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Editorial du professeur Larbi Abid - Novembre 2004
Où commencent les droits des malades ?
Par Mostefa Khiati
Professeur de Pédiatrie, Président de la FOREM

Jusqu’à 1971, l’Algérie n’a formé en moyenne que dix spécialistes par an. La mise en place de la Réforme des études médicales en 1971 a permis d’augmenter sensiblement le nombre de diplômés, lequel est passé de 29 en 1975 à 588 en 1986. En fait, c’est le programme spécial (formation de 1.000 spécialistes de base par an) lancé par le gouvernement en 1987, qui va fournir au corps des spécialistes ses troupes. Au 31 décembre 1997, moins de 10.000 médecins spécialistes étaient en exercice: 6.636 dans le secteur public et 3.095 dans le secteur privé. Au taux d’accroissement actuel induit par la formation, ce nombre s’est majoré de 5.000 nouveaux spécialistes en fin 2003. Compte tenu des données liées au recrutement du secteur public et de l’attraction du secteur privé, on peut estimer aujourd’hui que le secteur public fait travailler environ 8.000 médecins spécialistes. Il y en a pratiquement autant dans le secteur privé.

L’incohérence du système de formation universitaire depuis la fin des années quatre-vingt a favorisé le blocage des niveaux universitaires; le poste de maître-assistant dans les CHU et les établissements spécialisés est ouvert au «goutte-à-goutte» et une fois ouvert, il devient une carrière. Pour répondre aux demandes en soins, le Ministère de la Santé Publique s’est vu contraint d’injecter tous les ans des médecins spécialistes de santé publique. Cette anarchie a complètement modifié le paysage universitaire des hôpitaux avec des médecins spécialistes de santé publique qui représentent aujourd’hui environ la moitié des effectifs médicaux dans les structures universitaires.

La confusion entretenue entre titres universitaires et postes de travail et les calculs politiques qui ont animé certains responsables passés du secteur ont donné du bémol aux médecins spécialistes de santé publique exerçant dans les structures universitaires, qui réclament d’occuper les postes de chefferie hospitalo-universitaires et autres postes, universitaires par essence, sans autre procédure que de justifier d’une ancienneté. Il est tout à fait du droit d’un syndicat de défendre les droits, tous les droits de ses adhérents. C’est peut-être dans ce contexte qu’il faut comprendre les revendications avancées: accès aux postes supérieurs (chef de service et chef d’unité) des secteurs sanitaires, transformation des services ayant perdu le caractère hospitalo-universitaire en services de santé publique, normalisation des services et des postes supérieurs dans les secteurs sanitaires de l’intérieur du pays, participation aux conseils scientifiques des CHU, alignement des primes de garde et des primes d’intéressement sur celles des hospitalo-universitaires, attribution d’une indemnité de qualification, d’une indemnité de documentation, d’une indemnité de recherche...
La logique dans la démarche voudrait cependant que l’on respecte l’équation : revendiquer ses droits = assumer ses obligations.

Le point principal de la grève actuelle concerne l’intégration dans le grade de praticien spécialiste principal, des praticiens spécialistes ayant plus de dix ans d’ancienneté et l’intégration dans le grade de praticien spécialiste chef, des spécialistes ayant plus de quinze ans d’ancienneté. En un mot, les médecins spécialistes de santé publique exigent une intégration pure et simple dans des postes supérieurs sans passer de concours, même si au cours de leur carrière ils n’ont pas actualisé leurs connaissances médicales. Cette logique est dangereuse car elle ouvre la voie aux dérapages.

A titre d’exemple, rien n’empêche les maîtres-assistants de réclamer pour les plus anciens parmi eux le grade de professeur sans passer les concours requis ! La demande de suppression de la thèse faite par certains est-elle une prémisse dans cette logique ? En fait, des dérapages, il y en a eu. Lorsque le président du syndicat affirme qu’il est universitaire et que son cursus est identique à celui du ministre de la Santé, il balance des contrevérités, sans aucune retenue ni éthique (le ministre est son supérieur hiérarchique), ni déontologique (le ministre est professeur et de surcroît son aîné). Contrairement à ce qu’il affirme, il est devenu spécialiste en 10 ans (6 ans de médecine et quatre ans de spécialité) et non de 12 ans, à moins qu’il y ait eu redoublement à deux reprises. Pour être professeur en médecine, il faut faire 12 ans en plus du grade de spécialiste (soit bac + 22 ans en moyenne), satisfaire à au moins trois concours comprenant des épreuves pratiques et théoriques et présenter un dossier solide de titres et travaux incluant notamment de nombreuses publications. De même, les comparaisons salariales données comme exemple (magistrats ayant un salaire trois fois plus élevé) ne sont pas vraies, car le salaire d’un professeur d’université autre qu’en médecine est à peine plus élevé que celui d’un médecin spécialiste; pourtant son cursus est au minimum de bac + 16 ans. Au-delà des dérapages verbaux, les dérapages les plus graves sont le recours quasi systématique aux mesures extrêmes que sont les grèves illimitées prenant en otage les malades.

Cette logique de confrontation ignore deux données fondamentales :

C’est d’abord le malade, pierre angulaire du système de soins et dont personne ne semble se soucier, qui est la première victime de ces dérapages itératifs. La dimension santé publique des médecins spécialistes pose des interrogations.
A peine le tiers des effectifs est en exercice dans les secteurs sanitaires des villes non universitaires, la grande proportion est concentrée dans les CHU et les hôpitaux spécialisés. A titre d’exemple, 73,25% des pédiatres et 70,52% des obstétriciens exerçant dans le secteur public à travers tout le territoire national sont concentrés dans douze wilayas du pays. Le secteur public au 31/11/2000 ne disposait que de 45 pédiatres et de 49 obstétriciens pour 36 wilayas de l’intérieur du pays. Ces chiffres indiquent également que certaines wilayas sont totalement dépourvues de pédiatres (Djelfa, Tébessa, Guelma, Souk Ahras, Tiaret, Relizane, Laghouat, El-Bayadh et Tindouf) et d’autres d’obstétriciens (Oum El-Bouaghi, Tébessa, Jijel, Guelma, M’sila, Souk Ahras, Laghouat, Tamanrasset, Illizi, El-Oued, Ghardaïa et Tindouf).

Les conséquences sur le plan de la santé de la population sont très graves :

1- C’est d’abord une mortalité maternelle très élevée dans certaines wilayas où le taux dépasse les 250 pour 100.000 naissances vivantes, alors que ce taux est autour de 2 pour 100.000 naissances vivantes dans les pays développés.

2- C’est aussi le nombre de décès des enfants de moins d’un an évalué à 20.291 en 2000. Les wilayas dont le secteur public est dépourvu d’obstétriciens et de pédiatres au cours de l’année 2000 (Tébessa, Guelma, Souk Ahras, Laghouat et Tindouf) ont enregistré un rapport: naissances vivantes sur taux cumulé nourrissons décédés avant un an et mort-nés, respectivement de 14,17%, 17,25%, 15,75%, 12,63% et 17,39%.

3- C’est ensuite un nombre considérable de déficiences motrices et/ou cérébrales liées à des grossesses mal suivies, ou à des accouchements compliqués ou encore à des infections survenues dans les premiers jours de la vie. L’Algérie enregistre un nombre très élevé d’handicapés. Il n’existe pas d’étude exhaustive sur ce phénomène mais le recensement
général de la population de 1998 a rapporté, dans la tranche d’âge de 0 à 4 ans, le chiffre de 26.146 handicaps moteurs, cérébraux ou sensoriels, avec en plus 8.254 autres handicaps d’origine non précisée.

Cette situation préoccupante sur le plan de la santé publique pousse les pouvoirs publics aujourd’hui à envisager sérieusement le recrutement de médecins spécialistes étrangers, en attendant la révision de la carte sanitaire et de la carte universitaire.

C’est ensuite la performance ou l’amélioration des compétences des praticiens spécialistes qui doivent être un souci constant, mais qui paradoxalement échappent totalement au débat. Le syndicat, qui se dit organisation socioprofessionnelle, s’intéresse peu apparemment à l’amélioration des compétences et à l’actualisation des connaissances. Ce souci est pourtant permanent dans les pays développés qui ont fait de la formation continue et de sa validation un impératif à l’exercice de la profession. Le diplôme n’est plus pérenne, il doit être consolidé de façon permanente par de nouveaux acquis validés. Sur cette base, une licence d’exercice de la médecine est exigée tous les quatre ou cinq ans pour continuer son travail. Il est donc temps de revenir aux normes et de baser tout notre système de soins autour du malade qui doit être le départ et la finalité de notre réflexion et de notre démarche. Les intérêts des praticiens de santé publique ne peuvent et ne doivent empiéter sur ceux des malades ou, pire, les ignorer.
Leurs revendications doivent être logiques compte tenu de leur profil de formation et de leur travail réel sur le terrain car personne ne met en doute la noblesse de leur mission.

Mostefa Khiati
Professeur de Pédiatrie, Président de la FOREM

Transmis par le professeur Larbi Abid - le 8 novembre 2004


 
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