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Dossier : Biotechnologies - Révolution génomique actuelle : Quelle place pour les pays arabes ? - La presse - Tunisie - 30/05/02

• Les risques d’une révolution médicale

• Attention au biopiratage

Avec le séquençage du génome humain, la médecine entame à l’aube de ce nouveau millénaire une révolution qui ouvre une voie royale à la médecine de demain. On s’attend à ce que l’identification complète des 38.000 gènes contenus dans le génome humain aboutira à des avancées rapides dans le traitement des grands fléaux qui continuent à toucher l’humanité, à savoir les maladies cardio-vasculaires, les cancers et les maladies dites dégénératives (diabète, Alzheimer, Parkinson, etc.).

Cet exploit est venu couronner le développement de la médecine durant la période contemporaine. Devenue scientifique avec le début du XXe siècle, la médecine a été l’un des éléments majeurs qui a conditionné l’histoire de l’humanité et a été pour une grande part à l’origine des bouleversements sociaux et économiques qui ont façonné ce siècle. La médecine a été à l’origine de la disparition des grandes épidémies, a contribué à l’allongement de l’espérance de vie et à l’explosion démographique sans précédent qu’a connue l’humanité durant ce siècle. Grâce aux progrès réalisés en biologie moléculaire, la médecine de demain ouvrira la porte à la médecine prédictive, au développement de nombreux types de vaccins (y compris contre les cancers) et à l’application de nouvelles méthodes thérapeutiques tels la thérapie génique et le clonage thérapeutique. On prédit que la médecine du 3e millénaire sera une médecine personnalisée qui se basera sur les caractéristiques génétiques de «chaque individu», pour le soigner de manière ciblée, en utilisant la capacité spontanée de ses gènes à le régénérer et le guérir. Grâce à ces progrès technologiques, la médecine de demain apparaît ainsi très prometteuse. La biotechnologie est apparue dès le début de la révolution génétique comme la technologie du XXIe siècle, et son contrôle la clef du développement durant le prochain millénaire. C’est ainsi que «le projet génome humain» est devenu une importante affaire commerciale autant que scientifique. Avec son développement il est devenu à l’origine d’enjeux financiers et économiques de plus en plus importants. Avec la capitalisation faite sur l’étude du génome, la tendance à breveter les gènes et le développement de la thérapie génique, du clonage thérapeutique et du diagnostic prédictif, la révolution génétique apparaît de plus en plus comme le véhicule d’une nouvelle vision de l’homme sur lui-même et sur le monde.

En comparaison à leurs positions économiques et politiques stratégiques à l’échelle mondiale, la place des pays arabes dans cette révolution biotechnologique reste insignifiante. Jusqu’à ce jour, aucun laboratoire des pays arabes ne se trouve engagé directement dans le programme de séquençage du génome de l’homme ou d’autres organismes vivants. Aucun chercheur arabe ne figure parmi les personnes ayant élaboré et développé le projet génome humain.

Malgré les atouts financiers et la richesse des ressources génétiques dans les pays arabes, aucune entreprise biotechnologique travaillant dans le domaine du génomique n’a jugé utile de s’implanter dans un pays arabe. Les pays arabes et les pays en développement peuvent-ils encore jouer un rôle dans cette révolution ? Peuvent-ils encore faire entendre une autre voix que celle qui semble être la plus répandue actuellement, à savoir celle du gain et du profit commercial. Certaines réalités doivent nous interpeller, en voici certains exemples.

Capitalisation sur les génomes et pays arabes

Sous l’impulsion d’investissements de plus en plus importants, on assiste à la multiplication et au développement très rapide d’entreprises de biotechnologie consacrées au séquençage du génome et à l’identification des gènes impliqués dans les maladies humaines et dans leurs analyses. L’industrie pharmaceutique après une courte période d’hésitation s’est lancée également dans l’investissement dans le génomique. Cette nouvelle industrie attire de plus en plus les chercheurs académiques de renom qui quittent leurs laboratoires académiques pour se lancer dans cette aventure scientifico-commerciale. Les enjeux industriels et financiers de cette nouvelle technologie du vivant sont rapidement devenus considérables. Les biotechnologies s’annoncent comme porteuses d’immenses promesses de richesse et de développement économique dans le siècle qui commence. Pour être rentable, la biotechnologie du génome est amenée non seulement à mettre sur le marché de nouveaux produits (test diagnostic…) mais également à créer de nouveaux marchés en suscitant de nouveaux besoins. Les tests de diagnostic moléculaires commencent à envahir le marché. Les tests permettant un diagnostic prédictif de telle ou telle pathologie commencent à être utilisés sans qu’aucune étude sérieuse de l’impact de leurs utilisations ne soient évalués sur les plans économique, social ou éthique.

Malgré leurs atouts financiers, les pays arabes restent complètement exclus de cette nouvelle biotechnologie. Les populations arabes subissent passivement l’intrusion de ces nouvelles méthodes de diagnostic et de traitements de demain sans aucune tentative de structuration de l’évaluation de leurs conséquences. Jusqu’aujourd’hui,aucune entreprise biotechnologique génomique n’a vu le jour dans les pays arabes. Les chercheurs académiques travaillant dans les quelques rares laboratoires de recherche se trouvant dans ces pays se sentent isolés et frustrés quand ils comparent les conditions de travail de leurs collègues dans les pays avancés avec les leurs.

Brevets sur les gènes et populations arabes

Suite à l’appel lancé en juin 2000 par plusieurs leaders du monde pour la liberté de l’accès à l’information brute contenue dans le génome humain, lors de l’annonce de la publication du séquençage de ce dernier, on s’oriente à n’autoriser les brevets que pour les gènes «utiles» à valeurs commerciales ou les produits commerciaux découlant du séquençage de ces gènes. Cette liberté à l'accès à l’information génétique a été annoncée comme étant un ultime recours permettant de sauver le patrimoine génétique de l’humanité de la mainmise fatale des entreprises de biotechnologies privées. En réalité, cette liberté reste dans le contexte actuel une liberté toute relative. Cette accessibilité n’est pas à la portée de n’importe quel laboratoire engagé dans la recherche génomique. Elle n’est possible dans les conditions que nécessite la compétitivité scientifique que pour quelques laboratoires situés dans les pays les plus développés et dotés d’une infrastructure informatique et biotechnologique adéquate. Bien au contraire, une telle liberté risque, paradoxalement, à long terme, de pénaliser les pays en voie de développement et d’être le vecteur d’une exploitation des ressources génétiques de ces pays. En effet, on s’accorde à dire que le séquençage du génome humain n’est pas une fin en soi, et que l’identification et la compréhension de la physiologie des gènes contenus dans le génome est l’étape fondamentale qui ouvrira les portes de la médecine de demain. Cette étape ne fait que commencer et elle s’annonce longue et fastidieuse. Le succès dans cette étape est conditionné par la qualité de la matière première, à savoir les ressources génétiques. L’accès et le contrôle de cette matière première dans l’ère de la génomique constituera, probablement, l’un des enjeux politiques et économiques majeurs de ce nouveau millénaire. Pour diverses raisons historiques, sociales et culturelles, les pays du sud, en général, et les pays arabes en particulier, constituent un réservoir riche et inestimable en cette matière. Le transfert des ressources génétiques des pays du sud vers les pays du nord aura tendance à se développer en empruntant des réseaux de biopiraterie de plus en plus organisés. Si les pays du sud ne prennent pas conscience de l’importance de la protection de leurs ressources, leurs richesses seront spoliées.

Discrimination génétique et valeurs sociales des populations arabes

Les risques de discrimination que posent les tests de dépistage génétique à l’école, au travail ou par les compagnies d’assurance sont actuellement largement débattus par diverses structures éthiques dans les différents pays. Cependant, d’autres types de discrimination restent non estimés et seront négligés tels le risque d’eugénisme, le risque d’exclusion des pays pauvres des bénéfices médicaux des progrès génétiques et le risque d’exploitation de richesses génétiques des pays en voie de développement. Etant donné le caractère universel que revêtent ces divers risques, seule une collaboration internationale franche et tolérante évaluant les divers impacts de la révolution génétique permettra aux diverses populations du monde d’assurer leurs droits à la santé et au développement économique et social en harmonie avec leurs racines et identités culturelles.

Conclusion

La révolution génétique annonce une véritable révolution médicale. Elle pose également des problèmes éthiques qui s’imposent de manière particulière aux pays arabes, au vu de leurs structures financières, culturelles et religieuses. Les pays arabes doivent dans ce contexte essayer de jouer un rôle actif plutôt que de subir les effets négatifs d’une révolution qu’ils ne maîtrisent pas et qui risque de compromettre non seulement leur avenir économique mais également leur identité culturelle et sociale. La création d’un fonds arabe pour l’étude du génome pourrait constituer un déclencheur à l’organisation, au financement adéquat et au développement de la recherche génomique dans ces pays.

Par le Pr Fayçal HENTATI - Institut national de neurologie

Lire l'article original : www.lapresse.tn/dossiers/textes/entre.html

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