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Il ne faut donc pas confondre le dépistage d'un cancer avec le
diagnostic précoce qui consiste à diagnostiquer plus précocement
un cancer à partir de l'apparition de certains signes cliniques
ou signes d'alarme.
Une localisation cancéreuse ne se prête au dépistage que si elle
répond aux critères édictés en 1970 par Wilson et Jangner :
- le dépistage doit d'adresser à une affection fréquente, responsable
d'une substantielle mortalité et/ou morbidité
- l'histoire naturelle de l'affection à dépister doit être bien
connu
- le test de dépistage doit avoir une très bonne sensibilité et
spécificité pour permettre de détecter la maladie à un stade précoce
sans trop de faux positifs
- le dépistage doit être facilement accepté par la population
et doit être sans danger
- un test doit pouvoir être réalisé par un nombre suffisant de
médecins expérimentés
- la maladie dépistée doit pouvoir être diagnostiquée et traitée
; le traitement à un stade précoce doit être plus avantageux qu'à
un stade tardif
- L'évaluation est un impératif essentiel du dépistage. Les avantages
doivent être supérieurs aux inconvénients
- Le dépistage doit s'adapter aux conditions sans lesquelles les
soins et la prévention sont dispensées dans une régions ou un
pays (applicabilité).
En vue de savoir si les expériences et modèles étrangers peuvent
être transposés dans notre pays, nous allons analyser ces différents
critères en tenant compte des spécificités algériennes.
1/ Le dépistage doit s'adresser à une
affection fréquente, responsable d'une substantielle mortalité et/ou
morbidité
Certes, comme nous l'avons signalé, le cancer du sein est grave,
responsable d'une forte mortalité certainement plus importante dans
notre pays que dans les pays occidentaux. Mais qu'en est-il de la
fréquence de ce cancer ? Le cancer du sein est le plus fréquent
chez la femme. Cette situation est récente dans notre pays où, comme
la majorité des pays en développement, c'est le cancer du col qui
occupait la première place.
Mais une incidence brute de 14,5 cas pour 100.000 femmes qui correspond
à une incidence standardisée selon la population mondiale de 20,
8 cas pour 100.000 femmes soit le tiers ou le quart de l'incidence
retrouvée dans les pays occidentaux justifie-t-elle une campagne
de dépistage ?
2/ L'histoire
naturelle de l'affection doit être bien connue
La généralisation est l'événement le plus grave qui survient au
cours de la croissance du cancer du sein puisque c'est elle qui
est responsable de la mort de la patiente. Les différentes études
expérimentales ont montré que le cancer du sein présente une forte
corrélation avec la taille de la tumeur et l'envahissement ganglionnaire.
Il existe une taille critique à partir de laquelle survient la dissémination
métastatique. Si la patiente est traitée avant cette taille critique,
elle n'aura pas de métastases. L'efficacité d'un dépistage dépend,
entre autres, de la durée de la phase pré-clinique qui est fonction
du temps de dédoublement du cancer (TD) qui est en moyenne de 100
jours pour le cancer du sein. Ainsi un cancer mettra 7 à 8 ans pour
passer de la première cellule à une taille de 3-5 mm (20 TD), taille
à laquelle il peut être détecté sur les clichés de mammographie,
alors qu'il mettra plus de 10 ans pour devenir palpable. L'avance
du diagnostic, apporté par la mammographie par rapport à l'examen
clinique, pourra donc atteindre au moins 1 à 3 ans.
3/ Le
test de dépistage doit avoir une très bonne sensibilité et spécificité
Le test de dépistage du cancer du sein existe ; de nombreuses études
étrangères l'ont mis en pratique avec de bons résultats. Le test
de choix est la mammographie réalisée avec une seule incidence latéro-médio-oblique
externe qui couvre l'ensemble du sein. La sensibilité (proportion
de tests positifs parmi les malades) et la spécificité ( proportion
de tests négatifs parmi les non malades) avoisinent les 90-95%.
Cependant sensibilité et spécificité sont fonction de nombreux paramètres
tels que : le type de mammographe utilisé, les techniques radiologiques,
la qualité des clichés, la qualité de l'interprétation, les caractéristiques
des femmes (âge, activité génitale), le contrôle de l'appareillage
radiologique. En Algérie, le nombre de mammographes est largement
en deçà des besoins. Aussi une campagne de dépistage ne peut se
concevoir en l'absence du test de dépistage mais en même temps s'il
existe une volonté politique de mise en place d'une telle campagne,
cette absence de mammographes permettra de se doter du matériel
qui répond qui répond aux objectifs du dépistage.
4/ Le test de dépistage doit être facilement
accepté par la population et doit être sans danger
L'acceptabilité dépend de nombreux facteurs :
- le test doit être simple et non douloureux : c'est le cas de
la mammographie réalisé selon une seule incidence à partir de
50 ans
- l'examen doit être accessible : les lieux d'examen doivent être
judicieusement répartis sur la zone géographique où se déroule
le dépistage. Dès qu'une femme se présente au lieu de dépistage,
l'examen doit être réalisé sans que la femme ne soit obligée de
revenir une deuxième fois
- le test de dépistage doit être gratuit : ceci implique qu'une
campagne de dépistage ne peut être l'œuvre de quelques médecins
ni d'une structure hospitalière seulement mais doit entrer dans
le cadre global d'une politique sanitaire où les pouvoirs publics
sont partie prenante
- le test de dépistage doit être sans danger : c'est le cas de
la mammographie réalisé avec un seul cliché avec un matériel de
radiologie fiable et selon des critères rigoureux.
5/ Le test doit pouvoir être réalisé par un
nombre suffisant de médecins expérimentés
La sensibilité et la spécificité du test dépendent de la qualité
du cliché et de son interprétation. Les radiologues des centres
de dépistage doivent recevoir une formation à la mammographie de
dépistage qui est différente de la mammographie de diagnostic. Cette
formation devient une nécessité lorsque l'on sait que dans toutes
les campagnes de dépistage une deuxième lecture des cliches (en
aveugle) est réalisée par les radiologues experts en vue d'atteindre
des taux performants de sensibilité et de spécificité. Nous avons
eu l'occasion de constater personnellement que cette deuxième lecture
permet de rattraper jusqu'à 20 % de cancers passée inaperçus lors
de la première interprétation. Un radiologue est qualifié d'expert
lorsqu'il interprète plus de 2.000 mammographies/ an.
6/ L'anomalie dépistée doit être diagnostiquée
et traitée ; le traitement à un stade précoce doit être plus avantageux
qu'à un stade tardif
Les résultats des programmes de dépistage menés à l'étranger montrent
que pour les femmes âgées de 50 ans et plus :
- la mortalité à 10 ans a diminué d'au moins 40 %
- le nombre de mastectomies est 2 fois moins élevé
- le nombre de cancers dépistés avant toute possibilité de dissémination
est beaucoup plus grand.
Qu'en sera-t-il en Algérie ?
Si à l'heure actuelle les structures chargées de la prise en charge
diagnostique et thérapeutique sont débordées, une campagne de dépistage
entraînera nécessairement une augmentation du nombre d'investigations
diagnostiques et de prises en charges thérapeutiques dans les premières
années. Ne pas tenir compte de ce surplus de patientes aboutira
nécessairement à l'échec d'une telle campagne. Ceci souligne encore
une fois la nécessité de l'implication de la tutelle dans un pareil
programme. Par ailleurs, comme pour les radiologues, les chirurgiens
doivent acquérir les techniques de chirurgie conservatrice du sein.
7/ Un impératif essentiel du dépistage : son
évaluation.
Les avantages doivent être supérieurs aux inconvénients Il est
impératif d'évaluer un programme de dépistage en analysant son coût-efficacité,
son coût-utilité pour permettre aux responsables politiques de la
santé de choisir les meilleures options envisageables pour la collectivité.
Si les bénéfices que l'on peut attendre d'un programme de dépistage
sont connus, pour apprécier les coûts, il faut tenir compte :
- du coût des mammographes et des mammographies de dépistage
- du coût des traitements
- du taux de participation qui doit être au moins de 60 % de la
population-cible pour être rentable.
Il faut en outre être conscient de la nécessité d'assurer une
continuité d'action. Le dépistage ne doit pas être ponctuel, limité
dans le temps. Un dépistage n'a d'intérêt que s'il est répété à
intervalle précis et à des moments bien définis de la vie des sujets.
8/ Le dépistage doit s'adapter aux conditions
dans lesquelles les soins et la prévention sont dispensés dans un
pays
Un programme de dépistage ne s'importe pas intégralement d'une
pays à l'autre. Les structures d'exercice de la médecine en Algérie
se prêtent mal à un dépistage tel qu'il est organisé en Scandinavie
par exemple. En Algérie, plusieurs acteurs sont un rôle à jouer,
parmi lesquels : les pouvoirs publics (Direction de la Prévention
du Ministère de la Santé, Institut National de Santé Publique, Direction
de la Santé et de la Population de Wilaya, Caisse Nationale des
Assurances Sociales, des Accidents du Travail et des maladies professionnelles),
les Sociétés Savantes, les syndicats de médecin et de travailleurs
de la santé, les associations de malades telle que l'association
"El-Fedjr", et les médias.
Les pouvoirs publics doivent soutenir des actions concertées, rechercher
la meilleure méthodologie applicable, éviter le gaspillage des ressources.
Les sociétés savantes doivent être un forum de formation et d'information
pour les différents spécialistes et omnipraticiens impliqués dans
la campagne de dépistage. Les syndicats de professionnels de la
santé ainsi que les associations de malades se doivent de propager
l'information auprès de leurs adhérents et de sensibiliser et de
motiver les femmes à réaliser le test de dépistage. Mais ce seront
surtout les omnipraticiens, les gynécologues et les sages-femmes
qui auront un rôle fondamental à jouer pour informer, sensibiliser
et motiver les femmes.
Les médias doivent également être impliqués et leur effort doit
être soutenu pendant toute la durée de la campagne.
Protocole d'un programme de dépistage
Le protocole doit préciser : les populations-cibles (notamment
la tranche d'âge), les modalités et le délai optimum entre deux
examens mammographiques, le mode de recrutement des personnes à
dépister (bon de dépistage, volontariat…) les procédures d'information,
de sensibilisation des populations ciblées qui doivent être adaptés
à l'âge, aux aspects socioculturels, économiques et géographiques
en privilégiant le contact individuel avec le médecin, la sage-femme
ou le personnel paramédical des PMI lors des soins médicaux de la
population ciblée, de leurs enfants ou de leurs proches, les procédures
diagnostiques à mettre en œuvre en présence d'un test positif, les
structures et le personnel réalisant les tests : il serait souhaitable
d'impliquer les structures existantes publiques et privées et éviter
d'en créer de nouvelles, les modalités de contrôle du test de dépistage,
la manière dont seront assurés le recueil et la gestion des informations
qui sont nécessaires à l'évaluation, la coordination de la campagne
de dépistage, le plan de financement de la campagne qui doit tenir
compte du fait que le dépistage est une action continue et non pas
transitoire dans le temps.
Différentes expériences de
dépistage du cancer du sein
De nombreuses études ont été réalisées en particulier dans les
pays scandinaves et anglo-saxons. La première est celle réalisé
par le Health Insurance Plan (HIP) de New York. Elle a débuté en
1963 et a porté sur près de 62.000 femmes de 40 à 64 ans qui ont
été suivies pendant 18 ans. Le dépistage consistait en un examen
clinique et une mammographie bilatérale (face et profil) tous les
ans pendant 3 ans. Cette étude a montré que le dépistage diminuait
le nombre de décès par cancer du sein de 38 % à 5 ans et de 22 %
à 16 ans chez les femmes de plus de 50 ans.
Entre 1973 et 1981, 28.322 femmes âgées de 35 à 74 ans sont entrées
dans le BCDDP (Breast Cancer Detection Demonstration Project) avec
chaque année pendant 5 ans un bilan clinique de mammographique.
Cette étude a montré la sensibilité de la mammographie et une amélioration
du taux de survie chez les femmes dépistées par rapport à celles
non soumises au dépistage.
En Hollande de 1975 à 1981, le Nimègen Project utilisation un seul
cliché médio-latéral à 30.000 femmes de 35 à 65 ans retrouve un
risque de décès par cancer du sein (rapport femmes dépistées/non
dépistées) de 0,48 soit une réduction de plus de la moitié des décès.
En Suède, en 1977, le Swedish Two County Study (STCS) utilise une
incidence médio-latérale oblique chez 13.486 femmes de 40 à 74 ans.
Tabar retrouve une réduction d'un tiers des décès grâce au dépistage.
Dans le cadre de " l'Europe contre le cancer ", 7 sites dans différents
pays ont été désignés pour mettre en place des programmes basés
sur des principes connus : mammographie répétées tous les deux ans,
convocation de la population cible sur une base de registre de population,
utilisation d'unités fixes ou mobiles, de dépistage, à l'exception
de la France qui utilise les structures radiologiques existants
dans le département, groupe d'âge de 50 à 64 ans à l'entrée formant
une cohorte de femmes dépistée et suivies pendant 10 ans.
Ces études ont montré que la mortalité par cancer du sein peut
être réduite par le dépistage mammographique chez les femmes de
plus de 50 ans. Pour les moins de 50 ans, l'intérêt du dépistage
systématique n'a pas été démontré. La mammographie est le test de
choix ; sa sensibilité varie de 71 % (BCDDP) à 87 % (Nijmegen Project)
et sa spécificité est de 94 %. A signaler cependant, un taux de
faux positif assez élevé souvent inévitable si la population dépistée
présente une très basse prévalence de cancer du sein selon M.S O'Malley
et confirmé par le plupart des auteurs. Le cliché simple médio-latéral
oblique (technique de Tabar) est désormais la méthode la plus utilisée.
L'intervalle entre les mammographies de dépistage est de 2 à 3 ans
selon les centres.
Modalités de l'examen radiologique : il n'est pas pratiqué d'examen
clinique préalable, la deuxième lecture des clichés est pratiquée
systématiquement par des radiologiques experts et en cas de divergence,
selon les centres, on retient soit le diagnostic le plus péjoratif,
soit on réalise une troisième lecture en aveugle.
Le recueil et l'évaluation du dépistage sont assurés le plus souvent
par le comité d'organisation de la campagne de dépistage. Par contre,
le contrôle de qualité est assuré une à deux fois.
Evaluation économique du dépistage
du cancer du sein
Le coût du dépistage est difficile à établir et varie en fonction
d'un grand nombre de facteurs : système de dépistage utilisé (centres
de dépistage, unités mobiles, centres privés), périodicité du dépistage
(24, 30 ou 36 mois), tranches d'âge de la population cible (40-74
ans, 40-64ans, 50-69 ans), nombre de clichés utilisés (1 ou 2 clichés),
échelle de grandeur du coût de l'acte mammograhique, modalités de
traitement pour les cancers dépistés, caractéristiques épidémiologiques
du pays où se déroule le dépistage.
En suède par exemple, sur la base de 7 centres de dépistage effectuant
environ 15.000 examens, le coût s'établit à 30 $ US. A ce coût,
il faut ajouter les dépenses liées aux investigations complémentaires
à titre diagnostique chez les femmes qui présentent une image suspecte.
Ainsi, pour 1.000 femmes soumises à un dépistage par une mammographie
oblique externe, 50 au moins nécessiteront des explorations complémentaires
et 12 seront opérées mais seulement 5 à 6 sont atteintes d'une cancer.
Dans ce programme, le coût par cancer dépisté est de : 12.200 $
Aux USA, le coût est de : 28 $ par mammographie, 4.375 $ par cancer
dépisté et de 7.950 $ si l'on tient compte des investigations complémentaires.
Dans un rapport du CREDES (France). J. Lancry et S. Wait (1993)
ont estimé le coût moyen par femme dépistée à 378 FF en 1992. 60
% de cette somme sont constitués par le coût technique, c'est-à-dire
l'acte de dépistage lui même, les 40 % restants représentent une
marge de frais occasionnels.
La conclusion de la plupart des auteurs occidentaux est qu'un programme
de dépistage de haute qualité avec un taux de participation important
(supérieur à 60 %) et visant une population cible ayant une haute
incidence du cancer du sein, se situe dans une marge de coûts socialement
acceptable.
Conclusion
Aucun programme de dépistage de devrait voir le jour :
- s'il n'a pas fait l'objet au préalable d'un protocole écrit,
précis, détaillé
- s'il n'a pas prévu la manière d'obtenir la participation active
des populations cibles
- s'il n'a pas prévue une évaluation permanente qui permet d'apporter
les corrections nécessaires au cours de sa réalisation
- surtout s'il n'y pas en aval un système organisé pour la prise
en charge thérapeutique des cas dépistés.
Un programme de dépistage ne s'improvise pas. Il doit être l'objet
d'une longue réflexion de la part d'une équipe pluridisciplinaire
composée de spécialistes en santé publique, de représentants des
différentes catégories de médecin concernés, d'économistes de la
santé et de représentants des pouvoirs publics.
L'Algérie ne présente pas, à l'heure actuelle, de garanties suffisantes
pour envisager un programme de dépistage de masse du cancer du sein.
Seule une étude pilote prospective réalisée sur une aire géographique
déterminée et limitée, sur une période de 4 à 6 ans, pourrait évaluer
les résultats d'un tel programme.
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