Jean Baptiste Paulin TROLARD (1842-1910)

par Larbi ABID, enseignant à la faculté de médecine d’Alger
D’après John Franklin et Jean Marie Le Minor

Rue Trolard à Alger Rue Trolard à Alger

Si beaucoup d’étudiants d’Alger connaissent la rue Trolard située juste au-dessus de la fac centrale, avec son resto U et sa Cité Universitaire, peu d’entre eux connaissent qui était Paulin Trolard bien que la plaque commémorative mentionne qu’il s’agissait d’un anatomiste.
Le professeur Jean Baptiste Paulin Trolard est né le 22 ou le 27 novembre 1842 à Sedan dans les Ardennes (France). Après la venue de sa famille en Algérie quelques années plus tard, il entamera ses études supérieures à l’école préparatoire de Médecine et de Pharmacie d’Alger où il sera nommé prosecteur en 1861 puis chef de travaux anatomiques en 1865.

Il soutient sa thèse de doctorat en médecine à Paris en 1868, intitulée ‘’ Recherches sur l’anatomie du système veineux de l’encéphale et du crâne ‘’, dans laquelle il décrit en particulier une veine qui porte son nom.

 

La veine cérébrale anastomotique supérieure (veine de Trolard) La veine cérébrale anastomotique supérieure (veine de Trolard)
La veine cérébrale anastomotique supérieure (veine de Trolard)

Après l’obtention de son diplôme, il débute sa carrière comme médecin communal à Saint Eugène (actuellement Bologhine) en banlieue d'Alger puis médecin à l'hôpital civil tout en continuant ses travaux d’anatomie à la chaire d’anatomie et de physiologie où il est nommé professeur titulaire de la chaire en 1869 succédant ainsi au docteur Patin qui dirigeait également l’école préparatoire de médecine d’Alger. Le décret du 5 juin 1880 subdivise la chaire d’anatomie et de physiologie en chaire d’anatomie et chaire de physiologie et neuf plus tard, le décret du 31 juillet 1889 transforme l’école préparatoire de Médecine et de Pharmacie d’Alger école de plein exercice de Médecine et Pharmacie.
Sous sa direction à la chaire d’anatomie, de nombreux travaux sont réalisés parmi lesquels on peut citer :

  • Etude sur les muscles du pouce et du petit doigt, du gros et du petit orteil (1882);
  • De l’appareil nerveux central de l’olfaction (1889) ;
  • Des veines méningées moyennes (1890) 
  • Quelques articulations de la colonne vertébrale (1892)      ;
  • Les sinus et les veines des parois de la cavité rachidienne (1892) ;
  • Les muscles spinaux et notamment le transversaire épineux (1892).

Dans cette spécialité, le Pr. Trolard obtint de nombreux succès : La « loi de Trolard» et  «les chevrons de Trolard  » sont restés dans l'histoire de l’anatomie. Il laissera d’ailleurs son nom à plusieurs structures anatomiques :

  • la veine cérébrale anastomotique supérieure (veine de Trolard),
  • le ligament costo-lamellaire (ligament de Trolard),
  • l’articulation unco-vertébrale (dite de Trolard).
Le polygone veineux de Trolard

Le polygone veineux de Trolard

Paulin Trolard était également membre de l’Association Française pour l'Avancement des Sciences. C’est ainsi qu’il fit des interventions remarquées lors de la 10ème Session d’Alger en 1881  et la 17ème Session à Oran en 1888.
L’activité du Pr. Trolard ne s’est pas limitée à ses seules recherches anatomiques, mais il s’est également intéressé à la pédagogie et à l’enseignement en publiant plusieurs articles sur l’organisation des études médicales :

  1. Quelques mots sur l’avenir et le rôle des écoles secondaires de médecine (1891).   
  2. Le service militaire des étudiants en médecine (1900).
  3. Voeu pour que dans les écoles de médecine de plein exercice et réorganisées, les étudiants de 1ère année soient astreints à des travaux pratique d’anatomie pendant les matinées du 1er semestre.

Trolard avait une méthode d'enseignement limpide et exempte d'inutile érudition. Pour perfectionner son travail il s'était efforcé d'améliorer les programmes, l'organisation des locaux et l'outillage de l'Ecole. Il est élu membre correspondant de l’académie de Médecine (Paris) en 1906.
Outre son activité pédagogique et ses recherches en anatomie, le Pr. Trolard s’est intéressé aux maladies contagieuses, aux épidémies, aux bureaux d'hygiène et de quarantaine, aux eaux minérales (les eaux thermo minérales de l’Algérie, 1901), maison de retraite pour vieux médecins à Tipasa, caisses de retraites médicales, assistance à domicile, ambulances rurales, vulgarisation de l’hygiène. Tels sont les réalisations ou domaines qui évoquent l'inlassable dévouement du professeur Trolard. Il fut aussi le promoteur de la vaccination gratuite pour tous les indigents et fonda la crèche modèle du «Jardin Marengo ». C'est à lui également que l'on doit les laboratoires de bactériologie et de parasitologie d'Alger. Il joue aussi un rôle important dans la vaccination et la prévention des maladies infectieuses. Il publie plusieurs textes à ce sujet :

  1. De la prophylaxie des maladies exotiques importables et transmissibles (1891).
  2. Des mesures à prendre pour propager la vaccine en territoire indigène (1900).
  3. La variolisation chez les indigènes (1901).

Savant désintéressé, ennemi de la notoriété, dédaigneux des honneurs, Trolard prit l'initiative de créer l'Institut Pasteur en Algérie en 1894. Avec le professeur Soulié, il étendit les activités de l'Institut autant qu'il le put, mais n'eut pas les ressources matérielles pour perfectionner les laboratoires et développer des recherches.

Après 15 années passées à concevoir et parfaire cette œuvre, Trolard fut mis de côté, pour ne pas dire rejeter, lorsque l'administration du Gouverneur Jonnart décida la création officielle de l'Institut en 1909. Le choix se porta sur les frères Sergent et le professeur Calmette. Cette situation fut vécue comme une disgrâce par Trolard et sera le drame de la fin de sa vie. Il relate cet épisode dans :’’l’institut Pasteur d’Alger, sa fondation, sa réorganisation, mon expulsion’’ (1910) .Très affecté il refusa la vice-présidence proposée et, peu de temps après, les premiers symptômes de la maladie qui devait l'emporter se manifestèrent.

 

Trolard-Taza Trolard-Taza Bordj El Emir Abdelkader

L'éminent savant s'éteignit à Alger le 12 avril 1910. Outre la rue citée plus haut au centre ville d’Alger qui perpétue sa mémoire, l’agglomération coloniale attenant au village de Taza (le mot theza en kabyle ou taza en zénéte signifie plantée), situé à 35 km de Teniet El Had, reçut son nom. Ce bourg baptisée dans un premier temps Pont du Caïd devient Trolard-Taza (centre de Trolard et douar Taza). Situé à 1130 m d’altitude et distant de 84 km du chef-lieu de la wilaya de Tissemsilt, lors de la refonte communale de mai 1963 il sera baptisé officiellement Bordj El Emir Abdelkader car l’important massif forestier de 2995 ha qui entourait le village autochtone servait d’ancien Bordj à l’Emir Abdelkader pour observer les mouvements des troupes françaises et c’est là que Lalla Zohra, mère de l’émir y est inhumée dans un ancien cimetière.

Émile Jean Joseph Gaudissard, sculpteur, peintre orientaliste et décorateur né à Alger en 1872 et qui vivait entre le XVIe arrondissement de Paris et son domicile algérois du 133 rue Michelet (actuelle rue Didouche Mourad), réalisera en 1910 deux bas-reliefs du Pr. Jean Baptiste Paulin Trolard qui seront exposés à la foire d’Alger de 1910.

Cependant malgré toutes ses qualités morales, intellectuelles et scientifiques, le Pr. Paulin Trolard n’a pas su découvrir l’autre être humain qu’il côtoyait tous les jours à savoir l’indigène algérien. En effet, comme pour la plupart de ses contemporains, le musulman devait être fustigé, surveillé, emprisonné voire même expulsé en Nouvelle Calédonie. Son article paru sur le Cri d’Alger n° 2 du 28 octobre 1906 est révélateur à plus d’un titre : «  Indifférence de l'Administration vis àvis des agitateurs - I1 nous semble que l'on devrait exercer une surveillance rigoureuse du côté des marabouts et des zaouïas; ces marabouts sont extrêmement dangereux. Le Gouvernement français a cru être très adroit en organisant un clergé musulman; les indigènes font fi de ce clergé officiel et ne l'écoutent pas; leur confiance va toute entière aux marabouts indépendants.

Quant aux zaouïas, où sous prétexte d'enseigner le Coran aux enfants, on ne leur apprend que la haine du Roumi, il est inexplicable qu'elles ne soient pas placées sous une surveillance étroite et de tous les instants. Si l'on fustigeait d'importance quelques-uns des prêcheurs de guerre sainte, soit qu'ils se réfugient dans ces foyers de fanatisme, soit qu'ils colportent la bonne parole sur les marchés ou à travers les tribus, on calmerait bien vite leur fougueuse ardeur. Les marabouts n'aiment pas beaucoup la paille humide des cachots; ils craignent encore plus les longs voyages sur mer.
Après quelques bons exemples, et avec une police bien organisée, les uns et les autres s'empresseraient de contenir leur indignation pour ne parler à leurs ouailles que du paradis et de l'enfer. Il ne faut pas croire au moins que le musulman se formalisera des corrections méritées qui seront infligées à ses marabouts. Il n'y verra que la ferme intention du Gouvernement français de faire respecter son autorité. On peut être certain qu'il ne se dérangera pas de route, quand il entendra geindre un khouan que l'on emmènera en Calédonie pour y continuer ses prédications. »