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Quand elle nous reçoit, dans son domicile, le Professeur
Amal Bourquia qui nous a accordé un entretien entre deux rendez-vous,
est plongé dans ses documents. Elle profite d'une heure ou
deux de "repos" pour plancher sur un prochain ouvrage ou un
prochain congrès. La néphrologie est bien plus qu'une simple
spécialité médicale chez cette scientifique passionnée. Elle
ne cesse de courir le monde pour mettre à jour ses connaissances
qu'elle met volontiers au service du public et des professionnels
de la santé. Ses ouvrages font référence. Le Pr Bourquia a
bien voulu faire avec nous le point sur la situation de l'insuffisance
rénale.
Le Matin : Vous venez de publier un nouvel
ouvrage que vous avez intitulé "Plaidoyer pour la transplantation
rénale au Maroc". Vous semblez dire que c'est possible d'améliorer
non seulement les chances de survie des patients mais également
leur qualité de vie. Comment se fait-il alors que la transplantation
rénale n'ait pas évolué depuis si longtemps ?
Professeur Amal Bourquia :
La première transplantation rénale a eu lieu en 1986 et ce
de manière concomitante dans les trois pays du Maghreb avec
des évolutions différentes.
C'est à cette date que nous avons tenté la première expérience
marocaine dans ce domaine avec une aide étrangère qui n'était
représenté à ce moment là que par un chirurgien américain,
le reste du travail ayant été assuré par nous-mêmes, une équipe
très réduite mais qui était très motivée pour cette nouvelle
thérapeutique. Malheureusement par la suite, il y a eu des
blocages et des problèmes qui n'ont pas permis à la transplantation
rénale de poursuivre le parcours souhaité.
Et ce n'est qu'en 1990 et avec une équipe 100% marocaine que
nous avons effectué quelques greffes à partir de donneur vivant,
sur des patients bien sélectionnés et que nous avions correctement
préparés. Ces opérations, les premières dans notre pays, se
sont bien passées et l'expérience aurait bien pu continuer
si encore une fois des problèmes d'ordre humain essentiellement,
n'avaient pas entraîné des discordes au sein des équipes de
transplantation. Un travail correct depuis cette date aurait
normalement permis un bon essor de la transplantation rénale
dans notre pays, en particulier à partir de donneur vivant.
Mais malheureusement, comme vous pouvez le constater sur les
statistiques que j'ai avancées, nous avons accumulé un énorme
retard dans ce domaine. Il est certain que dans ce retard
de nombreux facteurs sont incriminés : économiques, socioculturels,…
Cependant, ceci ne peut pas nous excuser dans la mesure où
des pays de même culture et d'autres du même niveau économique
ont pu développer cette thérapeutique.
Le Matin : Alors on est en droit de se
poser la question pourquoi pas nous ? et que devons nous faire
pour essayer de rattraper le retard ?
Professeur Amal Bourquia :
C'est ce qui a, en grande partie, motivé la rédaction de ce
livre qui se veut un plaidoyer pour le développement des greffes
et pour rappeler que la situation des transplantations rénales
dans notre pays reste inacceptable et qu'il y a urgence à
la faire évoluer.
Le Matin : Il y a pourtant, comme vous
l'avez cité dans votre livre, des pistes à explorer et des
propositions à étudier. Où se situe véritablement le problème
?
Professeur Amal Bourquia :
C'est effectivement ce qui nous amène à la question essentielle
: que pouvons-nous vraiment faire ? Comme je viens de le signaler
il n'y a pas un véritable problème mais plutôt de nombreuses
entraves qu'il va falloir combattre ou contourner.
Dans mon livre j'ai recensé les difficultés, mais j'ai surtout
essayé de faire des propositions concrètes qui commencent
à mon sens par une bonne prise en charge de l'insuffisance
rénale chronique. Celle-ci inclut un ensemble d'actions ;
il faut d'abord essayer de répertorier ces malades par un
registre national, faire participer l'ensemble des acteurs
dans ce domaine, organiser les soins autour d'un programme
qui, bien entendu, doit inclure la dialyse et la transplantation.
Il est aussi important pour cette stratégie d'essayer de réduire
le coût de la dialyse mais pas aux dépens de la qualité des
soins. Ce facteur doit être nécessairement considéré si on
veut avoir des patients bien insérés dans la société, capable
de poursuivre leur activité aussi bien personnelle, familiale
que professionnelles.
On ne doit en aucun moment laisser de côté la qualité de la
dialyse qui conditionne aussi les résultats de la greffe.
L'autre action consisterait à développer dès à présent un
programme de transplantation à partir de donneur vivant qui
doit atteindre une vitesse importante et dépasser les interventions
au cas par cas. Il est temps de faire participer l'ensemble
des compétences dont dispose le pays pour l'essor de cette
technique thérapeutique incontournable dans la prise en charge
de l'insuffisance rénale chronique évoluée.
Le Matin : La prise en charge des pathologies
rénales est coûteuse. La transplantation reviendrait-elle
moins cher ?
Professeur Amal Bourquia :
Il est certain que la prise en charge de l'insuffisance rénale
chronique quant elle arrive à un stade avancé est très coûteuse.
J'ai noté qu'à travers le monde, l'évaluation globale du coût
des dépenses à long terme pour le nombre de patients, qui
ne cesse d'augmenter, atteindrait à l'horizon 2010 des chiffres
ahurissants ; mais ce qui est aussi important à noter c'est
que d'énormes disparités existent et continueront de s'aggraver
entre les différentes zones géographiques du globe dépendant
essentiellement du contexte économique et du niveau général
de la santé dans le pays.
Il est certain que la transplantation nécessite aussi des
moyens et un traitement et une surveillance régulière, mais
son coût reviendrait moins cher, passée la première année
après la greffe. Nous devons étudier aussi les protocoles
à utiliser de façon à faire certaines économies. D'où l'importance
d'un regroupement de tous les professionnels pour étudier
toutes ces pistes.
Le Matin : La dialyse qui est actuellement
"Le" traitement, se heurte également à des problèmes. On a
vu des centres fermer leurs portes en raison d'un manque flagrant
de moyens. Que risque-t-il de se passer si la dialyse ralentit
et si les possibilités d'évolution de la transplantation rénale
restent limitées ?
Professeur Amal Bourquia :
Le traitement par dialyse se développe de manière très lente
dans notre pays et même avec un nombre de centres qui avoisine
actuellement les 100, ils ne permettent pas de prendre en
charge tous les patients, en particulier les plus indigents
d'entre eux.
Le manque de moyens reste toujours une entrave importante
au développement de ce moyen thérapeutique; c'est pour cette
raison que de nombreuses propositions pour la dialyse sont
également à étudier pour non seulement permettre au maximum
de patients d'être pris en charge en dialyse mais aussi de
réduire son coût. Mais toutes ces actions ne doivent pas nous
faire oublier la prévention parce que quelque soit le développement
actuel de la transplantation rénale, il ne pourrait répondre
à la demande sans cesse croissante des malades.
Le Matin : Vous déplorez le manque de
statistiques. Est ce important dans votre travail de néphrologue
de disposer de chiffres ?
Professeur Amal Bourquia :
Toutes stratégie prévisionnelle aussi bien dans le domaine
de la santé que dans tout autre domaine doit obligatoirement
passer par l'inventaire et l'évaluation de l'existant. C'est
ainsi que pour recenser les cas d'insuffisance rénale chronique,
la plupart des pays développés ont instauré des registres
qui comportent des informations sur la population des patients
traités ainsi que sur les modalités de leurs traitements.
Ils servent de base de réflexion pour évaluer, programmer
et faire des prévisions en matière de thérapeutique de remplacement
de l'IRC. Il est très important pour nous néphrologues, de
disposer de ces chiffres qui sont des informations considérables
dans les différents domaines : la fréquence de l'insuffisance
rénale, le stade auquel arrivent les patients, les différentes
pathologies qui aboutissent au recours à l'hémodialyse, le
changement de profil de ces patients... Ces informations sont
très utiles pour le praticien.
Le Matin : Vous avez cité dans votre ouvrage
l'expérience saoudienne que vous jugez probante. Quels en
sont les points forts ?
Professeur Amal Bourquia :
L'Arabie saoudite et le premier pays arabe dans le domaine
de la transplantation d'organes. Il dispose pour cela d'un
organisme national chargé de la programmation de la promotion
et de l'organisation des greffes. C'est une organisation nationale
qui a permis l'évolution et le développement de la transplantation
en Arabie saoudite. C'est un très bon exemple dans le monde
arabe dont les résultats sont proches de ceux notés dans les
pays développés et avec une très bonne progression.
Ainsi on relève qu'à la fin de 2002, 3758 greffes de reins
ont été effectués depuis son introduction en 1979, le donneur
vivant représentait 60% des donneurs, alors que 34 % étaient
des prélèvements à partir de personne décédées. Il est certain
que les moyens mis en oeuvre pour le développement de ce programme
sont importants. Pour notre part nous devons nous inspirer
de ces différentes expériences des pays proches et de celles
des pays développés en faisant en sorte que ces projets soient
adaptés à notre contexte. Ils ne doivent en aucun moment être
copiés, car ni les moyens, ni les structures, ni les fonctionnements
ne sont semblables.
Le Matin : Parmi les patients atteints
de maladies rénales, il y a des enfants. Où en est la néphrologie
pédiatrique ?
Professeur Amal Bourquia :
L'histoire de la néphrologie pédiatrique au Maroc restera
toujours endeuillée par la fermeture en 1996 du premier centre
de néphrologie pédiatrique, qui était ouvert au CHU Ibn Rochd
en 1992 et qui était exclusivement consacré au traitement
et à la prise en charge de pathologie rénale chez l'enfant.
Depuis, il n'y a pas eu d'autre centre ni un développement
spécialisé dans ce domaine.
La néphrologie pédiatrique reste une hyperspécialisation qui
s'adresse à l'enfant et qui nécessite beaucoup de moyens et
des compétences humaines spécialisées dans ce domaine. Par
ailleurs, j'aimerais ici surtout soulever que pour l'enfant,
il est indispensable d'insister sur la prévention et donc
sur le dépistage de ces pathologies bien avant la survenue
de l'insuffisance rénale chronique.
Plusieurs protocoles peuvent être développés dans ce sens.
Par ailleurs la transplantation est la thérapeutique de l'IRC
la plus adaptée à l'enfant en IRC qui peut être pratiquée
sans le recours à la dialyse.
Entretien réalisé par Myriam Ezzakhrajy
Lire l'article original :
http://www.lematin.ma/rech/rsarticle.asp?tb=article&id=36310
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