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Silence
on recherche ! Et on découvre. Dans ce temple de la science qu’est le
Centre des biotechnologies de Sfax (CBS) le calme et l’austérité des couloirs
tranchent avec l’activité intense qui règne dans les laboratoires.
Ici,
on traque certains phénomènes complexes de la vie, certaines parties infiniment
petites d’être vivants parfois microscopiques pour protéger des plantes
et les rendre plus résistantes, pour protéger l’environnement, pour aider
à combattre certaines maladies.
Ici,
la science trouve un malin plaisir à s’exprimer. Elle le fait pourtant
dans le vacarme assourdissant d’une discrétion incompréhensible parfois
pour un professionnel de l’information mais tout à fait logique et salvatrice
dans un secteur qui doit protéger ses résultats car leurs enjeux économiques
sont grands. Vous voulez en savoir plus. Suivez alors le guide!
Sfax
mardi dernier à 10h30. Fidèle à son habitude, le train nous a gratifié
d’un peu plus d’une demie-heure de retard. Et à la sortie de la gare commence
alors, pour certains, la chasse aux taxis. Compétition qui, heureusement,
ne nous concerne pas. Arrive notre guide, un industriel de la région qui
multiplie les projets de coopération avec l’Ecole nationale d’ingénieurs
de Sfax (Enis), là où siège le fameux centre des biotechnologies de Sfax
(CBS).
Poussiéreuse,
l’allée qui conduit au portail de l’école est déserte. A droite, sous
l’ombre des arbres une forêt de motocyclettes et de scooters en stationnement
nous rappelle que nous sommes bien dans la capitale des «deux roues».
Pavillonnaire,
l’école commence à donner des signes de vieillesse et il faut s’engager
au fond pour atteindre le bloc abritant le CBS.
Stop
: «confidentiel»
Calme
et quelque peu réservé, le Pr. Radhouane Ellouze directeur général du
CBS, nous reçoit dans son bureau. Un petit local croulant sous les documents
avec pour seul confort un vieux et minuscule climatiseur monobloc.
La
discussion révèle alors une certaine méfiance à l’égard des médias. Et
le rapport d’activité que le responsable nous met entre les mains nous
le confirme. «Confidentiel» peut-on dire sur la page de garde.
Véritable père des lieux le Pr. Ellouze nous explique que le centre travaille
sur des projets très délicats et que certaines personnes non initiées
sont parfois «choquées» en apprenant qu’on y manipule génétiquement certaines
espèces vivantes telles que des plantes ou des bactéries.
«Ha!!! vous travaillez sur les OGM??» (Organismes génétiquement modifiés
— NDLR) entend-on très souvent avec une note de surprise mêlée de méfiance
et de crainte», nous précise-t-il.
Il est donc plus que nécessaire pour cet ancien doyen de la Faculté des
sciences de Sfax, celui qui la dirigea en premier au milieu des années
70, de parler du CBS avec objectivité, sans fanfares et sans chercher
le sensationnel.
«Rassurez-vous, notre journal donne l’exemple». Le responsable s’assied
alors devant son ordinateur et y extrait un court document de présentation
de l’institution (voir «Le CBS en bref»).
Commence alors la visite des locaux. Deux grandes affiches placées de
part et d’autre dans le couloir attirent notre attention. Il s’agit des
plans du nouveau siège du centre. Un projet qui vise à offrir à cet établissement
la possibilité de viser encore plus haut.
Composé d’un grand bâtiment sous forme de barque et de plusieurs locaux
attenants, le plan du projet est présenté vu d’en haut et vu d’en face.
«Cette forme a été imaginée par les architectes nous, nous sommes intervenus
pour le respect des normes des laboratoires», nous répond notre hôte.
Des
armes contre le sel…
Du
genre «on y entre avec un chausse-pieds et on en sort avec un tire-bouchon»,
les laboratoires semblent crouler sous les équipements, le matériel et
les documents. Tapissés d’affiches, de diagrammes et de consignes les
murs eux aussi participent à cette ambiance laborieuse et pleine d’enthousiasme.
Très pédagogique, Mme Radhia Gargouri Bouzid, responsable de l’unité pomme
de terre au laboratoire de protection et de transformation des plantes
nous explique son travail : «Notre objectif consiste à améliorer la tolérance
au sel chez la pomme de terre et de rendre ces plantes résistantes au
virus «Y» qui sont parmi les agents les plus pathogènes pour cette espèce».
Et la spécialiste de rappeler l’importance de cette plante dans notre
alimentation aujourd’hui ainsi que l’augmentation continue de la salinité
des eaux d’irrigation.
«Nous produisons ainsi des plantes transgéniques dotées d’un gène étranger
leur conférant cette nouvelle qualité. C’est ainsi que nous sommes parvenus
à rendre les plantes tolérantes à une eau contenant 6 g de sel par litre.
Et en l’absence d’une législation sur la question, nous continuons à poursuivre
nos recherches en serre». Et d’ajouter, en précisant que «la vérification
doit se poursuivre car si concluante soit-elle, elle n’a été effectuée
que sur un seul cycle», notre chercheuse rappelle que les variétés actuelles
peuvent difficilement tolérer un peu plus de 3g par litre.
… les virus…
Concernant
la protection de la pomme de terre contre ce fameux virus «Y», Mme Bouzid
nous apprend que les recherches concernent deux méthodes pour immuniser
les plantes :
•
La première consiste à doter la plante de gènes provenant du virus lui-même
ou d’un virus apparenté.
• La deuxième, qui vient d’être testée et qui a donné des résultats positifs,
est, elle, originale et consiste à doter la plante d’un gène qui permet
l’expression d’un anticorps. Il s’agit du gène qui correspond à un anticorps
produit par une souris que l’on infecte par une protéine provenant du
virus.
Cette méthode est en cours de vérification nous précise notre interlocuteur.
«Le stress salin est un caractère multigénique, il est donc difficile
de le réduire par la voie traditionnelle (l’hybridation)» c’est ce que
nous explique M. Afif Lahssaïri, qui s’occupe avec M. Khaled Masmoudi
de l’unité des céréales après avoir travaillé sur la pomme de terre.
Il s’agit donc ici comme pour nos fameuses tubercules de renforcer la
capacité du blé dur à faire face à la salinité de l’eau.
«Dans un objectif de performances aussi bien agronomiques qu’économiques»,
précise le chercheur.
• La première piste concerne l’exploitation des qualités «tolérante» d’une
variété de blé appelée «Oum Rabiaa». «Tolérante mais au rendement faible».
Deux gènes sont visés : le premier s’appelle «pyrophosphatase» et il est
déjà isolé et le second a pour nom «antiporter Na+/H+» et il est en passe
de l’être.
• La deuxième piste consiste quant à elle à exploiter les qualités d’une
plante fourragère très résistante au sel (elle peut supporter même l’eau
de mer). Il s’agit, nous explique le chercheur, de comprendre ce mécanisme
et d’isoler les gènes qui le contrôlent. Ces derniers seront alors introduit
dans le blé et dans les plantes qui ont un intérêt agronomique d’une façon
générale.
Mais
à partir de quels indices les recherches sont-elles orientées? «En prenant
connaissance de rapports établis par le ministère de l’Agriculture», nous
répond Mme Bouzid en précisant que les problèmes qui y sont soulevés permettent
de définir certains axes de recherche.
… et les insectes
Le responsable de l’unité des pesticides biologiques étant absent, notre
interlocutrice prend en charge de nous expliquer le travail de cette unité.
Il s’agit d’isoler des gènes d’une bactérie produisant des bio-pesticides
agissant sur différents insectes et qui a pour nom le «bacillus thurenginsis».
Les chercheurs sont parvenus à isoler des souches locales de ce bacille
dotées de ces qualités.
Le
jean, les olives…
«Au
départ, notre labo travaillait sur les enzymes qui dégradaient la cellulose
(appelées cellulases). Aujourd’hui,
nous travaillons sur plusieurs enzymes d’intérêt industriel». C’est ce
que nous apprend M. Ali Gargouri responsable du laboratoire de génétique
moléculaire des eucaryotes.
Parmi les applications visées, le chercheur cite le délavage des jeans
qui se fait traditionnellement à l’aide de la pierre ponce importée de
Turquie.
Grâce à une petite quantité de cellulase on peut produire le même effet
qui nécessite d’habitude 70 kg de cette pierre. On fera donc d’une pierre
deux coups : simplifier le travail et préserver les devises.
Le laboratoire travaille également sur la production de la pectinase,
une enzyme qui ajoutée aux olives au cours du malaxage permet d’améliorer
la qualité de l’huile sans modifier ses propriétés. «Notre travail vient
en amont et consiste à sélectionner les souches de germes qui produisent
les enzymes».
Mais il ne s’arrête pas là. Le labo s’emploie en effet grâce à la génétique
classique à améliorer ces souches. Nous montrant des séquences génétiques
sur un film transparent notre chercheur nous explique que le travail consiste
à les comparer à d’autres séquences à partir d’une banque spécialisée
en ce genre de données disponibles sur internet. «Nous avons ainsi gratuitement
à la fois les données, toujours mises à jour ainsi que les logiciels permettant
de les traiter».
Et d’ajouter : «Avant, il nous fallait acheter ces données sur CD-Rom
et attendre toute une année pour la mise à jour». Un gain de temps et
d’argent non négligeables. Telle une fourmilière, le labo pilule de stagiaires
et de doctorants. «Nous manquons d’espace mais pas de matériel et les
choses iront mieux après notre déménagement», répond notre interlocuteur.
Même
réflexion faite auparavant par le directeur général du Centre qui nous
a assuré que tous les besoins de l’institution sont quasi satisfaits.
Mais le travail sera plus rapide avec l’achat d’un séquenceur automatique
comme on nous l’assure ainsi que d’autres appareils assez coûteux afin
d’accéder au niveau rencontré en Europe.
… et la lutte contre le cancer
Le
deuxième créneau de recherche du laboratoire concerne lui les protéines
d’intérêt médical. Là la collaboration avec l’Institut Pasteur de Tunis,
et les CHU de Sfax devient nécessaire.
Il y a d’abord le travail sur le vaccin contre l’hépatite B grâce au support
de la levure et ce afin d’isoler le gène qui code pour l’antigène «S»
(de surface). Une thèse de doctorat sera bientôt soutenue dans ce sens
et le projet associe également une équipe turque.
Un deuxième travail est effectué et concerne cette fois-ci la protéine
dite «P53» qui se trouve défectueuse dans 50% des individus ayant développé
des cancers. Il est conduit en collaboration avec l’équipe médicale de
l’hôpital Habib-Bourguiba de Sfax dont les dossiers sont une véritable
mine d’informations sur la question.
«Un phénomène assez curieux et qui n’a jamais été décrit par la littérature
mondiale a été identifié et il est aujourd’hui en train d’être étudié.
Il pourrait constituer une nouvelle piste de recherche», conclut notre
interlocuteur.
Et d’ajouter : «Le Centre profite énormément des compétences acquises
par les étudiants envoyés à l’étranger en thèses et en stages post-doctorat.
Grâce à internet, cet avantage est devenu immédiat». Notons que le CBS
cache dans ses tiroirs plusieurs résultats brevétables ou en cours de
l’être.
Sus
à la pollution
A
la configuration un peu bizarre, l’unité des anaérobies du laboratoire
de microbiologie industrielle que dirige M. Samir Bejar est très à l’étroit.
«D’anciennes salles d’eau transformées pour les besoins de la recherche»,
nous apprend-on. Le responsable du labo étant absent, un jeune chercheur
est désigné pour nous en présenter le travail.
L’unité de microbiologie des anaérobies (germes qui peuvent vivre en l’absence
d’air) s’attelle entre autres à la recherche de certains types de bactéries
anaérobies strictes capables de dégrader les toxiques. Des échantillons
provenant de différents milieux écologiques sont pour les besoins des
expériences pollués par des toxiques divers (phénols, benzène, toluène…)
on teste alors le pouvoir de chaque type de bactérie. «Il s’agit d’identifier
des bactéries qui s’adaptent à nos sols», nous explique notre interlocuteur.
• Margines, mon doux souci.
A
l’assaut de ces sous-produits polluants et envahisseurs, le CBS a mis
au point une méthode de valorisation de ces matières secondaires liquides
issues de la trituration des olives.
Primo : les margines donnent du méthane, gaz utile comme source d’énergie
Secundo : on récupère leur eau pour l’utiliser dans l’irrigation
Tertio : on obtient un compost fertilisant.
Les
opérations se font au sein du CBS à l’échelle d’un réacteur de 300 litres.
Le pilote comme on l’appelle au centre. Et le local est fermé à clé s’il
vous plaît. Processus «top secret» croit-on savoir.
•
Comme troisième volet,
le laboratoire s’attaque à l’extraction de composés à pouvoir anti-oxydant
toujours à partir de ces fameuses margines. Grâce à des méthodes physico-chimiques,
il y a eu identification de ces substances et des tests in vivo (sur des
rats) ont été déjà effectués. • Le quatrième volet s’intéresse lui au
traitement des eaux usées par une méthanisation couplée à une ultra-filtration.
Grâce à des bactéries anaérobies, la dégradation de matières organiques
se fera sans addition d’oxygène, donc sans perte d’énergie. Les boues
obtenues grâce à la filtration sont ainsi fermentées et donneront du gaz
donc de l’énergie. A la sortie opposée nous nous sommes retrouvés nez
à nez avec un grand bâtiment, ressemblant à un hangar doté d’un grand
portail fermé. Il s’agit d’une «pépinière pour entreprises», comme nous
l’apprend l’écriteau. Foued ALLANI
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l'article original : www.lapresse.tn/dossiers/textes/entre.html
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