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Les inégalités sanitaires mondiales n'empêchent
pas les pays riches de faire leur marché parmi les professionnels
de santé formés au Sud. Un prélèvement annuel évalué à 500 millions
de dollars …
Réalisant que le bon fonctionnement du système
de soins nécessiterait de 8000 à 10 000 praticiens supplémentaires,
le gouvernement britannique lançait en décembre 2001 une campagne
de recrutement de médecins étrangers. Quelques mois auparavant,
l'Afrique du sud, qui avait elle-même engagé 350 médecins cubains
pour compenser l'exode de diplômés nationaux, demandait au Canada
de ne plus puiser dans le vivier sud-africain pour pallier la carence
de généralistes en zone rurale. En octobre 2000, l'Irlande embauchait
55 médecins anesthésistes en Inde et au Pakistan. Même la Suède,
nation-phare des prestations sociales, s'est récemment mise à chasser
sur des terres étrangères, en recrutant, par exemple, 30 médecins
polonais. Aux Etats Unis, 24 % de la population médicale a obtenu
son diplôme à l'étranger ; au Royaume Uni, près de 20 % des omnipraticiens
sont asiatiques.
En France, environ 8000 médecins sont titulaires
d'un diplôme étranger, 4400 l'ayant obtenu hors d'Europe. Ils assurent
une grande part des gardes en pédiatrie, obstétrique et radiologie
dans les hôpitaux publics, mais leur statut et leur rémunération
diffèrent de ceux de leurs confrères français.
Les pays arabes du golfe, quant à eux, comptent un peu plus de 20
000 médecins venus en majorité du sous-continent indien. Cependant,
les migrations Sud-Sud sont en général temporaires.
Les conséquences de ces saignées sont considérables.
Ainsi, seuls 360 des 1200 médecins formés au Zimbabwe au cours de
la décennie 1990 pratiquent dans leur pays en 2000 ; La moitié des
médecins formés en Ethiopie, au Ghana et en Zambie ont émigré. Néanmoins,
nombreux sont ceux qui n'exercent plus leur profession dans le pays
d'accueil. Les statistiques disponibles, qui regroupent les immigrants
volontaires et les réfugiés, parfois les nationaux nés à l'étranger,
ne permettent pas de brosser un tableau fidèle de ces mouvements.
La pénurie de personnel infirmier est plus grave
encore. En 2000, plus de 8000 infirmières et sages-femmes non originaires
de l'union européenne ont été engagées par le ministère de la santé
du Royaume Uni et ont rejoint leurs 30 000 collègues étrangères
déjà employées par les hôpitaux publics et privés. A l'horizon 2010,
les projections faites aux USA, en France et en Grande Bretagne
laissent entrevoir un déficit de plusieurs dizaines de milliers
de diplômés.
Le flux migratoire des professionnels de la santé
du Sud vers le Nord est dû d'une part à la demande des pays industrialisés
et, d'autre part au laminage des budgets de la santé imposé, au
tournant des années 1980, par les bailleurs de fond internationaux
au travers de plans d'ajustement structurel. L'émigration n'est
pas simplement due à la pauvreté, à des impératifs de survie ou
même à l'évolution des comportements.
Elle résulte avant tout du sentiment que les pays du Nord offrent
aux professionnels qualifiés un mode de vie et un déroulement de
carrière à la hauteur de leur savoir.
Les objectifs assignés par l'OMS aux pays du Sud
- disposer, en l'an 2000, d'un médecin pour 5000 habitants et d'un(e)
infirmier(ère) diplômé(e) pour 1000 habitants, améliorer l'accès
aux soins dispensés par un personnel qualifié, notamment en zone
rurale - ont volé en éclats en raison des lois du marché, de l'irréalisme
des bailleurs de fonds et de l'incurie des autorités des pays concernés.
Sur l'ensemble du globe, il existe 1 médecin pour 4000 habitants,
1 pour 500 dans les pays occidentaux, 1 pour 2500 en Inde et 1 pour
25 000 dans les 25 pays les plus pauvres. La libre circulation des
médecins a conduit à un véritable apartheid sanitaire dans les pays
du Sud.
Face à ces disparités, les organismes internationaux
(OMS, PNUD) chargés de définir les grandes lignes des politiques
de santé et de lutter contre les inégalités sociales font preuve
d'un singulier mutisme. L'exode des soignants n'est pas pris en
compte par l'OMS dans le calcul des indices d'années de vie en bonne
santé perdues.
L'estimation des coûts de formation des professionnels
est malaisée et varie significativement d'une région du monde à
une autre. Cependant si on estime la formation d'un médecin non-spécialiste
dans un pays du Sud à environ 60 000 dollars et celle du personnel
paramédical à 12 000 dollars par candidat, on peut estimer que les
PVD subventionnent l'Amérique du Nord, l'Europe occidentale et l'Australasie
pour un montant annuel de quelques 500 millions de dollars.
Peut-on remédier, sans bourse délier, à l'appropriation
des scientifiques originaires des pays à faible revenu par les pays
riches, alors même que les migrations scientifiques internationales
sont appelées à croître ?
Plusieurs solutions peuvent être envisagées.
La première consiste en une compensation versée
par les pays d'accueil aux pays qui ont assuré la formation. Toutefois,
cette proposition est d'application aléatoire en l'absence d'une
législation internationale contraignante. Les pays d'origine peuvent
aussi rendre l'émigration plus difficile ou la différer, en instaurant
des services obligatoires avant l'obtention du diplôme, et les pays
d'accueil en se montrant plus exigeants sur les qualifications professionnelles.
La seconde solution revêt une portée plus étendue
: elle porte sur la revalorisation de la fonction de soignant. En
effet la profession médicale peine à répondre effectivement aux
besoins des populations du Sud parce qu'elle a été formée selon
le modèle universaliste d'une médecine curative et scientifique
qui, jusqu'à il y a peu, considérait l'enseignement de santé publique
comme marginal. Par conséquent, pour doter les professionnels des
outils intellectuels et pratiques leur permettant de s'identifier
à l'essor de leur pays, une rupture quasi idéologique avec les programmes
d'études légués par l'Occident s'avère nécessaire.
Une troisième solution semble ouvrir des perspectives
plus appropriées : rechercher les moyens incitant les personnels
qualifiés à rester ou à se réinsérer dans leur pays d'origine, à
corriger l'iniquité dans l'accès aux soins ainsi qu'à valoriser
les investissements effectués dans l'éducation et la santé.
Il est urgent que l'OMS s'acquitte de son mandat,
qui est de définir un ordre sanitaire global fondé sur les valeurs
de solidarité et d'éthique. L'objectif serait l'élaboration d'une
convention sur le recrutement international. Ce traité préciserait
les conditions dans lesquelles les pays industrialisés sont autorisés
à embaucher des personnels de santé en provenance des pays qui en
manquent eux-même. Il compléterait ainsi les accords internationaux
concernant les qualifications professionnelles et concrétiserait
le droit à la santé reconnu par la Déclaration universelle des droits
de l'homme.
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