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Témoignages autobiographiques - Mai 2017

Par Docteur Saddek Jean Masseboeuf

Avant-propos

Voici bientôt cinq ans que j’ai entrepris la rédaction de ces « Témoignages ». Dans l’introduction, je fais part de mes refus répétés (pourquoi intervenir au-delà de l’Action ?), puis de mes réticences, et finalement de mon acquiescement à relater ce que j’ai vu, appris et vécu au cours de la Guerre de Libération. J’indique plus loin les raisons de ma décision. C’était, à mes yeux, apporter ma contribution militante à l’élaboration d’une grande fresque historique que d’autres, historiens, sociologues, archivistes qualifiés, auront à charge de composer.
Les années se succèdent, les acteurs et les témoins disparaissent l’un après l’autre. Au moins quatre vingt pour cent d’entre eux se sont trouvés dans l’impossibilité de transcrire leurs souvenirs pour la simple raison qu’ils ne savaient ni lire ni écrire, victimes en cela, au-delà de la victoire libératrice, de l’asservissement national et colonial contre lequel ils se sont battus. Pour la plupart, pudiquement, considérant qu’à une période décisive de leur existence, ils avaient simplement fait leur devoir, d’autant plus modestes qu’ils avaient donné davantage d’eux-mêmes, le plus souvent ils répugnaient à parler des années de feu et de tourments, se limitant, de loin en loin, discrètement et brièvement, à confier à la tradition orale les péripéties partagées. La légitime soif de connaître exprimée par les générations nouvelles est devenue exigeante.

  • Que s’est-il passé ?
  • Comment vivait-on pendant cette guerre ?
  • Quel était le niveau de participation du Peuple ?
  • Comment les épreuves étaient-elles supportées ?
  • Quelles étaient les formes de la lutte, dans les villes, les campagnes, les détentions ?

La nouvelle jeunesse ne peut se satisfaire des seuls récits de guerre et de compte rendus de batailles. J’ai donc pris ma décision. Mon apport ne saurait se hausser au niveau d’une chronique. Il ne doit être considéré que comme une suite d’anecdotes dont je fus le témoin, avec ma participation subjective, plus ou moins active au gré des impératifs du moment. Je devais aussi ce récit à mes filles pour leur éviter toute incertitude quant à leurs origines et les conforter dans leur identité de jeunes Algériennes. Mon dessein initial s’insérait dans un cadre chronologique précis, se déroulant sur sept années : il se situait, au départ, du passage du militantisme verbal à sa concrétisation dans l’activité illégale. A l’arrivée, à ma libération personnelle dans le contexte de la victoire et de la libération collective. Je me suis engagé pas à pas dans la Révolution algérienne parce qu’elle constituait à mes yeux un chaînon de la lutte anti-impérialiste mondiale et s’inscrivait dans la continuité de l’éternelle lutte des hommes et des peuples à la conquête de leur dignité et de leur liberté. C’était éminemment politiquement raisonné et non viscéral comme le ressentait un Frère algérien de souche.

En tant que « Français d’Algérie », d’importation il est vrai, (c’est une nuance non négligeable), je me suis présenté porteur de ma part d’imprégnations du milieu ambiant, bénéficiaire inconscient des avantages discriminatoires prodigués par la société coloniale, choqué, jusqu’au combat, pour la somme d’injustices côtoyées dont souffrait le peuple dans son ensemble. C’était, en somme, la négation active d’une négation, sous le signe justificateur d’une idéologie. J’étais ignorant et mon activité militante ne se départissait pas d’une teinte de paternalisme, alors que je me trouvais violemment et activement antiraciste.

J’ai appris et compris, au contact des Algériens révolutionnaires. A leur fréquentation, j’ai exorcisé les séquelles des empreintes des mauvais démons hérités ; je me suis dégagé des impératifs de ma formation politique, pour les enrichir, les meubler, les justifier en m’intégrant chaque jour davantage à leur Passion, au rythme des découvertes, des émotions, des luttes communes que nous avons partagées. Mon récit ne pouvait que se confondre de plus en plus avec une autobiographie que je voulais éviter au début, mais qui, en réalité, a tout submergé au point final. Cela devenait en somme le reflet d’une « trajectoire », titre bien prétentieux en vérité, que je voulais donner à ce travail, mais auquel j’ai préféré, au fur et à mesure de ma progression, celui de « témoignages ». Témoignages pour l’Histoire, pour la réalité, par respect pour l’âme d’un Peuple, témoignages au travers d’une réceptivité particulière, de l’apprentissage et des découvertes dont l’aboutissement logique fut l’intégration. C’est bien, sur le plan psychologique, une trajectoire individuelle, dans la dépendance étroite des évènements communément vécus. Le passage fut très naturel, dès la liberté recouvrée, après la Libération. Le combat continuait sous d’autres formes, dans d’autres activités. Il n’y avait pas un épisode clos le 19 mars. Le livre de la vie n’était pas fermé. Jusqu’à la fin de mon ouvrage, où j’ai beaucoup investi, il s’agit bien de la continuité de conduite sur tous les fronts, mais sous d’autres aspects, de la même lutte menée pour sauvegarder et entretenir la flamme du Premier Novembre 1954. La vie continue pour moi et en dehors de moi. Le relais est assuré.

Villepreux - 17 février 1984

Je dédie ce travail à deux femmes également éloignées dans l’Espace et le Temps et que je tiens à soustraire à l’oubli. La première, une simple paysanne berbère du Douar Taourira, à l’orée de la grande forêt des Bissas, des Béni-Haoua, aux contreforts occidentaux du massif montagneux du Dahra. Trisaïeule de Kheira, elle mourut en donnant la vie à deux petites filles. Dans la pénombre et le très lointain des souvenirs familiaux, c’est tout ce que l’on sait d’elle. Mais son message héréditaire a été recueilli par la mère de nos deux jumelles, Amina et Hayet. La seconde est mon arrière-grand-mère Antoinette qui, selon les recherches entreprises par ma grande fille Simone, naquit le 25 mars 1808, fille d’un obscur Jean Masseboeuf, enregistré en 1775. Mon grand-père Claude naquit en 1844, et le Curé de la Paroisse, responsable de l’Etat Civil, authentifia la déclaration orale du témoin en ajoutant la mention : « ne sait pas signer ». Comme ce fut le cas pour sa mère et son grand-père. C’était dans un minuscule hameau du Cantal, au lieu-dit « La Gilbertès », Commune de Cronce, aux abords des grands bois touffus des Monts de la Margeride, au vieux pays druidique des Arvernes. Tout au long d’une existence sans joie, elle vécut à part, reléguée dans la monotonie douloureuse et solitaire des activités sans relief d’une malheureuse servante de ferme. Elle eut en partage une vie marginale, bientôt ensevelie dans l’anonymat et la durée. Puissè-je, en évoquant leur passage, leur rendre hommage dans ce retour aux sources en les préservant du néant de l’effacement. Aux antipodes de toute secrète arrière-pensée de divulgation, au long des dernières années j’ai rédigé cette chronique à l’intention de mes enfants, de mes proches d’élection, pour tenter sans doute de survivre en eux. Peut-être ai-je inconsciemment répondu à une réaction instinctive et irrationnelle de révolte somatique face aux obligations lucidement admises que comporte la soumission acceptée aux inéluctabilités ontogéniques ainsi évoquées par Victor Hugo : « Gloire, Jeunesse, Orgueil, biens que la tombe emporte, L’homme voudrait laisser quelque chose à la porte Mais la mort lui dit : non ! Chaque élément retourne où tout doit redescendre, L’Air reprend la fumée et la terre la cendre, L’Oubli reprend le nom… »

Sans doute ai-je redouté, sans un subconscient indéchiffrable, le vide du grand désert, dont l’évidence, en dépit de tout, ne sera au mieux que différée, car, en définitive, il nivèlera le Passé Mais plus que tout, clairement et volontairement, j’ai été guidé par l’impérieux désir didactique et surtout militant de témoigner : « Fach hadou, Fach hadou, Fach hadou » des Qassamam du Combat et de la Liberté. Je me suis refusé à l’historicité. J’ai sans nul doute échoué dans ma recherche initiale d’éviter les écueils de l’autobiographie. Mais c’est bien l’histoire vécue, telle que je l’ai sentie et partagée et à laquelle, en fonction de mes réceptivités et de mes potentialités, j’ai réagi. C’est dire plus simplement que cette longue relation n’est autre que le reflet de mon active contribution à la définition d’une époque tumultueuse. Et sans nul doute, sur le plan personnel, il s’agit bien d’un acte de foi et de fidélité. (Ecrit ce jour, le 10 juin 1982, cinquante troisième anniversaire du décès de ma mère, et à un mois près, le vingtième de celui de mon père).

« Par l’Assistante Sociale j’étais tenu au courant des péripéties, des tractations secrètes qui nous rapprochaient de la fin des hostilités. Une troisième rencontre officielle débutait à Evian. Jour après jour, je suivais avec attention les nouvelles, le séjour en Suisse de nos délégués, leur arrivée quotidienne en hélicoptère à Evian. Enfin, le 18 Mars au matin, Geneviève RIMBAUD vint, toute rougissante de joie pour moi, au moment du premier appel, m’annoncer que l’accord était signé et que le cessez-le-feu aurait lieu le lendemain, le 19 Mars à midi. Je n’éprouvais ni sensation de bonheur, ni réelle émotion. Mes pensées allaient immédiatement à tous ceux, et ils étaient tant, qui, par leur absence, nous privaient du goût de la victoire. Ils étaient tombés en chemin, sans voir se lever l’aube. C’était en moi un vaste déchirement, poignant, pathétique ; j’étais seul, nu, devant cette armée des ombres, des pauvres gens meurtris et ensevelis au hasard des charniers, des fosses communes, de la mort anonyme de tous ceux dont la destinée ne sera déchiffrée qu’au cours des années à venir et des poignants « avis de recherche » des familles publiés et sans réponse, parce que les morts ne répondent pas aux appels, même désespérés, des vivants. Se ranimait alors en moi, en cette matinée radieuse et ensoleillée de printemps à CASABIANDA, dans le renouveau de la terre et des êtres animés, la somme des angoisses, des souffrances, des pleurs et du sang que, de longues années durant, un peuple martyr avait, en holocauste, offert au Monde, pour son rachat. Non, il ne pouvait y avoir place à la joie en ce 18 Mars annonciateur de son lendemain. On était comme hébétés, on n’osait y croire, au terme des tourments des jours et des nuits, si impitoyablement prolongés et renouvelés. C’eût été une joie sacrilège, corrompue et polluée par la sensation instinctive et triviale d’en avoir fini, d’être soulagé et de s’être préservé au milieu de la Tempête. Ce cessez-le-feu prenait les accents d’une réparation dans ce seul apaisement, mélancolique et résigné, au fond de notre coeur, et seul autorisé en ce matin de renaissance : « ils ne sont pas tombés en vain ». Une vie nouvelle allait s’ouvrir devant nos pas encore hésitants, une orientation dans la fidélité à leur disparition en ce jour qui ne pouvait être de gloire car les survivants ne peuvent se glorifier de la vie des disparus. Il leur reste, impérieux, le devoir inscrit dans leur réalité de tous les jours : ne pas oublier et transmettre dans l édification culturelle et matérielle le message légué.

A dix-sept ans de distance, sous une forme plus personnalisée pour moi-même et pour la communauté nommément élue dont j’avais acquis le droit au partage des essors, des peines et des espérances, je ressentais une certaine analogie avec les sentiments éprouvés en cette soirée du 7 Mai 1945. Nous étions en Allemagne, libérée ou conquise, selon l’objectif fixé par les uns et par les autres ; un long crépuscule de MAI, clair et lumineux, à BAD-DURHEIM, à proximité du Lac de Constance ; une nuit lentement envahissante, striée par le feu d’artifice des fusées éclairantes et des balles traçantes, dans le harcèlement des rafales de mitrailleuses et les aboiements de la DCA qui, pour la première fois, tirait aux étoiles. Les rescapés ne savaient célébrer la victoire et la fin de la guerre que par sa fictive et spectaculaire continuation. C’était certes, au-delà du succès militaire, la revanche de la vie, mais au prix de cinquante millions de morts. Il m’était impossible, en cette soirée de recueillement et de tristesse, et dans la précarité des lendemains incertains, de m’associer à la joie rouge des vainqueurs : cela avait coûté trop cher. Et nous ignorions que nous préfacions les massacres qui allaient débuter à Sétif, le lendemain, lorsque le drapeau national se leva sur une foule manifestant ses espoirs dans la victoire de la liberté. Une censure vigilante nous laissa ignorer, des mois durant, le drame qui portait en lui la continuité des prémisses du Premier Novembre 1954. Dans cette Algérie proche et lointaine à la fois du 19 Mars 1962, chez nous, il n’y eut pas de joie rouge, mais des plaies à panser, des larmes à étancher, des stèles à édifier dans la piété, des orphelins à élever, un monde à créer dans la foi en l’avenir car, quoiqu’il arrive, l’homme sort triomphant des épreuves qu’il a acceptées pour sauvegarder sa dignité et sa soif de justice.

Dans la jeune souveraineté de cette Nation libérée de ses chaînes, le 5 Juillet demeurera la Fête de l’Indépendance. Le Premier Novembre, la célébration du jour fondamental dans l’Histoire du monde contemporain où une poignée de combattants résolus a osé lancer l’appel aux Armes et à la Révolution. Le 19 Mars restera celui du souvenir. Quant à la victoire, sur les autres et sur soi-même, elle se justifiera dans le travail libérateur et quotidien. »

Mars 1963

J’avais déclaré au « Rocher Noir », en Juin 1962, que je donnais un an à l’Algérie avant de regagner TENES pour reprendre mon travail interrompu le 6 juillet 1956. Certes, en huit mois j’avais beaucoup appris, beaucoup acquis, je m’étais chaque jour davantage intégré et je me posais bien des questions tout en roulant sur les pistes de l’Aurès. J’avais dit un an : j’approchais de l’échéance. Mais que de travail encore, que de montagnes à déplacer, que d’efforts à fournir ! Se pouvait-il que je revienne à Ténès, que je rouvre mon cabinet, comme s’il ne s’était rien passé en sept ans, comme si j’étais le même homme qu’en 1956 ; était-ce possible que je reprenne mes consultations, que redevienne le fameux « médecin des pauvres », que je commercialise la médecine après avoir côtoyé tant de misères matérielles, tant d’élans aussi, tant d’espoirs fous, tant de richesses immatérielles ? Je n’avais pas parcouru jusqu’à son terme ma trajectoire. Au fait, peut-elle connaître un terme sans être entrecoupée d’un vaste renouveau de lumière et de jeunesse, avant le grand silence et la dernière nuit que ne dissipera pas une aube nouvelle ? Cela se traduisait en moi par une hésitation, un certain paternalisme, non de race, mais de préséance, sinon de classe, associé à une vague et impalpable notion d’élitisme qui survivait encore en moi. L’option définitive n’avait pas encore reçu la certitude du sacre de non-retour. Il restait une étape à atteindre pour y découvrir la plénitude, l’ultime. J’adressais au Ministère de la Santé ma démission avec les trois mois de préavis réglementaires qui venaient à expiration le 15 juin, anniversaire de mon entrée officielle en service, le 15 juin 1962. Par retour du courrier, je reçus une convocation du Docteur MOKHTAR DJEGHRI, Directeur de la Santé au Ministère. Il me reçut avec AZI Arezki, alors Secrétaire Général. Ils étaient parfaitement au courant de nos réalisations à ARRIS, de l’Ecole d’Aides-soignants, de ces multiples petits postes installés dans les douars reculés. Ils m’accueillirent sobrement et fraternellement. Appuyés par le Docteur LAÏD MECHERI, Inspecteur divisionnaire de la Santé et de la Population à Constantine, ils me proposèrent de venir à Constantine comme Directeur départemental. MECHERI qui était venu à ARRIS, avait visité plusieurs postes, jusqu’à MIZRA, avait apprécié notre travail, insistait. Il me fit valoir l’intérêt de renouveler l’expérience d’ARRIS à l’échelon régional, d’affermir et étendre l’Ecole paramédicale de Constantine qui venait de s’ouvrir : j’en serais le responsable hiérarchique. Il y avait un service de santé à organiser, des hôpitaux à contrôler, des dispensaires à ouvrir partout, un énorme travail de structuration et de coordination. Il avait besoin d’un collaborateur de tous les instants. Il ne me « dora pas la pilule » comme on dit vulgairement : « C’est un sale métier. Vous n’aurez que des ennuis. Tout le monde vous tombera dessus. Il faudra vous battre sans arrêt. Mais vous serez utile, on a besoin de vous… » Séduit par ces perspectives, je sentais mes fragiles barrières s’effondrer. Non, vraiment, il y avait autre chose à faire que de l’épicerie fine fût-elle médicale, même si vingt et une années de l’exercice privé de la médecine m’avaient prouvé, sauf à me désavouer, qu’on pouvait la pratiquer honnêtement et rendre service aux populations. Mais de toute évidence, cela ne correspondait pas aux besoins de la société nouvelle dont j’avais contribué, pour ma modeste part, à faire lever le jour. Je donnais mon accord. Une vaste et irréversible page était, à cet instant, tournée. C’est vraiment de ce jour-là que date mon intégration, sur le plan privé, sur le plan professionnel, sur le plan algérien ; c’est de ce jour-là que j’ai assuré réellement et durablement l’UNITE DE MON ESPRIT. Il n’y aurait pas de regard en arrière. C’était le 18 mars 1963.

Monsieur le Préfet, en prenant fonction de mes nouvelles responsabilités de DRS à Constantine, je me trouve aux prises avec de nouveaux problèmes, ou avec certains que j’ai eu à résoudre, fût-ce à une échelle réduite, à ARRIS, mais qui, les uns et les autres, peuvent être examinés à la lumière de l’expérience acquise durant un an dans l’AURES. J’ai estimé qu’il pouvait ne pas être inutile de vous exposer l’opinion d’un médecin praticien de longue date, ayant exercé plus de vingt ans dans les campagnes algériennes, que les circonstances ont associées étroitement à la lutte révolutionnaire du peuple algérien. J’ai donc l’honneur de soumettre à votre appréciation mon point de vue sur les questions suivantes :

  • A - La gratuité des soins.
  • B - La formation paramédicale.
  • C - Carence des médecins algériens.

A – la gratuité des soins :

Votre Circulaire du 12 avril 1963 est impérative : il est interdit aux médecins ayant souscrit des contrats à plein temps de faire de la clientèle privée. L’application de cette juste mesure ne soulève aucune difficulté en ce qui concerne les hôpitaux et les dispensaires urbains. Par contre, il est des questions de principe fondamentales qui sont mises en cause dès que la décision s’adresse aux Médecins AMS isolés. En effet, de deux choses l’une : ou bien les soins et les médicaments sont d’ores et déjà gratuits pour toutes les populations rurales, ou elles ne le sont pas. Or, si conformément au Programme de TRIPOLI dans la perspective de l’Algérie socialiste future il est prévu que les soins et les médicaments seront gratuits pour tous, il est bien évident que nous n’en sommes pas encore là. Que va-t-il se produire ? Le médecin AMS (Assistance médico-sociale) isolé va obligatoirement donner ses soins, et par voie de conséquence les médicaments AMG (Assistance médicale gratuite), qu’on le veuille ou non, à une partie de la population très minoritaire, mais néanmoins effective, aisée ou fortunée. C’est dire que les finances de l’Etat permettront à des gens bien plus riches que de nombreux habitants des villes classées « non indigents » de se faire soigner gratuitement, continuant ainsi les traditions « psychologiques » de la médecine des SAS (Sections d’Administration spéciales). Je sais que certains DDS (Directeur départemental de la Santé) ont déclaré à des médecins AMS qu’en l’absence de textes plus précis, il convenait de maintenir le statu quo, ce qui revient à annuler une circulaire impérative : ce n’est pas la solution. C’est pourquoi, lors de mon récent passage à Alger, je m’étais permis de soumettre à Monsieur Mokhtar Djeghri, Directeur du Cabinet, des propositions en ce sens.

a) Malades non assurés sociaux :

Plusieurs solutions peuvent être envisagées : Le malade se présente au médecin, porteur d’un bon du receveur municipal attestant qu’il a acquitté le montant de l’acte médical. Il pourrait se trouver aux côtés du médecin un secrétaire administratif et financièrement habilité comme cela se pratique au Sénégal, qui délivre le bon contre paiement. Le malade se présente au médecin avec le bon. De toute façon, il semble préférable de décharger le médecin de toute comptabilité comme de toute contingence d’ordre monétaire. Il serait par ailleurs souhaitable que les sommes ainsi recueillies restent la propriété du service de Santé (comme cela se pratique actuellement pour les consultations externes des Hôpitaux) et qu’un pourcentage déterminé (25% par exemple) reste acquis à la formation médicale locale pour améliorations et aménagements.

b) Malades assurés sociaux :

Même processus, la Caisse agissant en tiers-payant. En cas d’un appel à spécialiste, même processus à l’échelon arrondissement, département, région.

c) Médicaments :

La présence du secrétaire financier trouve ici sa nécessité. Sur le vu de l’ordonnance du médecin, le secrétaire financier délivre les médicaments sous l’autorité et la responsabilité du médecin. En attendant l’ouverture de pharmacies administratives en nombre suffisant, le médecin AMS sera habilité à exercer les fonctions administratives de propharmacien comme par le passé, à condition d’accepter le contrôle de l’Inspecteur de la Pharmacie et de remettre en fin de mois à la Pharmacie Centrale un état détaillé des dépenses effectuées (triple exemplaire à la DDS ; Pharmacie Centrale ; Ministère de la Santé, direction de la Pharmacie) et des sommes encaissées établies selon le barème « prix public algérien. Le secrétaire financier délivre un reçu sur Bon à souche. Le montant des recettes est adressé en fin de mois à la Pharmacie centrale algérienne. Ces dispositions me paraissent comme étant un corollaire indispensable, quelles qu’en soient les modalités d’application, à la Circulaire du 12 Avril 1963.

A- Question indigents :

La question est loin d’être résolue. Le fait qu’il n’y a pas de liste officielle d’indigents dans la plupart des communes a des répercussions dans tous les domaines. Il peut paraître déraisonnable, alors qu’on n’est pas parvenu dans la majorité des cas à obtenir des Maires des listes d’indigents établies réglementairement, de proposer quelque chose de plus compliqué. On doit cependant constater que la démarcation entre « indigents » et « non-indigents » est trop brutale, qu’elle manque de souplesse, et qu’elle n’est pas adaptée à la vie. Il y a des degrés dans l’indigence : il y a l’indigence absolue, il y a l’indigence potentielle, chez un petit employé, un petit commerçant qui vit dans une modeste aisance, mais qui devient indigent si la maladie l’affecte ou pénètre chez plusieurs membres de sa famille, surtout pour une longue durée. Il conviendrait donc d’établir des listes indiquant un pourcentage d’état d’indigence, s’échelonnant de dix à cent pour cent. En raison des difficultés actuelles à faire établir une liste honnête et valable de simple indigence, il peut sembler aberrant de demander quelque chose de bien plus compliqué. Je pense toutefois qu’avec l’appui des organisations nationales, de membres du Parti, de citoyens animés d’un esprit militant, à l’opposé de tout esprit caïdal, familial, de tout esprit de clientèle électorale, on peut et on doit arriver à des résultats positifs qui permettront d’alléger la très lourde charge que représente pour les Finances Publiques le gouffre sans fond des soins gratuits. Il y a d’autre part des raisons d’ordre psychologique.
Avant que les transformations sociales et politiques n’aient créé une nouvelle conscience socialiste dans les masses, il faut tenir compte de la psychologie actuelle. Or actuellement le malade accorde plus de valeur à ce qu’il paie qu’au soin gratuit. Nous recevons des pétitions de « notables » demandant d’enlever un médecin AMS : « les deux médecins libres de la localité répondent suffisamment aux besoins de la population »… D’autres s’opposent au départ administrativement imposé d’un médecin libre alors qu’il y a un médecin AMS de qualité … etc. Il faudrait tendre, dans les circonstances actuelles, dans la phase historique actuelle, à ce que le soin totalement gratuit soit réduit dans de notables proportions, à ce que le malade, en fonction de son degré d’indigence évalué scrupuleusement, comme il est dit plus haut, participe en fonction de ses moyens au paiement des soins et médicaments… Dix pour cent, vingt pour cent, cinquante pour cent, mais un minimum, sauf ceux qui, et ils sont très nombreux sinon la majorité, mon expérience de l’Arrondissement d’ARRIS est bien là pour m’en convaincre, sont dénués de tout et ont droit à tous les soins, sans aucune restriction, que nécessite leur état. La participation même minime des malades à leurs soins est également, dans le contexte historique actuel, politiquement juste : il convient de faire comprendre aux populations qu’il n’y a pas d’Etat-Providence, qu’ils n’ont pas tout à attendre de l’Etat, mais qu’ils doivent chacun, dans l’extrême mesure de ses moyens, y compris en ce qui concerne les soins, participer à l’édification commune.

B - La formation paramédicale :

Il y a une foule de paramédicaux en tête desquels il convient de placer les ADJOINTS TECHNIQUES DE LA SANTE, les infirmiers d’Etat, au sujet desquels je n’ai actuellement pas qualité pour émettre une opinion. Les infirmiers APA (Assistance publique algérienne) : formation due au Gouvernement Général, dont une Ecole fonctionne à CONSTANTINE et une autre à BONE, et qui doit reprendre en septembre. Les Aides anesthésistes, les manipulateurs de radio, les laborantins, les mécaniciens dentistes, les masseurs kinésithérapeutes, les microscopistes, les Agents d’Assainissement dont le statut est à l’étude : pour certains des Ecoles sont en cours (aides anesthésistes, manipulateurs de radio, microscopistes), mais qui tous doivent avoir un statut précis, avec examen national. Je limite mon étude aux Aides-soignants, Infirmiers AMS, Accoucheuses Rurales et Sages-femmes.

Ecole paramédicale de Constantine

Conformément à votre circulaire, les Ecoles de formation d’Aides-soignants et de récupération doivent être instituées au niveau de certains hôpitaux régionaux. La question est à l’étude pour la région de l’Est algérien. SKIKDA, BONE, AÏN-BEÏDA, d’ores et déjà, m’ont signalé qu’ils étaient aptes à créer ou continuer une Ecole d’Aides-soignants. Cela implique un programme national et la nécessité de faire passer les examens terminaux par une série d’examinateurs à Constantine afin d’éviter les différences par trop voyantes entre les différents niveaux d’examens. Mais il parait évident que c’est à Constantine que doit s’ouvrir le Centre de formation paramédical pour l’Est algérien. Ce centre doit comprendre : Une Ecole d’Aides-soignants Une école d’infirmiers AMS Une école d’accoucheuses rurales Une école de Sages-femmes Une école APA. Il se pose d’extrême urgence des questions d’encadrement, d’équipement, de local. L’encadrement est à désigner de suite pour régler les questions d’organisation et d’équipement. Des propositions précises ont été communiquées depuis longtemps à ce sujet. Cette question d’encadrement doit être résolue dans les plus brefs délais. Tout retard ne peut que compromettre l’ouverture du Centre paramédical en Octobre. Local : Etant donné le nombre important de casernes inoccupées à Constantine, nous pensons qu’un accord interministériel pourrait obtenir du Ministère de la Défense nationale une caserne comme internat de formation paramédicale.

1. Aides-soignants :

Le corps des Aides-soignants est constitué par le Décret français du 23 janvier 1956. Ce décret français qui fut applicable à l’Algérie ne répond pas aux nécessités algériennes d’un état indépendant, en particulier en ce qui concerne les infirmiers de l’Assistance Médicale Gratuite (AMG). Il peut néanmoins rester valable sous réserve de modifications en ce qui concerne les aides-soignants des hôpitaux. Dans les circonstances actuelles, il y aurait lieu de distinguer :

  • a) Les aides-soignants des hôpitaux à former ;
  • b) La récupération des services de salle d’hôpitaux faisant fonction d’Aides-soignants depuis plus d’un an ;
  • c) Les infirmiers AMG.

 

  • A. Aides-soignants d’hôpitaux à former. Recrutement par concours d’entrée dans un internat avec bourse d’Etat. Formation d’une durée minima de six mois à Alger, Oran, Constantine ;
  • B. Récupération : les servants de salle d’hôpitaux faisant fonction d’aides-soignants depuis plus d’un an. Durée : 3 mois. Prise en charge par les hôpitaux. Travail à mi-temps : service normal à l’Ecole le matin. Ecole l’après-midi. Les cours seront faits au niveau des hôpitaux. Examen récapitulatif à Constantine ;
  • C. Infirmiers AMG : ces infirmiers, dénommés actuellement à tort « aides-soignants » seront des « infirmiers auxiliaires » ou infirmiers AMS.

Leur rôle : s’informer de l’état épidémiologique de la région. Intervention quand l’état épidémiologique l’exige. Actes de médecine préventive et curative surtout lorsque l’état local l’exige et que le médecin lui-même ne peut intervenir. Eduquer les populations. Soigner. En l’état actuel des possibilités et des besoins, il apparaît clairement que, pour une période de plusieurs années, ce sont des infirmiers auxiliaires de l’AMS qui seront la base de la structure sanitaire de l’Algérie. Nécessité d’un programme national très précis, plus étendu que le programme d’aide-soignant d’où seront éloignées les rubriques strictement hospitalières. Programme axé sur les urgences qui peuvent se présenter à l’infirmier isolé, les soins courants. Et des notions schématiques de pathologie (maladies des voies respiratoires, digestives, maladies infectieuses, hygiène, puériculture, épidémiologie, problèmes de nutrition, action sanitaire de masse etc. Cet enseignement doit durer au moins six mois.
Stages : cinq mois d’hôpital. Stages spécialisés sur le trachome, le paludisme, l’action sanitaire de masse, le laboratoire, la désinfection, la tuberculose (dépistage et prévention). Cinq mois de stage spécialisé.

Recrutement, massif par tests psychotechniques auprès de jeunes gens des campagnes dotés d’une instruction équivalente au CEP. Promotion de cent au minimum.
Régime : internat strict avec discipline sévère. Eviter tout contact avec l’influence dissolvante de la ville. Conditions matérielles les plus proches possible de celles dans lesquelles ils ont vécu et sont appelés à vivre. Bourses. Ecoles régionales : Alger, Oran, Constantine.

Statut : à créer pour les mettre dans la dépendance unique de la Santé (nomination et appointements). Affranchissement total des communes. Récupération et reclassement d’infirmiers AMS : concerne les diplômes d’avant l’Indépendance. Tous les non-diplômés ayant exercé les fonctions, les infirmiers ex ALN reclassés servants de salle, emplois réservés par les Commissions de reclassement.

a) Il convient d’établir un examen probatoire pour les anciens diplômés aides-soignants, diplômes qui ont été distribués très et trop largement. Si l’infirmier est jugé insuffisant pour demeurer infirmier AMS, le reclasser s’il en a la valeur comme aide-soignant dans un hôpital, soit servant de salle. S’il est inapte à être soignant : dans la limite des places disponibles ou au choix : école obligatoire. Si refus, annulation pure et simple du diplôme.

b) Stage obligatoire et école de trois mois pour tous les anciens infirmiers SAS et infirmiers ASSRA (Assistantes Sanitaires et Sociales Rurales d’Algérie - Formation SAS) et tous les infirmiers AMG nommés par les maires depuis l’indépendance sans diplômes en dépit des circulaires ministérielles formelles qui ont été diffusées. Examen probatoire au bout de trois mois. Si insuffisance, école de six mois. Les refus de faire l’école de trois mois seront considérés comme une démission.
Stages par roulement de trois mois en trois mois. Internat et bourses.

c) Infirmiers ex ALN : exiger l’exécution des décisions de la Commission de Reclassement des ex infirmiers ALN qui, ayant été reclassés « servants de salle – emploi réservé » restent en dépit de leur insuffisance à l’AMG comme infirmiers. En cas de refus d’accepter comme dernière chance de faire une Ecole de trois mois, puis de dix mois en cas d’échec à l’examen probatoire de fin de troisième mois, à la charge des mairies qui n’ont pas suivi les décisions prises par la Commission de Reclassement.
Il conviendra enfin, ultérieurement, de prévoir des stages de rééducation des infirmiers existants, avec contrôle de leurs capacités et développement de leur instruction.

2. Accoucheuses rurales :

Actuellement, les premiers stages d’accoucheuses rurales arrivent à leur terme.
En attendant la création de leur statut, il conviendrait qu’elles fussent assimilées aux aides-soignants. Nécessité de postes budgétaires. Etant donné qu’il s’agit d’une première expérience, nécessité de contrôler les résultats pratiques de l’Enseignement, d’où, avant la dissémination des accoucheuses rurales dans les campagnes, les considérer comme élèves externes pendant trois mois au cours desquels elles feront un stage pratique dans une maison d’accouchements, à proximité des écoles et dans les conditions où elles auront à opérer à leur retour dans leurs campagnes. Il s’agit en somme d’un stage d’application en liaison étroite avec l’Ecole. Prévoir des postes, avec maisons d’accouchements, rattachées à un hôpital, dotées de moyens d’évacuation, où elles seront nécessairement. Si le principe des Accoucheuses Rurales est excellent, il est néanmoins insuffisant. Les accoucheuses rurales doivent avoir une formation supplémentaire de puéricultrices d’au moins trois mois. Il est bien évident qu’il ne suffit pas de mettre des enfants au monde, encore faut-il les conserver vivants, en diminuant la mortalité infantile. L’accoucheuse rurale doit donc jouer un rôle supplémentaire d’assistance pour femmes enceintes et nourrissons, soit un rôle de PMI (Protection maternelle et infantile). Ultérieurement, elle devra posséder des éléments de gynécologie, savoir regarder un col au spéculum, dépister une ulcération suspecte etc. Recrutement : actuellement codifié. Régime : internat avec bourses. Détacher enseignantes comme conseillères pédagogiques.

3. Sages-femmes :

Etant donné l’extrême difficulté à avoir des sages-femmes à plein temps, la rareté des sages-femmes algériennes, il faut absolument que la loi sur les Sages-femmes sorte avant la fin de la première promotion, soit dans un an.
Sinon nul ne pourra empêcher ces Sages-femmes nouvellement promues de s’installer à leur compte, et le précédent étant créé, il sera bien plus difficile par la suite d’imposer un statut aux promotions suivantes. D’où la nécessité d’avoir un Statut faisant des élèves actuelles et à venir des fonctionnaires à plein temps, nommées et rétribuées par la Santé. Pour en terminer avec les Paramédicaux, il apparaît nécessaire d’instituer un contrôle technique avec droit d’inspection strict sur toutes les Ecoles plus ou moins officielles, plus ou moins privées, confiées à des instructeurs plus ou moins compétents, plus souvent moins que plus (Croissant rouge algérien, missions étrangères dont Quakers etc.) Tous les efforts et toutes les bonnes volontés étant bien entendu les bienvenus, sous réserve d’appliquer la Doctrine de l’Etat qui sera élaborée pour tous. Cela doit déboucher inéluctablement sur le monopole d’Etat de l’Enseignement paramédical.

C - La carence des médecins algériens :

Cette tête de chapitre est d’un énoncé apparemment sévère. Toutefois, elle correspond malheureusement à la réalité. A côté de quelques médecins et étudiants en médecine qui ont rejoint le peuple au combat et qui sont morts, de ceux qui ont survécu après avoir lutté dans les maquis et la clandestinité, de ceux qui ont apporté une aide totale et inconditionnelle aux «Frontières », aux combattants et aux Réfugiés, de ceux encore qui, au prix de difficultés énormes, ont partagé la lutte obscure et anonyme du Peuple en lui demeurant fidèle, une trop grande partie de jeunes médecins, après avoir confortablement passé les années difficiles en France ou en Belgique où ils poursuivaient douillettement leurs études, sont rentrés en Algérie après l’Indépendance sans autre souci que de se faire une bonne clientèle. Les exemples sont trop connus de ces médecins algériens pour lesquels l’Indépendance semble n’avoir eu d’autre valeur que d’accroitre leur clientèle par suite du départ des médecins français. Il y a une réelle indécence dans leur comportement, dans cet aveuglement volontaire qui leur fait vouloir ignorer les misères évidentes des populations et ne songer qu’à de fructueuses recettes.

Dans le département de Constantine, sur dix-huit médecins AMS, il y a douze Bulgares, deux Français, un Syrien, un libanais, un Allemand et pas un Algérien. Pas un médecin à plein temps dans les hôpitaux, sauf un. Et c’est ainsi que Madame la doctoresse HALLO, envoyée en mission par le Gouvernement hollandais pour la lutte contre la tuberculose, me faisait part de la réflexion d’un de ses jeunes compatriotes qu’elle a visité à ZOUI, dans la steppe, au sud-est de KENCHELA, où il est seul : « Nous sommes ici pour permettre aux médecins algériens de faire leur clientèle. » Certes, il faut tenir compte que cette réflexion émane d’un médecin venu en Algérie pour répondre à des sentiments philanthropiques universels, confessionnels ou autres, alors que d’autres étrangers, issus des démocraties populaires , Hongrie, Bulgarie, Yougoslavie, Cuba, sont arrivés avec un esprit militant et la volonté d’apporter leur aide technique et morale à l’Algérie socialiste en formation. Ils savent analyser les comportements de classe de certains médecins algériens et ne risquent pas d’en arriver aux conclusions du jeune médecin hollandais. Mais il n’y en a pas moins un danger que nous reverrons plus loin. Il faut admettre toutefois que ces médecins algériens ne sont pas tous à mettre sur un même plan, et qu’il serait humainement et psychologiquement faux de porter un jugement général et définitif. Il en est qui seraient aptes à s’intégrer à la médecine de plein temps. Mais encore voudraient-ils un statut précis, inaliénable, des garanties, des certitudes quant à leur avenir.

Et pour parler franchement, il y a malheureusement, à des postes de responsabilité, certains médecins ou soi disant tels, dont l’incapacité est notoire et qui, en tant que représentants de l’Administration et de l’orientation gouvernementale, ne suscitent pas la confiance et l’élan créateur. Ainsi, certains médecins algériens, théoriquement d’accord avec les perspectives de TRIPOLI, sont-ils encore réticents et attendent-ils une stabilité réelle et une définition claire et définitive d’un Statut à long terme. Il est bien évident que des mesures de force seront de peu d’efficacité et s’avèreront parfois négatives, sans contrepartie solide. Il est une partie du Corps médical algérien qui serait susceptible d’être acquise à la Médecine Sociale, directement ou indirectement. Directement, par l’élaboration d’un statut à long terme, d’un véritable Statut de la Fonction Publique médicale, avec un indice de départ valable, un éventail précis, une échelle indiciaire étudiée, garantissant l’avenir, la retraite, rompant avec l’offre actuellement imposée par les nécessités de contrat à court terme auquel, en vérité, seuls quelques militants peuvent souscrire. Indirectement, par la multiplication des Consultations externes payantes des Hôpitaux, la multiplication d’une médecine de qualité gratuite et à bas prix, ce qui amènera progressivement ces médecins à se rendre compte et à se convaincre que leur intérêt est d’adhérer à la médecine à plein temps. Actuellement, un problème urgent s’affirme : d’ici deux ou trois mois, la Constitution sera adoptée, un Etat stable sera en marche qui a déjà fait ses preuves. Les échanges, les voyages, la Presse vont neutraliser de plus en plus la ridicule propagande développée depuis un an en France, concernant l’insécurité, l’arbitraire, les spoliations qui séviraient en Algérie. Il devient ainsi raisonnable de penser que d’ici quelques mois, des médecins français viendront de plus en plus nombreux s’installer en tant que médecins libres en Algérie, assurés de trouver le Pactole parmi nous. Leur présence, sans cesse croissante, comme cela s’est passé ailleurs, sera à l’origine de difficultés de plus en plus grandes pour arriver à une étatisation de la Médecine qui, si elle n’est pas pour demain, n’en demeure pas moins dans les perspectives de TRIPOLI. S’il serait absurde de songer à transformer en réalité immédiate ce qui ne peut actuellement qu’être un but à atteindre, il serait tout aussi absurde de consentir à laisser se créer des obstacles difficilement surmontables pour s’approcher du but. Il est bien certain par ailleurs que de nombreux jeunes Français accepteraient un statut offrant toutes garanties, et peut-être d’autres étrangers francophones aussi bien que de jeunes confrères arabophones. D’autre part, il faudra bien s’attendre à un départ progressif de médecins étrangers. Les uns parce qu’ils sont las de travailler pour permettre aux médecins algériens de faire leur clientèle, comme le médecin hollandais, les autres parce que leur contrat échu, ils voudront légitimement rentrer chez eux. Il faut tenir compte aussi d’une inadaptation bilatérale qui se révèle : d’une part nos Confrères des pays amis, habitués à une médecine collective d’équipe hautement spécialisée, sont un peu désemparés devant ce qui leur est demandé, et d’autre part les populations, habituées de longue date à la conception occidentale de l’omnipraticien, sont inadaptées à cette conception nouvelle pour elles de la Médecine. Les Gouvernements amis ne pourront que limiter progressivement leur aide, estimant politiquement qu’ayant assisté l’Algérie durant sa période de transition, il importe au gouvernement algérien et au Peuple algérien de s’aider soi-même. Il nous est difficile, à l’échelon divisionnaire, et encore plus départemental, d’aller, dans l’esprit des textes, au-delà de leur formulation, faute de quoi on risque de glisser à l’arbitraire et à la disparité des modalités d’application. Certains divisionnaires, ou certains Départementaux verront un exode de leurs médecins s’opérer vers d’autres régions ou d’autres départements où le Divisionnaire ou le DDS auront acquis la réputation d’être plus « coulants » ou plus « compréhensifs ».

Il faut donc des textes précis autorisant et prescrivant partout l’unicité d’action et de l’exécution. Il est, à mon sens, urgent de prendre des mesures préservant l’avenir et donnant la possibilité d’utiliser au mieux nos propres ressources. Je crois qu’il aurait lieu de modifier sans tarder la récente circulaire interdisant toute nouvelle installation à ORAN, ALGER et CONSTANTINE et d’étendre cette mesure à toutes les villes ou agglomérations, chefs-lieux d’une circonscription médicale et, dans l’immédiat ajouter aux trois villes ci-dessus toutes les villes de Préfecture et Sous-préfecture. De plus, obtenir le vote d’une loi ayant pour but :

  1. Mise d’office à la disposition du Gouvernement algérien de tous les étudiants en médecine au terme de leur scolarité et docteurs en médecine spécialistes pour une période de cinq année, en les utilisant au mieux de leurs capacités ;
  2. Mise d’office à la disposition du Gouvernement algérien de tous les médecins algériens installés depuis l’Indépendance, pendant une période de deux années ;
  3. Mise d’office à la disposition du Gouvernement algérien de tous les médecins algériens installés en Algérie depuis le 1er Novembre 1954 pour une période de deux mois par an pendant cinq ans ;
  4. de proclamer déchu de la nationalité algérienne tous les résidents à l’étranger qui n’auront pas regagné l’Algérie trois mois au plus tard après l’obtention de leur diplôme, ou de leur certificat de spécialité, ainsi que ceux qui ne se soumettent pas aux textes précédents ;
  5. d’interdire à tout médecin étranger une installation comme médecin « libre » en Algérie ;
  6. enfin obtenir des accords de réciprocité entre le Maroc, la Tunisie et l’Algérie interdisant aux médecins algériens de s’installer à quelque titre que ce soit en Tunisie et au Maroc.

Ces dispositions ne peuvent pas ne pas susciter une vive réaction chez les intéressés et par là même, certaines couches de la population (clientèle, influence personnelle de certains médecins installés etc.). Il peut y avoir, il y a certainement des complications politiques qui ont justifié sans nul doute le retard à la mise en application de mesures à caractère coercitif. Mais comme il est dit plus haut, il y a une notion d’urgence qui se fait jour. En contrepartie de ces mesures, il doit y avoir un facile travail d’explication auprès des populations qui ne comprennent pas qu’une classe sociale déterminée demeure intouchable et puisse exploiter impunément le Peuple sans vergogne, se coupant ainsi, sur tous les plans, de la nation. En contrepartie d’autre part, élaboration d’un Statut de la Fonction Publique Médicale à long terme qui ait force de loi et offre des garanties substantielles aux praticiens, ce qui facilitera leur adhésion quasi volontaire à la mise en application du Programme de Tripoli en ce qui concerne la Médecine. »

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