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Editorial - Mars 2006
Le scorpion, cet insecte qui tue encore.
par Farouk Zahi

Il s’appelait Nabil, il n’avait que 4 ans, il jouait avec ses petits camarades du quartier à Biskra, il rencontra la mort sous une pierre. Elle s’appelait Nora, elle venait d’avoir son baccalauréat ce jour là, elle mourra sur le perron de la polyclinique de Tolga. Il s’appelait Abdallah, pieds nus, il était sur sa terrasse par une nuit d’été que seule Ouargla, en détient la recette. A la première marche, le dard venimeux lui injecta la mort dans une veine plantaire, à l’âge où l’insouciance élude les craintes. A Dhaya-Ben-Dahoua (Ghardaia), M’Barka à la fleur de l’âge, expirait la nuit de ses noces. Elle disait qu’une épingle de sa robe de mariée lui lacère le dos. L’envenimation scorpionique, ce fléau des Hauts plateaux et du Sud, fait près de 30.000 victimes par an dont 1 cas sur 1000, décède en dépit de soins intensifs. Cet arachnide, aussi vieux que le monde, fascine et fait peur. Les espèces venimeuses les plus connues, sont Buthus occitanus où scorpion languedocien, du sud de la France, se faisant de plus en plus rare, Centurus le mexicain et enfin Androctonus australis le nord-africain. Ce dernier, bien de chez nous, appelé à juste titre, le tueur d’homme. Il y a lieu de se poser légitimement la question, sur la persistance et l’extension de cet accident venimeux qui évoquait de prime abord, les zones inhabitées ou steppiques de l’Algérie profonde. Loin s’en faut, 18 wilayas sur l’ensemble du pays sont sujettes à l’infestation scorpionique, dit-on. Le fameux triangle de la mort, constitué par le périmètre Ksar-Chellala, Ouargla et Biskra, semble évoluer pour intégrer d’autres contrées. L’endémie est périurbaine à 65% et l’incidence de l’envenimation calculée, il y a quelques années de cela, était intra domiciliaire à plus de 60%. Le mal devenait intra mural.

Les vieux ksour et médinas, se transformaient en lieu de prédilection du scorpion. Il trouvait un gîte favorable dans les ruines et gravats de vieilles masures, abandonnées par leurs légataires, à la disparition des anciens occupants. L’extension urbaine, l’a spolié de ses repaires naturels. Le réseau d’assainissement, lui offre des facilitations pour ses déplacements. L’absence d’éclairage public, l’encourage à vaquer librement. Prédateur nocturne, il peut le faire de jour, dans ces conduits humides et frais à l’abri des regards. Les conduites d’évacuation des baignoires et lavabos, le font pénétrer dans des endroits insoupçonnés. Parmi ses paradoxes, il craint la chaleur. Il gîte sous la pierre, relativement fraîche le jour, pour la quitter le soir, lui préférant la fraîcheur extérieure. Les nuits torrides pourvoient les urgences médicales, en nombres exceptionnels de cas d’envenimation. La glande pleine de venin, il part la nuit tombée à la recherche de sa pitance. Sa piqûre serait moins nocive au petit matin, son ampoule vide ne contenant pas assez de venin pour tuer.

Que faisaient donc les anciens pour s’en prémunir ? Et bien en faisant recours à ses prédateurs naturels, que sont les gallinacés : poulet, dinde et pintade, qui généralement cohabitaient avec la famille. Le hérisson autre insectivore, était domestiqué pour les besoins de la cause. Celui-ci de mœurs nocturnes, assurait la relève, des premiers cités. D’autres pratiques ataviques, étaient de mise. Le sac de jute mouillé, était mis au pas de la porte, la fraîcheur du lieu retenait le scorpion jusqu’au matin. Les chaussures n’étaient jamais abandonnées à l’extérieur des logis. Les ustensiles et autres contenants étaient toujours renversés et haut placés pour, ne permettre aucune intrusion désagréable. Le couchage à même le sol était évité. La « sedda » confectionnée à partir de palmes tressées, était placée sur des tréteaux et tenait lieu de lit. La literie était préalablement vérifiée, avant son utilisation. Dans la palmeraie du M’Zab, une technique populaire, mettait de gros morceaux d’oignons découpés, sous un bidon troué sur les côtés. On trouverait les scorpions agglutinés autour du récipient. Il n’y aurait-il pas un tropisme quelconque, entre l’insecte et cette racine bulbeuse ? On trouvait souvent dans la tradition oasienne, le scorpion enfoui dans l’oignon sec ensaché. On préconisait toujours d’extraire l’oignon du sac à l’extérieur des demeures. Quelque soit l’efficacité ou non des méthodes utilisées çà et là, il demeure indéniable que l’individu, dans un souci de conservation, tente de trouver la parade. Sa passivité par contre, participerait sans nul doute, à sa perte.
Les techniques médicales modernes, telles la sérothérapie et autres médications, ont quelque peu dépossédé le citoyen de sa vigilance. Il pense qu’il serait sauf, en cas d’envenimation, ce qui n’est malheureusement pas, toujours le cas. L’enfance dans sa candide innocence, y est tragiquement exposée. Les moyens physiques de lutte, sont la suppression des gîtes occasionnels constitués par les anfractuosités des murs démunis de crépissage, l’éloignement des gravats et déchets ménagers,l’éclairage extérieur individuel à défaut de l’éclairage public. Dans la vallée du M’Zab, les habitants placent des néons au fronton de leur domicile. Allumés à la prière du « Icha’a », ils ne seront éteints qu’à la prière de l’aube. C’est une conduite citadine à mettre sur le compte, d’une conscience citoyenne. Les insecticides sont, aux dosages usuels, de nul effet. Le mazout, sans toxicité pour le scorpion, lui est cependant répulsif. Il peut l’éloigner momentanément.

Le Mexique qui vivait aussi, les affres de la neurotoxine scorpionique, aurait barré la route à son Centurus. Les constructions seraient ceintes de carreaux céramiques, à l’effet de ne rendre nulle, toute tentative d’escalade des murs extérieurs. Ne dit-on pas qu’à chaque chose malheur est bon ? L’on me dira où serait le bon dans le scorpion ? Je dirais : « dans son venin !».
Le Dr Koubi, médecin vétérinaire, ancien chercheur à l’Institut Pasteur d’Algérie, qui a consacré une bonne partie de sa vie au scorpion, le connait jusqu’au paradoxe de l’affection. Il faisait nourrir son élevage de scorpions avec des vers de farine, qu’ils produisaient dans son propre réfrigérateur. Ce ver aurait été ramené jusque là, des Pays-Bas, si j’ai bonne mémoire. Ce praticien, originaire de Ouargla, faisait de la lutte anti-scorpionique un point d’honneur à la limite du sacerdoce. Il sollicitait de sa hiérarchie, l’extension des stalles destinées aux chevaux, sur lesquels on prélevait le sérum antiscorpionique. Le sérum algérien très demandé à travers le monde (U.S.A et Arabie Saoudite) est reconnu de bonne qualité thérapeutique. Ce « poison » pouvait rapporter de l’or. Il me racontait ainsi, l’histoire de ces globe-trotters français, qui parcourraient dans les années 70, nos zones arides à la recherche de scorpions et de vipères. Ils les faisaient « pisser » ou « vomir » après capture. Les venins collectés, dans des flacons de 10 grs, vendus à un fameux Institut scientifique français, pouvaient ramener plusieurs millions de F.F de l’époque. Ne peut-on pas développer ce créneau, au bénéfice de la recherche scientifique ? Sauf si ce n’est déjà fait, bien sûr !
En guise de conclusion partielle, si la protection civile est à féliciter pour ses caravanes de sensibilisation sur le péril scorpionique, ce problème déjà national, interpelle cependant plus d’un secteur. L’Agriculture, les Forêts, l’Urbanisme et l’Environnement auront à faire un effort particulier pour soustraire, à ce fléau porteur de mort, ses potentielles victimes. Le secteur de la santé a déjà fort à faire, dans ses tentatives parfois frustrantes, de ramener à la vie des moribonds. Le drame des familles touchées par un décès par envenimation, est mal vécu par celles-ci. Le reproche à faire, sera dans ce cas dirigé, aussi bien à la collectivité, qu’à la famille.

par Farouk Zahi le 10 avril 2006

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