| Jusqu’à 1971, l’Algérie
n’a formé en moyenne que dix spécialistes par
an. La mise en place de la Réforme des études médicales
en 1971 a permis d’augmenter sensiblement le nombre de diplômés,
lequel est passé de 29 en 1975 à 588 en 1986. En fait,
c’est le programme spécial (formation de 1.000 spécialistes
de base par an) lancé par le gouvernement en 1987, qui va
fournir au corps des spécialistes ses troupes. Au 31 décembre
1997, moins de 10.000 médecins spécialistes étaient
en exercice: 6.636 dans le secteur public et 3.095 dans le secteur
privé. Au taux d’accroissement actuel induit par la
formation, ce nombre s’est majoré de 5.000 nouveaux
spécialistes en fin 2003. Compte tenu des données
liées au recrutement du secteur public et de l’attraction
du secteur privé, on peut estimer aujourd’hui que le
secteur public fait travailler environ 8.000 médecins spécialistes.
Il y en a pratiquement autant dans le secteur privé.
L’incohérence du système de
formation universitaire depuis la fin des années quatre-vingt
a favorisé le blocage des niveaux universitaires; le poste
de maître-assistant dans les CHU et les établissements
spécialisés est ouvert au «goutte-à-goutte»
et une fois ouvert, il devient une carrière. Pour répondre
aux demandes en soins, le Ministère de la Santé Publique
s’est vu contraint d’injecter tous les ans des médecins
spécialistes de santé publique. Cette anarchie a complètement
modifié le paysage universitaire des hôpitaux avec
des médecins spécialistes de santé publique
qui représentent aujourd’hui environ la moitié
des effectifs médicaux dans les structures universitaires.
La confusion entretenue entre titres universitaires
et postes de travail et les calculs politiques qui ont animé
certains responsables passés du secteur ont donné
du bémol aux médecins spécialistes de santé
publique exerçant dans les structures universitaires, qui
réclament d’occuper les postes de chefferie hospitalo-universitaires
et autres postes, universitaires par essence, sans autre procédure
que de justifier d’une ancienneté. Il est tout à
fait du droit d’un syndicat de défendre les droits,
tous les droits de ses adhérents. C’est peut-être
dans ce contexte qu’il faut comprendre les revendications
avancées: accès aux postes supérieurs (chef
de service et chef d’unité) des secteurs sanitaires,
transformation des services ayant perdu le caractère hospitalo-universitaire
en services de santé publique, normalisation des services
et des postes supérieurs dans les secteurs sanitaires de
l’intérieur du pays, participation aux conseils scientifiques
des CHU, alignement des primes de garde et des primes d’intéressement
sur celles des hospitalo-universitaires, attribution d’une
indemnité de qualification, d’une indemnité
de documentation, d’une indemnité de recherche...
La logique dans la démarche voudrait cependant que l’on
respecte l’équation : revendiquer ses droits = assumer
ses obligations.
Le point principal de la grève actuelle
concerne l’intégration dans le grade de praticien spécialiste
principal, des praticiens spécialistes ayant plus de dix
ans d’ancienneté et l’intégration dans
le grade de praticien spécialiste chef, des spécialistes
ayant plus de quinze ans d’ancienneté. En un mot, les
médecins spécialistes de santé publique exigent
une intégration pure et simple dans des postes supérieurs
sans passer de concours, même si au cours de leur carrière
ils n’ont pas actualisé leurs connaissances médicales.
Cette logique est dangereuse car elle ouvre la voie aux dérapages.
A titre d’exemple, rien n’empêche
les maîtres-assistants de réclamer pour les plus anciens
parmi eux le grade de professeur sans passer les concours requis
! La demande de suppression de la thèse faite par certains
est-elle une prémisse dans cette logique ? En fait, des dérapages,
il y en a eu. Lorsque le président du syndicat affirme qu’il
est universitaire et que son cursus est identique à celui
du ministre de la Santé, il balance des contrevérités,
sans aucune retenue ni éthique (le ministre est son supérieur
hiérarchique), ni déontologique (le ministre est professeur
et de surcroît son aîné). Contrairement à
ce qu’il affirme, il est devenu spécialiste en 10 ans
(6 ans de médecine et quatre ans de spécialité)
et non de 12 ans, à moins qu’il y ait eu redoublement
à deux reprises. Pour être professeur en médecine,
il faut faire 12 ans en plus du grade de spécialiste (soit
bac + 22 ans en moyenne), satisfaire à au moins trois concours
comprenant des épreuves pratiques et théoriques et
présenter un dossier solide de titres et travaux incluant
notamment de nombreuses publications. De même, les comparaisons
salariales données comme exemple (magistrats ayant un salaire
trois fois plus élevé) ne sont pas vraies, car le
salaire d’un professeur d’université autre qu’en
médecine est à peine plus élevé que
celui d’un médecin spécialiste; pourtant son
cursus est au minimum de bac + 16 ans. Au-delà des dérapages
verbaux, les dérapages les plus graves sont le recours quasi
systématique aux mesures extrêmes que sont les grèves
illimitées prenant en otage les malades.
Cette logique de confrontation ignore deux données
fondamentales :
C’est d’abord le malade, pierre angulaire du système
de soins et dont personne ne semble se soucier, qui est la première
victime de ces dérapages itératifs. La dimension santé
publique des médecins spécialistes pose des interrogations.
A peine le tiers des effectifs est en exercice dans les secteurs
sanitaires des villes non universitaires, la grande proportion est
concentrée dans les CHU et les hôpitaux spécialisés.
A titre d’exemple, 73,25% des pédiatres et 70,52% des
obstétriciens exerçant dans le secteur public à
travers tout le territoire national sont concentrés dans
douze wilayas du pays. Le secteur public au 31/11/2000 ne disposait
que de 45 pédiatres et de 49 obstétriciens pour 36
wilayas de l’intérieur du pays. Ces chiffres indiquent
également que certaines wilayas sont totalement dépourvues
de pédiatres (Djelfa, Tébessa, Guelma, Souk Ahras,
Tiaret, Relizane, Laghouat, El-Bayadh et Tindouf) et d’autres
d’obstétriciens (Oum El-Bouaghi, Tébessa, Jijel,
Guelma, M’sila, Souk Ahras, Laghouat, Tamanrasset, Illizi,
El-Oued, Ghardaïa et Tindouf).
Les conséquences sur le plan de la santé de la population
sont très graves :
1- C’est d’abord une mortalité maternelle
très élevée dans certaines wilayas où
le taux dépasse les 250 pour 100.000 naissances vivantes,
alors que ce taux est autour de 2 pour 100.000 naissances vivantes
dans les pays développés.
2- C’est aussi le nombre de décès des enfants
de moins d’un an évalué à 20.291 en
2000. Les wilayas dont le secteur public est dépourvu d’obstétriciens
et de pédiatres au cours de l’année 2000 (Tébessa,
Guelma, Souk Ahras, Laghouat et Tindouf) ont enregistré
un rapport: naissances vivantes sur taux cumulé nourrissons
décédés avant un an et mort-nés, respectivement
de 14,17%, 17,25%, 15,75%, 12,63% et 17,39%.
3- C’est ensuite un nombre considérable de déficiences
motrices et/ou cérébrales liées à
des grossesses mal suivies, ou à des accouchements compliqués
ou encore à des infections survenues dans les premiers
jours de la vie. L’Algérie enregistre un nombre très
élevé d’handicapés. Il n’existe
pas d’étude exhaustive sur ce phénomène
mais le recensement
général de la population de 1998 a rapporté,
dans la tranche d’âge de 0 à 4 ans, le chiffre
de 26.146 handicaps moteurs, cérébraux ou sensoriels,
avec en plus 8.254 autres handicaps d’origine non précisée.
Cette situation préoccupante sur le plan de la santé
publique pousse les pouvoirs publics aujourd’hui à
envisager sérieusement le recrutement de médecins
spécialistes étrangers, en attendant la révision
de la carte sanitaire et de la carte universitaire.
C’est ensuite la performance ou l’amélioration
des compétences des praticiens spécialistes qui doivent
être un souci constant, mais qui paradoxalement échappent
totalement au débat. Le syndicat, qui se dit organisation
socioprofessionnelle, s’intéresse peu apparemment à
l’amélioration des compétences et à l’actualisation
des connaissances. Ce souci est pourtant permanent dans les pays
développés qui ont fait de la formation continue et
de sa validation un impératif à l’exercice de
la profession. Le diplôme n’est plus pérenne,
il doit être consolidé de façon permanente par
de nouveaux acquis validés. Sur cette base, une licence d’exercice
de la médecine est exigée tous les quatre ou cinq
ans pour continuer son travail. Il est donc temps de revenir aux
normes et de baser tout notre système de soins autour du
malade qui doit être le départ et la finalité
de notre réflexion et de notre démarche. Les intérêts
des praticiens de santé publique ne peuvent et ne doivent
empiéter sur ceux des malades ou, pire, les ignorer.
Leurs revendications doivent être logiques compte tenu de
leur profil de formation et de leur travail réel sur le terrain
car personne ne met en doute la noblesse de leur mission.
Mostefa Khiati
Professeur de Pédiatrie, Président de la FOREM
Transmis par le professeur Larbi Abid - le 8 novembre
2004 |