|
Cette question pose des problèmes relationnels pour lesquels la
plupart de nous médecins somme peu familiers. Les exemples suivants
tirés de notre pratique quotidienne illustre bien ce fait :
- Une patiente opérée pour un cancer colique développe des métastases
hépatiques pour lesquelles elle est mise sous chimiothérapie.
Après quelques cures, voyant la non réponse au traitement, son
médecin nous l'adresse pour un éventuel geste d'exérèse hépatique.
A aucun moment au cours de son traitement et de son suivi, le
diagnostic de cancer n'a été évoqué par l'équipe médicale l'ayant
pris en charge. Lorsque qu'elle nous fut adressé, elle pensait
venir se faire opérer d'une lithiase rénale découverte fortuitement
lors du bilan morphologique de sa maladie cancéreuse et non pour
les métastases hépatiques qui lui ont été décrits comme des tâches
sur le foie qui ont été traitées par la chimiothérapie. Elle trouve
l'intervention chirurgicale proposée dangereuse et la refuse.
- Un jeune patient présentant un cancer du bas rectum localement
avancé a bénéficié d'une radiothérapie qui a fait fondre la tumeur.
Un mois après la fin de la radiothérapie, il nous fut adressé
pour une amputation abdomino-périnéale sans que le diagnostic
de cancer ou le type d'intervention chirurgicale n'aient été évoqués
par l'équipe soignante. Le malade a refusé l'intervention qu'il
a trouvé disproportionnée par rapport à son état qu'il considérait
comme satisfaisant après la radiothérapie. Quelques mois plus
tard nous le revoyons avec une tumeur irrésécable.
Ces deux exemples parmi tant d'autres, nous amène à discuter du
vécu du phénomène "cancer" dans la société algérienne
et du droit du malade à connaître la vérité sur sa maladie.
Dans notre société, il existe un certain fatalisme "mektoub"
(ce qui est écrit ; nous avons même un proverbe qui dit que ce qui
est écrit sur le front, ne peut être enlevé par les mains : li mektoub
fel djbin ma inahouh el yadine). Ce fatalisme fait que la majorité
de la population pense que Dieu a décidé de nous reprendre en nous
envoyant une maladie : le cancer qui est considéré comme une affection
inguérissable. Ce point de vue sur la maladie cancéreuse existe
également chez beaucoup de nos confrères.
Face à cette situation quel est la position du médecin lorsqu'il
diagnostique un cancer chez son patient ? Si effectivement un patient
a le droit de connaître la vérité sur sa maladie, il faut au préalable
avoir une appréciation de son niveau d'instruction, de sa culture,
de ses convictions religieuses et de ses préjugés, de l'histoire
clinique de sa famille et de ses proches. En effet si beaucoup de
personnes en bonne santé considère qu'un médecin doit leur dire
la vérité quel qu'elle soit, d'autres, toujours en bonne santé,
préfèrent au contraire l'ignorer. Quant aux malades, l'avis des
personnes en bonne santé ne peut leur être transposé puisque l'on
a vu même des médecins exerçant en oncologie présentant des signes
manifestes de néoplasie qui ont retardé le plus tard possible les
investigations diagnostiques en appliquant la politique de l'autruche
à leur dépens.
Aussi, si l'on ne peut comme en Occident dire la vérité d'emblée
au malade, il faut au cours du bilan d'extension de la maladie et
afin que la patient puisse s'impliquer dans le traitement procéder
par étape en commençant par annoncer l'existence d'une lésion qu'il
faudra évaluer (bilan d'extension) et traiter le plus tôt (par différentes
thérapeutiques) avant qu'elle ne s'aggrave. Il faut, à ce propos,
relever que dans le langage courant, une tumeur maligne est appelé
: "tumeur femelle" c'est-à-dire qui peut soit réapparaître
après traitement soit donner des petits (métastases) à l'inverse
d'une tumeur bénigne qui est considérée comme "tumeur mâle".
La maladie cancéreuse étant une affection pluridisciplinaire, les
différents spécialistes concernés doivent avoir à l'esprit l'information
du patient et ne pas occulter cet aspect, le laissant au confrère
qui doit prendre la suite des investigations ou du traitement. Plus
tard est l'annonce, moins grande sera la compliance du malade au
traitement.
Il faut que l'information sur la vérité du diagnostic puisse se
faire de façon différé et intervenir par pallier au fur et à mesure
que les relations médecin et malade s'affermissent du fait d'une
meilleure connaissance réciproque et du fait d'une certaine familiarisation
du malade avec la maladie.
En utilisant un langage clair et précis, susceptible d'être intégré
dans le système de connaissances et de pensés d'une personne étrangère
au milieu médical, le médecin se doit de préparer son malade à accepter
et le diagnostic et les différentes modalités thérapeutiques avec
leurs conséquences à savoir les risques opératoires, radiothérapiques
et les séquelles éventuelles.
Occulter le problème car n'ayant pas le courage d'affronter le malade,
c'est parfois lui faire perdre une chance de traitement radical
si celui-ci le refuse lorsqu'il lui est annoncé.
Professeur Larbi ABID le 3 février 2004
abid@santemaghreb.com
|