difficulté actuelle d'instaurer ce climat de
confiance propice à la naissance d'un langage nouveau fait d'échanges
et de prise des bonnes décisions nous sommes parvenus à la croisée
des chemins. Les expériences ont montré qu'il n'est pas possible
de changer lorsque tous les mouvements (du côté de la société civile
comme celui des pouvoirs publics) qui veulent ce changement radical
et dont les visées fondamentalement justes sont convergentes, se
vouent à l'impuissance lorsqu'ils s'ignorent et s'entredéchirent,
alors qu'un projet global, intégrant ces aspiration en un tout est
possible par… le dialogue. Dr AIT SAADA
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