| Conférence
du professeur ZEMIRLI
Ancien chef de service d’urologie au CHU Mustapha
C'est un moment d'émotion pour moi de me retrouver dans
cet amphithéâtre où déjà en 1963, je donnais mon premier exposé d'enseignement
post universitaire sur les hypertensions artérielles chirurgicales dans
cet amphithéâtre qui porte aujourd'hui le nom de notre ami regretté le
Professeur Bachir MENTOURI.
C'est avec émotion que je découvre dans cette assemblée des visages amis
qui m'ont entouré d'une affection fraternelle qui ne s'est jamais départie
pendant tout mon séjour ici et qui m'a aidé à poursuivre notre combat
commun pour une médecine de qualité et de solidarité. Je suis confronté
maintenant à un exercice imposé par la volonté sénatoriale, celle de dire
en quelques mots mon expérience chirurgicale de dix ans en Algérie. Ma
pratique de l'urologie en Algérie est le fruit d'une rencontre, je m'étais
initialement destiné à la chirurgie cardio-vasculaire et j’avais obtenu
une place de chef de clinique chez le Professeur Jean Mathey à partir
d'octobre 1960.
Mon arrivée dans le service d'urologie de l'hôpital
Necker, en fin d'internat, au premier semestre de l'année 1960, allait
infléchir le cours de ma carrière médicale, ma rencontre avec le Professeur
Roger Couvelaire fut en ce sens décisive.
J'ai eu le bonheur d'assister, à cette époque, à la mutation de l'urologie
conduite par Roger Couvelaire qui concevait l’urologue comme un chirurgien
complet, maître de son art, de sa science et de sa conscience.
En effet, véritable pionnier de l'urologie moderne, il n'est pas un chapitre
en la matière qui n'ait été marqué de son sceau. L'utilisation du greffon
iléal, matériau de remplacement de la vessie, est sa découverte, il en
a décrit la technique en 1951 et en a publié les premiers résultats en
1957. Ce fut une véritable révolution, il a ainsi élargi le champ de l'urologie
et développé une chirurgie fonctionnelle.
En 1961, invité en Californie pour y donner une conférence
sur la vessie iléale de remplacement, il fait un exposé
surprenant de clarté malgré la pauvreté de son vocabulaire
en anglais. A un interlocuteur qui lui demande : "Comment avez vous
eu l'idée de remplacer la vessie par l'iléon et quelle a
été la durée de vos recherches ?" ; il répond
: " Cinq minutes. Je terminais une cystectomie totale, quand une
anse iléale, s'échappant des champs de protection, vint
se glisser dans le pelvis. J'avais sous les yeux ma nouvelle vessie".
Ces paroles de Gaston Bachelard à propos de Newton découvrant
la gravité en voyant tomber une pomme pourraient s'appliquer à
lui " II faut être un grand savant pour saisir un fait scientifique
à partir d'un fait anodin".
Il était un enseignant hors pair. A la Faculté on se pressait
à ses cours magistraux; son message était d'une grande transparence
et ses formules percutantes le gravaient définitivement dans nos
mémoires.
Mais là où il excellait tout particulièrement, c'était
à l'hôpital, lors des présentations de dossiers de
malades. Nous le revoyons, nous, ses anciens élèves, assis
dans un coin de la salle de conférence du vieux Necker encore vivante
de nos souvenirs d'oral d'internat, la paupière tombante, l'air
un peu absent derrière la fumée de sa pipe. Après
l'exposé du dossier par un interne, nous attendions le verdict.
Alors, tel un acteur entrant en scène, il nous faisait vivre le
malade sous un jour nouveau qui éclairait le diagnostic et ses
conséquences thérapeutiques.
Chaque présentation de malade était pour nous une véritable
leçon de sémiologie, de clinique et de thérapeutique.
C'était aussi un plaisir renouvelé que d'assister à
ces séances où la pédagogie souvent théâtrale
était servie par une pensée d'une extrême rigueur
et par un verbe d'une grande précision.
Mon passage en urologie qui ne devait durer qu'un semestre d'internat
se prolongea de 5 semestres de clinicat, au cours desquels le Professeur
Couvelaire me confia des responsabilités cliniques d'assistant.
Dans ce cadre je m'intégrais, dès 1960, à l'équipe
de transplantation rénale de l'Hôpital Necker qui allait
réaliser les premières greffes rénales dans le monde.
Avec Jean Auvert et Jean Dormont nous avons établi, après
une cinquantaine d'autogreffes rénales chez le chien, le degré
de température assurant la plus longue survie du rein prélevé.
C'est ainsi que le critère obtenu, 4 degrés Celsius, devenait
une référence internationale.
Parallèlement je poursuivais ma préparation au concours
d'agrégation d'urologie, le patron m'ayant invité à
m'y présenter en décembre 1962. La Faculté de médecine
d'Alger, la seule faculté en activité au Maghreb, avait
prévu un poste d'urologie ouvert à des candidats de nationalité
Française, Algérienne, Marocaine ou Tunisienne. Ma vocation
maghrébine, vocation partagée par l'ensemble de notre génération
notamment estudiantine, emportait mon choix et décidait de ma nouvelle
destination géographique.
C'est ainsi qu'en janvier 1963, en prenant mes fonctions de Maître
de conférence Agrégé, je découvrais, se dressant
en plein centre de la capitale, la grande Université d'Alger, encore
sous administration française.
A cette époque, la Faculté de Médecine ne comptait
que cinq cadres Algériens, un Professeur, le Professeur Mohamed
Aouchiche, et quatre Maîtres de conférence agrégés
issus du concours de 1962 : Mme Âldjia Benallègue, et Mrs
Hédi Mansouri, Moulay Ahmed Merioua et Slimane Taleb.
Le pavillon d'urologie de l'hôpital Mustapha qui allait abriter
mes activités portait le nom de son fondateur, l'urologue Sénateur
Sabadini.
Je venais de quitter le service de l'hôpital Necker, vétuste
et étriqué, quel ne fut pas mon étonnement en découvrant
un bâtiment moderne de cinq niveaux, surmonté d'une animalerie,
vide à l'époque et qui l'est restée.
A mon arrivée, l'équipe médicale en place, se composait
d'un chirurgien français compétent en urologie proche de
la retraite, d'un chirurgien généraliste syrien et d'un
médecin algérien en herbe, externe des hôpitaux d'Alger.
Par contre les patients nombreux se bousculaient à la consultation,
en quête d'une hospitalisation dans un service déjà
surchargé de malades attendant d'être opérés.
Fort heureusement, les arrivées successives, dans le service d'urologie,
des docteurs Mohamed Barmada, Hamid Kellou, Belkacem Arkam, Abdallah Maalloum,
Abdelhak Oucherif et de Mustapha Seddik allaient nous permettre une prise
en charge plus rapide des patients.
Nous pouvions compter sur le dévouement d'un personnel paramédical
animé et dirigé par un surveillant médical Ali Benakouche
aux compétences et au relationnel hors du commun.
L'objectif d'un médecin universitaire est triple : la prise en
charge des patients, la recherche et la formation des médecins.
Ces actions se sont entremêlées dans notre pratique quotidienne.
La prise en charge des patients commence dés la consultation externe,
où le patient est pris en main par un médecin responsable
qui s’efforce, dés la première consultation, de poser
un diagnostic aidé, au besoin, d’un examen radiologique ou
endoscopique, réalisables et réalisées ipso facto
dans l’unité de radiologie urinaire ou dans la salle d’endoscopie
exploratrice, toutes les deux attenantes au département de consultation,
nous évitons ainsi les allers-retours fastidieux
Le malade quittait la consultation soit porteur d'un traitement, soit
aussitôt hospitalisé, soit muni d'un rendez-vous d'hospitalisation.
Le traitement du malade hospitalisé se décidait au cours
de l'un des deux staffs hebdomadaires.
Après l'opération, le malade était dirigé
vers l'unité post-opératoire rapidement médicalisée.
Ce circuit nous a permis de réduire la durée du séjour
hospitalier, d'exercer un suivi régulier du malade et de développer
la notion de responsabilité médicale de l'acte opératoire
et de ses suites.
Nous étions confrontés à une pathologie urologique
riche et dense habituellement rencontrées dans les pays européens,
avec quelques différences liées au stade avancé des
affections tumorales, à la relative fréquence des infections
de l'appareil urinaire, staphylococcémies rénales et tuberculose
urogénitale, en régression sinon en voie de disparition
en Europe.
Si la lithiase urinaire, l'adénome de la prostate, la tumeur de
vessie et le rétrécissement de l'urètre représentaient
le lot commun de notre activité. Plusieurs pathologies particulières
au Maghreb méritent d'être signalées, notamment la
fistule vésico-vaginale d'origine obstétricale et le kyste
hydatique du rein.
Plus de deux cents fistules ont été opérées
en mois de dix ans. L'étude des quarante premiers cas nous permit,
lors des premières journées médicales maghrébines
tenues à Casablanca en 1965, d'en proposer une classification et
d'en dresser les modalités thérapeutiques.
Nous avons traité quarante huit cas de kyste hydatique du rein.
Nous en avons établi la sémiologie urographique, proposé
une terminologie en adéquation avec les caractéristiques
anatomopathologiques du kyste et recommandé la périkystectomie
partielle ou totale en matière de traitement.
Plus tard, après avoir traité cent trente cas à Tunis,
nous en avons défini la sémiologie échographique
décrite en 1983 dans un journal d'urologie par Ali Horchani.
La néphrectomie élargie d'un cancer du rein ou d'une tumeur
de Wilms, la surrénalectomie pour phéochromocytome, la résection
endoscopique d'un adénome ou d'une tumeur vésicale, l'agrandissement
ou le remplacement de la vessie par l'iléon avaient cours dans
le service.
D’illustres malades ont choisi de venir y être opérés,
je citerai le grand miniaturiste Mohammed Racim et Monseigneur Léon
Duval Cardinal d'Alger.
Parallèlement à nos actes médicaux, notre quotidien
était ponctué par un travail de tenue des dossiers médicaux,
dont la codification allait permettre des recherches ciblées facilitant
l'élaboration de thèses et les travaux de publications.
Si je donnais beaucoup d'importance à la prise en charge d'un patient
et à nos tâches quotidiennes, j'ai essayé -plus encore-
d'apporter toute mon attention à l'enseignement de la discipline
urologique au lit du malade, en salle d'opération, au cours des
staffs hebdomadaires, par l'étude des cas clinique et par les exposés
théoriques servant à la préparation des concours
d'assistanat et d'agrégation. Cet enseignement était, à
mes yeux, primordial. Il nous a permis notamment de développer
une démarche méthodologique donnant la primauté et
non à la multiplicité des examens complémentaires
dans l'établissement du diagnostic.
Aujourd'hui l'urologie s'est encore enrichie de nouvelles avancées
diagnostiques et thérapeutiques. La biopsie prostatique écho
guidée, l'urodynamique, l'endo urologie, la lithotripsie extracorporelle,
la laparoscopie opératoire, la greffe rénale, appartiennent
à l'urologie. Elles doivent être pratiquées par l'urologue
qui recevra pour les maîtriser, une formation de type nouveau.
En plus de mes activités urologiques, j’assurais volontiers
les urgences chirurgicales de l’ hôpital Mustapha avec mes
amis disparus Si Ali El Okbi, Hédi Mansouri et Béchir Mentouri
qui étaient les seuls à prendre la garde chirurgicale.
Je participais également à l'enseignement de la pathologie
chirurgicale. Nous avions en effet entrepris un effort de formation du
personnel médical en nous transformant en conférenciers.
La conférence hebdomadaire du premier concours d’internat
des hôpitaux d’Alger que j'animais en 1964 était composée
d'individualités attachantes, avides d'apprendre et de réussir.
Reçues, pour la plupart d'entre elles dès le premier concours,
elles ont poursuivi depuis lors une carrière universitaire exemplaire.
La préparation au premier concours d'agrégation m'entraîna
vers une discipline éloignée de mes préoccupations,
la cardiologie. Appelé par un Ami et aîné, aujourd'hui
malheureusement disparu, à écouter une leçon d'agrégation
traitant du rétrécissement mitral, j'en fis une analyse
critique et pédagogique. Elle me valut la répétition
de cet exercice de façon hebdomadaire pendant tout l'été
1967 et le plaisir de la brillante réussite du candidat.
Après le concours d'agrégation de médecine en 1967
à Alger, la Faculté était devenue authentiquement
Algérienne de même que l'hôpital universitaire Mustapha
Pacha.
Ces activités me valurent la reconnaissance de mes pairs et mon
élection à la Présidence de la Société
Algérienne de Chirurgie pendant deux mandats de 1964 à 1970.
Quel travail immense, quelle ambiance compréhensive et chaleureuse,
et quelle satisfaction à la lumière des résultats
obtenus !
Nous souhaitions une médecine de solidarité, d'humanité
et d'ouverture. C'est ainsi qu'en 1964, au lendemain et en dépit
d'un climat politique pollué par la guerre des frontières
; avec Mme Ben Allègue, cette grande Dame de la Pédiatrie
Algérienne, qui allait devenir la première Femme éligible
et élue à l'Académie Française de Médecine,
Moulay Ahmed Mérioua, Hédi Mansouri et Bachir Mentouri,
nous prenions notre bâton de pèlerin à destination
de Casablanca puis de Tunis pour préparer la tenue de journées
médicales communes.
En mai 1965, les premières Journées Médicales Maghrébines
eurent lieu à Casablanca. Organisées par la Société
Marocaine de Médecine et son président le Docteur .Kabbaj,
elles regroupaient trois cents Médecins environ qui s'étaient
connus sur les bancs des facultés françaises. Elles connurent
un franc succès scientifique et touristique. Nous découvrions
un Maroc fier de ses traditions, de son folklore rutilant, un Maroc riche
de ses beautés naturelles.
Six ans plus tard, elles donnèrent naissance au premier Congrès
Médical Maghrébin.
En février dernier, à Tunis, j'ai eu le plaisir d'assurer
la Présidence d'honneur du premier congrès Maghrébin
d'Urologie. C'était là une nouvelle consécration
des premières Journées Médicales Maghrébines
dont l'idée était née à Alger.
Riche de nombreuses amitiés tissées au fil des années
par la volonté commune de partager notre savoir-faire médical.
Habité par le sentiment convivial et stimulant d'avoir participé
à l'édification d'une Institution et d'avoir fondé
une Ecole d'urologie, ce n'est pas sans tristesse que je quittais Alger
pour Tunis en 1973.
Je terminerai en rappelant certaines obligations que nous devons remplir
pour mériter le qualificatif d'Universitaire.
L’universitaire se doit non seulement de favoriser le développement
de la connaissance, mais également d'assumer ses responsabilités
dans le respect de la personne humaine, de travailler dans le désintéressement
et de former les jeunes dans cet esprit.
L'honneur de la médecine mais aussi sa difficulté, résident
dans la rencontre de la nécessité rigoureuse du savoir scientifique
et le choix du devoir humanitaire.
Notre tâche est de contribuer à la fécondation mutuelle
de ces impératifs scientifiques, professionnels et éthiques.
Merci de m'avoir donné cette précieuse occasion d'évoquer
des souvenirs mais aussi de me convaincre, à l'occasion de ce Congrès,
que mes engagements et mes exigences d'hier n'auront pas été
vains.
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