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Editorial du professeur Larbi Abid - Juillet 2003
Résurgence de la peste en Algérie : La sonnette d'alarme ?
Professeur Larbi Abid

Vue d'Oran au XIXème siècle

Vue d'Oran au XIXème siècle


Depuis quelques années l'Algérie connaît une incroyable série de catastrophes : en plus des calamités dites "naturelles" (inondation de Bab-El-Oued en novembre 2001, plus de 1 000 morts ; séisme du 21 mai 2003 : 2 300 morts, autant de disparus et 11 000 blessés) une succession d'épidémie de botulisme, tuberculose (18328 cas en 2001), typhoïde (2411 cas en 2002), rougeole, méningite (2579 cas en 2002), gale, intoxications alimentaires (4000 à 5000 cas / an), maladies à transmission hydrique (8125 cas / an), zoonoses (leishmaniose, brucellose et hydatidose) parsèment le quotidien des algériens sans que l'on puisse, dans ces cas, ignorer le laisser aller des autorités chargées de l'hygiène et de la prévention des maladies transmissibles.

Pour clôturer cette liste hélas non exhaustive, une épidémie de peste a éclaté au courant de ce mois de juin 2003 dans la banlieue d'Oran, 2ème ville du pays, ville qui a servi de cadre à Albert Camus pour son roman mythique, "la Peste" où dans la conclusion, prémonitoire de ce roman Camus fait dire à son héros :
"Et (Rieux) savait ce qu'on peut lire dans les livres que le bacille de la peste ne meure ni ne disparaît jamais, qu'il peut rester, pendant des dizaines d'années, endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves... Et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse".

Ainsi entre le 4 et le 18 juin 2003, 10 cas de peste bubonique sont apparus dans la localité de Kehaïlia, commune de Tafraoui, village de 1 200 personnes, à 30 kilomètres d'Oran. On déplore le décès du premier cas signalé. Le village est mis en en quarantaine pour 12 jours et tous les habitants du village sont mis sous traitement préventif (sulfamides + tétracyclines) en plus d'une campagne de désinsectisation. Une enquête est en cours afin d'identifier l'origine exacte de l'épidémie. S'agit-il d'un gisement tellurique comme pour le tétanos comme cela a été évoqué ?

A ces dix premiers cas sont venus se rajouter 4 autres cas dans des communes des wilayas de Mascara et Ain Temouchent, limitrophes de la wilaya d'Oran. Le ministre de la Santé a rappelé qu'il s'agit des premiers cas de peste enregistrés en Algérie depuis l'indépendance en 1962 et que même dans les archives de l'Institut Pasteur d'Alger il ne semble pas y avoir eu d'épidémie de peste en Algérie durant la période coloniale française.

Oran a-t-elle déjà été atteinte par ce fléau ?

Si effectivement pendant la période coloniale Oran n'a pas enregistré de cas de peste, dans son histoire plus ancienne, on retrouve la notion d'épidémie de peste. En effet Oran d'abord ville phénicienne puis romaine ; puis refuge de corsaires, puis Oran espagnole jusqu'au tremblement de terre en 1790 et l'occupation par les Turcs jusqu'à l'arrivée des Français a été atteinte par la peste en 1732 lorsque les troupes turques dirigées par Bou Chlaghem attaquèrent les troupes espagnoles qui furent défaites. Au terme de cette défaite la famine et la peste y firent leur apparition. En 1794 une fois encore, Oran fut frappé de la peste par des pèlerins venus de la Mecque (selon le professeur Mokhtari une plaque commémorative est apposée à Santa Cruz). Outre Oran, Des Fontaines rappelait le rôle des rats et des souris, lors de la peste qui allait sévir à la fin du 19ème siècle à la Calle (El Kalla) près de la frontière algérienne.

Dans les deux pays voisins du Maghreb on peut également signaler que Tanger a été atteinte par une épidémie de peste en 1818-1819 qui enleva 20% de la population. Une autre épidémie eut lieu en 1825. De l'histoire de France, on apprend que le roi Saint-Louis, après l'échec de l'expédition d'Egypte, tentera une opération en Tunisie. Il sera vaincu non par les hommes mais par la peste, le 25 août 1270. L'Algérie comme le Maroc et le Sénégal sont considérés comme des foyers anciens totalement éteints (ce qui n'est plus valable pour l'Algérie). La Libye, pays frontalier avec l'Algérie signale régulièrement à l'OMS des cas de peste : Huit cas de peste bubonique sont survenus en septembre 1984 dans deux localités situées à 25 km de Tobrouk, où des foyers de peste avaient été observés en 1976-1977. Les foyers de peste qui existent en Libye présentent un grand intérêt du point de vue épidémiologique : le fait que les cas survenus en 1972, 1976 et 1977 aient été observés dans différentes parties du pays dispersées sur une vaste superficie prouve l'existence d'une importante épizootie de peste.

Des rapports sur la peste en 1976 dans des localités où l'on avait abattu des chameaux malades attirent l'attention sur le rôle de ces animaux dans l'épidémiologie de la maladie dans certaines régions.


Vue d'une habitation dans la banlieue d'Alger (bidonville)

Vue d'une habitation dans la banlieue d'Alger (bidonville)


En Algérie contemporaine, chaque année, des milliers de personnes sont atteintes par la méningite, la fièvre typhoïde, la tuberculose, la gale. L'apparition de la peste est favorisée par des conditions de vie engendrées par la pauvreté dans des environnements plus ou moins propices à la diffusion de la maladie : prolifération de l'habitat précaire, égouts à ciel ouvert, gestion aléatoire des déchets ménagers, absence de campagne de dératisation. Les autorités n'arrivent pas à trouver de solutions au problème du ramassage des ordures, qui ne se fait plus régulièrement partout dans le pays. Les décharges sauvages dans la plupart des villes et villages du pays, attirants des facteurs de nuisances tels qu'insectes, chiens et chats errants, rongeurs vecteurs de maladies. L'eau est une autre préoccupation des habitants de la plupart des régions du pays. Cette détérioration du cadre de vie du citoyen algérien, est-il dû à un laxisme des autorités et des élus locaux ainsi que des services chargés de l'hygiène au niveau de la commune ? S'agit-il d'une rareté des ressources financières en rapport avec la transition économique de ces dernières années, méfaits d'un système économique mondial ?

Quoi qu'en dise, ces épidémies sont en rapport avec la propagation de la pauvreté, l'exclusion et la marginalisation. "Les risques de maladies infectieuses sont hautement élevés dans tout le pays. Aucune ville n'est à l'abri. Alger est particulièrement menacée, avec la présence de décharges publiques à ciel ouvert et la détérioration des réseaux d'assainissement".

Rappel historique

La peste fait partie de ces maladies gravées dans l'imagination collective parce qu'elles ont semé la terreur durant des siècles. En effet, plusieurs épidémies de peste ont causé plus de 200 millions de décès dans le monde à travers les siècles. L'épidémie la plus connue est sans doute l'épidémie de peste bubonique qui a frappé l'Europe au XIVème siècle, rayant au passage environ le tiers de la population européenne.

Il semblerait que la peste existait en tant que maladie des rongeurs sauvages bien avant l'apparition de l'homme.
Connue dès l'antiquité (témoignages contenus dans la Bible, l'Iliade ou l'Eneïde), les nombreuses épidémies qui frappèrent l'occident furent associées à la peste dès lors que la sous-alimentation, la disette, la famine et la surpopulation fournissaient un terrain favorable à l'apparition d'une maladie contagieuse et mortelle. Ainsi beaucoup de fléaux dont le typhus ou la lèpre, furent confondus sous le même vocable "pestis" sans pour autant soupçonner vraiment les conséquences des pestes à venir.

Il est classique de décrire trois grandes pandémies dans l'histoire de la peste : la première, la peste de Justinien, au VIème et VIIème siècles de notre ère, la seconde ou peste noire du XIVème au XVIIIème siècle (plus de 50 millions de morts), la troisième, actuelle : elle a débuté à Canton (Chine) en 1894, et elle atteint actuellement l'Afrique, l'Amérique et l'Asie. La peste de Justinien est une peste bubonique apparue au VIème siècle après J-C, et frappe l'ensemble du Bassin Méditerranéen. Elle débute en Égypte puis s'étend à l'Afrique du Nord, et Occidentale et une grande partie de l'Europe sont touchées. Entre 542 et 546 après JC, des épidémies en Asie, en Afrique et en Europe ont fait près de 100 millions de victimes.

La peste noire (en référence aux plaques noires qui se développent sur la peau autour des piqûres de la Xenopsilla cheopsis ou puce du rat), partit d'Asie en 1333 et gagna la Chine, l'Inde puis la mer du Nord à partir des comptoirs de Crimée, véhiculée par les rats embarqués dans les caves des navires marchands. En 1347, l'épidémie est à Constantinople d'où elle atteint la Sicile puis Marseille. Par le biais des ports et des routes commerciales, la grande peste contamine presque toute l'Europe Continentale. Entre 1346 et 1353, 25 millions de personnes périrent. Cette pandémie perdura jusqu'au XVIIIème siècle et fut marquée par de nombreuses tragédies parmi lesquelles la peste de Marseille. De 1346 à 1722 en Europe on compte 25 millions de morts en 7 ans soit la 1/2 ou 1/3 de la population.

La peste de Chine se manifesta à HongKong en 1894. Lors de cette épidémie, Yersin découvrit le bacille gram-négatif, germe responsable de la maladie, dont P.L Simond démontra, en 1898, la transmission par la puce. Cette troisième pandémie s'est rapidement propagée dans le monde entier, transportée par les rats à bord des navires à vapeur plus rapides qui avaient remplacé les vaisseaux à voile dans les flottes marchandes. En l'espace de 10 ans (1894-1903) la peste faisait son apparition dans 77 ports de cinq continents : l'Asie (31 ports), l'Europe (12), l'Afrique (8), l'Amérique du Nord (4), l'Amérique du Sud (15) et l'Australie (7). Cette pandémie pesteuse ravagea Madagascar en 1898, Alexandrie, le Japon, l'Est africain et le Portugal en 1899, puis Manille, Sydney, Glasgow et San Francisco en 1900, enfin Java en 1911 et Ceylan en 1914. Parallèlement à la propagation de la maladie par voie maritime, le réveil de certains foyers infectieux (50000 morts en Manchourie en 1910) aggrava les pertes humaines, en particulier en Inde où l'on recensa près de 12 millions de morts entre 1898 et 1948.

Depuis plusieurs décennies, le déclin de la peste s'accélère mais cela ne signifie pas pour autant son extinction. En effet, de nos jours, les foyers infectieux délaissent les grandes villes et sont relégués dans les zones rurales jusqu'alors épargnées. Si la peste n'est plus, aujourd'hui, un sujet d'inquiétude pour les pays disposant de structures médicales, administratives et techniques appropriées, de nombreuses régions du monde sont encore sous la menace d'une expansion de la maladie.
En Europe, la dernière épidémie de peste remonte à 1910 avec la peste des chiffonniers de Saint Ouen.

Epidémiologie

La peste est une anthropozoonose due à Yersinia pestis, bacille gram négatif, immobile, extrêmement pathogène. La maladie est habituellement transmise à l'homme par piqûre de puces infectées par des rats, réservoir de la bactérie. Très sensible à la chaleur et au soleil, le bacille de la peste ne semble pas pouvoir survivre hors d'un hôte et on estime qu'il peut rester infectieux une heure sous forme d'aérosol.
Cette bactérie est la seule Yersinia à pouvoir, et à devoir se multiplier :

  • chez le vecteur
  • chez le mammifère
  • dans le sol (bactérie tellurique dont la virulence augmente par ce passage dans le sol. Elle supporte des températures dans la nature allant de - 10° à + 45° C. Sa survie est liée à des facteurs environnementaux : hygrométrie, température, obscurité. Dans la nature sa survie atteindrait 300 à 500 jours). La contamination du sol se fait par les cadavres (mammifères essentiellement). Quoiqu'il en soit, la peste endogée (ou peste d'enfouissement, ou peste tellurique) est une réalité expliquant (surtout en zones, ou saisons, tempérées ou froides) la réapparition, en un lieu, donné, de la peste. - In vitro à + 4°, elle dépasserait 25 ans.

L'homme est contaminé par des piqûres de puces de rongeurs infectés, en particulier Xenopsylla cheopsis. Les puces transmettent la peste à l'homme lors d'un repas sanguin. Lors de l'épidémie, la transmission peut se faire par voie respiratoire inter-humaine si l'un des malades est atteint d'une lésion respiratoire ouverte.

Il y a actuellement plus de 1900 espèces de puces dont la majorité si l'hôte est réceptif, peuvent lui donner la peste.

Réservoirs

Rongeurs sauvages : réservoirs naturels de la peste sylvestre. Il s'agit presque toujours d'espèces peu sensibles qui ne meurent pas de la maladie et peuvent ainsi la transmettre, une même espèce peut être sensible ou résistante. Pour chaque région, on trouve respectivement : Turkestan russe, Kurdistan iranien : gerbilles, Meriones unguiculatus, Afrique du Sud et du Nord : M. libycus, gerboises.


Gerboise commune en Afrique du nord

Gerboise commune en Afrique du nord


En Europe, les rats sont la source principale de dissémination de la peste, aux Etats-Unis ce sont les écureuils. Les animaux domestiques, chiens et chats, peuvent être des sources d'infection quand ils sont contaminés par les puces de rongeurs, marsupiaux, chameaux, ovins.

En dehors des épidémies, les rongeurs peuvent servir de réservoir de l'infection et les puces demeurent infectieuses pendant des mois.

Professeur Larbi ABID le 07 juillet 2003
abid@santemaghreb.com


 
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