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Historique de la chirurgie hépatique

Larbi Abid - 13 octobre 2005

 

De tous temps et par instinct, l’homme malade a cherché à se soigner. La médecine primitive fut d’abord l’apanage des sorciers, guérisseurs, prêtres et prêtresses et s’exerça dans les temples... Déjà, les prêtres babyloniens il y a 4 à 5000 ans s’intéressaient à l’anatomie du foie dont les scissures extérieures leur permettaient de prévoir l’avenir. Le foie représentait l’élément central du corps humain et le foie d’animaux sacrifiés était sources de prophéties et de divinations. Dans la Grèce antique, l’importance du foie est bien établie par le mythe du demi-dieu Prométhée qui vola le feu (la science) aux dieux afin de le donner aux Hommes. Zeus, fou de colère, l’enchaîna au sommet du Caucase et, chaque jour, un aigle lui dévorait le foie, qui repoussait chaque nuit. Ce supplice dura 30 ans jusqu’au jour où Héraclès le délivra.
La première description exacte de la position, la forme et la taille du foie humain, nous la devons à Herophilos qui vécut de 334 à 280 avant JC.

Prométhée enchaîné
Prométhée enchaîné
(Jacob Jordans, musée de Cologne)

En Grèce durant la période hippocratique, on considérait que l’harmonie du corps humain résultait d’un équilibre entre 4 humeurs : le sang et la bile noire qui s’opposaient à la bile jaune et au mucus. Cette théorie hippocratique a été maintenue par Claude Galien qui vécut au 2ème siècle à Rome et qui soutenait que le foie humain était lobé d’après son expérience sur les animaux, la dissection des corps humains étant interdite. Il démontra également que les artères sont parcourues par du sang et non par de l’air, comme on le croyait jusqu’alors; d’autre part, il prouva que le sang est envoyé dans les vaisseaux par le cœur, qui fonctionne comme une pompe. Par contre Vésale en 1543 écrivait que le foie humain n’était pas lobé. Galien, dont les recherches se fondèrent toujours sur des faits, est le premier grand médecin "moderne" et son livre, l’art médical, fut jusqu’en 1600 un manuel fondamental pour les étudiants en médecine. Après Galien, les anciens anatomistes croyaient que la veine porte était une artère et que la bile arrivait à la vésicule par de petits vaisseaux.
Et ce n‘est qu’à partir du XVII-XVIII ème siècle, avec les dissections cadavériques que les médecins commencèrent à se familiariser avec un foie divisé en lobe droit et lobe gauche.
Au XVIIème siècle, Adrien Van Der Spiegel donne une description d’un lobe qu’il appelle "Lobus exigus" et que Francis Glisson dénommera en 1654 lobe de Spiegel.
En 1732 Winslow injecta de l’air dans les vaisseaux du foie et constata que les veines sus hépatiques faisaient suite aux capillaires de la veine porte, qu’elles n’étaient pas contenues dans la capsule de Glisson et qu’elles restaient béantes à la coupe.
Kiernan, en 1883 écrivait que dans le foie, les canaux biliaires et les branches artérielles cheminent dans une enveloppe fibreuse commune qu’il appelle capsule de Glisson.
Mais même en l’absence d’une connaissance fine de l’anatomie du foie, des interventions chirurgicales pour traumatismes essentiellement sont rapportées :

  • En 1846, Samuel Cooper publie son "Dictionary of Practical Surgery" où un important chapitre est consacré aux traumatismes du foie et des voies biliaires.
  • En 1887, Burckhardt rapporte un cas de contrôle d’une hémorragie interne secondaire à un traumatisme du foie par packing.
  • La 1ère résection hépatique couronnée de succès semble être celle réalisée par Karl Langenbuch en Allemagne en 1886.
  • Aux USA, c’est W. Keen de Philadelphie qui réalise la première résection hépatique pour un cystadénome hépatique en 1891suivie par plusieurs autres en 1899 pour kyste hydatique et cancer de la vésicule biliaire et du foie.
  • En 1896 Terrier et Auvray rapportent la première série de 56 cas de traumatismes du foie traités par suture, packing et parfois résection avec une mortalité de 30%.

Les progrès ultérieurs ne peuvent provenir que d’une connaissance de l’anatomie moderne du foie commencé avec l’allemand Rex en 1888 qui grâce aux techniques d’injection-corrosion d’organes, a établi une cartographie des branches de division portes et biliaires.
En 1898, l’anglais Cantlie entrevit un territoire droit et un territoire gauche hémodynamiquement indépendant, séparés par une scissure décrivant à la surface supérieure du foie une ligne allant du fond vésiculaire à l’abouchement des veines sus hépatiques dans la veine cave inférieure. Ses observations furent confirmées par McIndoe et Counseller en 1927, Hjortsjö en 1951 et Elias et Petit en 1952. Serege en 1901 parla de l’indépendance vasculaire du foie droit et du foie gauche.
En 1937 Huard et Ton That Tung publièrent leurs travaux sur l’anatomie du foie et en particulier sur la vascularisation veineuse du foie et ses applications aux résections hépatiques. Mais c’est l’anatomiste suédois Hjortsjö qui posa pour la première fois les jalons de la segmentation hépatique en 1948. Il confirme la division du foie en deux parties droite et gauche par la scissure décrite par Cantlie. Le foie droit étant à son tour divisé par deux fissures latérale droite et intermédiaire. Le foie gauche était divisé par la scissure ombilicale en une partie médiale et une partie gauche.
En 1953, Healey et Schroy reprennent le travail de Hjortsjö en y apportant une correction à la systématisation du foie : leur conception s’imposera dans les pays anglo-saxons.
En 1957, Couinaud donne des structures vasculo-canalaires du foie une systématisation et la nomenclature que l’on connaît à ce jour. En 1962 apparaît à Hanoi l’important ouvrage de Ton That Tung.

Sur le plan chirurgical, dès le début du 20ème siècle, les premières publications sur la chirurgie du foie commencent à apparaître :

  • En 1907, Garrè de Breslau rapporte 6 cas de résection hépatique sans mortalité. Il s’agissait de résection cunéiforme pour kyste hydatique et dans 2 cas pour cancer de la vésicule biliaire.
  • En 1911, l’allemand Walter Wendel comparait les lobes droit et gauche aux deux reins, les voies biliaires aux uretères, la vésicule biliaire à la vessie et enfin le cholédoque à l’urètre. C’est lui qui rapporte le premier cas de lobectomie droite, en 1920, après ligature hilaire du canal hépatique droit, de l’artère hépatique droite et de la veine porte droite .Le patient qui avait un carcinome primitif du foie survécut 9 ans à la résection.
  • Plusieurs cas d’exérèse hépatique pour hémangiome sont également rapportés, par Tinker en 1939, Shumacker en 1942.
  • En 1940, Pettinari rapporte le premier cas de lobectomie gauche réussie.
  • En 1947, Duckett et Montgomery rapportent 3 cas de résection hépatique pour cancer.
  • Wangensteen rapporte en 1951, un cas de lobectomie droite réalisée pour métastase hépatique d’un cancer de l’estomac. Le saignement était contrôlé durant l’intervention par un clampage de l’artère hépatique, l’artère mésentérique supérieure et la veine porte. Le patient qui a présenté un abcès sous phrénique en post-opératoire a survécu 7 mois.
  • En 1952, 32 ans après l’allemand Wendel, Lortat Jacob et Robert, décrivent une technique personnelle d’hépatectomie droite réglée avec ligatures premières du pédicule glissonien et de la veine sus-hépatique droite.
  • La même année, Quattlebaum rapporte 3 cas de lobectomie droite qu’il appelle résection hépatique massive. Il décrit différentes techniques de contrôle de l’hémorragie : tourniquet, suture, compression etc.
  • L’année suivante, Pack et Baker rapporte un cas similaire d’hépatectomie droite par abord thoraco-abdominal avec ligature première du pédicule porte droit comme décrit par Lortat Jacob. Cependant aux USA, on considère que c’est Quattlebaum qui aurait le premier utilisé cette technique de ligature première des vaisseaux.
  • L’école d’Alger n’est pas en reste puisque De Ribet en 1951 consacra un travail à la circulation veineuse du foie puis Bourgeon s’intéressera à la radio-anatomie de la veine porte, aux variations des voies biliaires extra-hépatiques et sera parmi les premiers chirurgiens à réaliser une hépatectomie droite. Les connaissances physiopathologiques concernant l’ischémie hépatique, l’amélioration des techniques chirurgicales ainsi que le développement de l’anesthésie-réanimation et des soins intensifs ont contribué à la réduction de la mortalité et à rendre plus sure la chirurgie d’exérèse hépatique. Toutes ces améliorations ont permis de faire passer la mortalité de 15 % dans les années 1960 à 2- 3 % dans les années 1990 voire nulle dans les années 2000.
K. J. A. Langenbuch W. Wendel C. Couinaud
K. J. A. Langenbuch W. Wendel C. Couinaud

R. De Ribet R. Bourgeon
R. De Ribet R. Bourgeon

L’intérêt de la chirurgie hépatique s’orientera par la suite vers la transplantation hépatique qui est inséparable de Thomas Starzl. Cet américain de Denver rapporte en 1967, trois cas de greffes du foie ayant survécu à l’intervention. À partir de ce moment, la transplantation hépatique va se développer, après l’adoption aux USA du concept de mort cérébrale. Roy Calne en grande Bretagne et Rudolf Pichlmayr en Allemagne, débutent un programme de transplantation à partir de 1967. En France, Georges Marchal, au milieu des années 1970,obtient les premiers succès durables, suivi par Henri Bismuth et par d’autres équipes françaises. En Belgique, Jean Bernard Otte démarre un programme pédiatrique. En Hollande, Ruud Krom, construira un programme qui va d’emblée obtenir les meilleurs résultats au monde. Avec l’apport de la ciclosporine, le nombre de cas annuel passe à la centaine. En France, Henri Bismuth prend une dimension internationale, en lançant un registre européen des greffes de foie. La greffe de foie est ainsi adoptée définitivement comme une authentique méthode thérapeutique face à de nombreuses hépatopathies chroniques et aiguës et officialisée par la conférence de consensus de Bethesda, organisée par le National Institute of Health en 1983.

T. E. Starzl R. Pichlmayr H. Bismuth
T. E. Starzl R. Pichlmayr H. Bismuth

Cette greffe, opération parfaitement codifiée et maîtrisée, va faire l’objet de nouveaux développements techniques rendues nécessaires par l’impossibilité de répondre à une demande continuellement croissante : utilisation de greffons adultes partiels chez l’enfant, codification du Split permettant de réaliser une double greffe d’un enfant et d’un adulte avec un seul donneur, prélèvement d’un greffon hépatique partiel sur donneur vivant (Raïa, Brésil), introduction du « domino », avec réutilisation, comme greffon, du foie retiré chez le receveur dans certaines indications, transplantation partielle auxiliaire orthotopique pour hépatite fulminante etc.
L’histoire de la chirurgie du foie illustre parfaitement l’évolution chronologique des connaissances humaines et leur applications dans la mise en place d’une spécialité « la chirurgie hépatobiliaire » au sein de la chirurgie viscérale.

Références

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Larbi Abid - 13 octobre 2005

 

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